Au crépuscule des 70’s, les éclaboussures punk n’ont pas encore séché que la noirceur du mouvement déteint déjà sur de nouveaux groupes. Dans cette new wave, le courant post-punk offre une approche tourmentée, voire radicale. Des précurseurs Joy Division et The Fall aux contemporains Shame et Fontaines D.C., coup de zoom sur les albums phares d’un électrochoc qui n’a jamais cessé de fasciner l’underground rock’n’roll.

Wire – Pink Flag (1977)

Loin des cris engagés et/ou nihilistes des Sex Pistols, Clash et autres Jam, celui poussé par les étudiants londoniens en art school qui fondent Wire en 1976 ressemble plutôt à un rire jaune, minimaliste et caustique. Un rire qui ne résonne surtout comme aucun autre avec ses suites d’accords inattendus, ses morceaux avortés à mi-parcours et ses changements de rythme incessants. Une déflagration rock, ironique et décalée à l'image du tracklisting : 21 titres en moins de 36 minutes ! Accroché en novembre 1977, ce Drapeau rose – et non noir comme l'époque les aimait – brasse mélodies anguleuses, guitares dissonantes et rythmiques tendues comme des câbles d'acier. La posture est avant tout arty, le nom sans doute moins mythique que celui de ses confrères d'alors, mais avec le recul, l'influence de Wire et de ce premier album sur le rock indé des années à venir est simplement immense.

Public Image Ltd. – Metal Box (1979)

Avec cette boîte métallique, le mur du son guitaristique des Sex Pistols semble bien loin… Johnny Rotten – redevenu John Lydon – invente ici la longue et douloureuse BO hirsute d'une new wave martiale au groove étonnamment glacial. Contrôlé par la basse de Jah Wobble et lacéré par les riffs de guitare de Keith Levene, ce deuxième album révolutionnaire de Public Image Ltd. enfante le dub post-punk, le funk froid et le rock (f)rigide. L’ex-Pistol braille comme un muezzin habité et trépane davantage les oreilles que du temps de Never Mind the Bollocks, l’unique album mythique de son précédent groupe. Publié à sa sortie sous la forme de trois maxis enfermés dans une véritable boîte métallique de bobines de film, Metal Box marche sur les brisées du krautrock teuton de Neu! et Can, et devient surtout le disque précurseur d’un punk-funk qu’on entendra résonner des années plus tard…

PIL- CHANT & Lydon Pissed off complete

66gibbon

Joy Division – Unknown Pleasure (1979)

Trait d’union entre les expériences berlinoises du tandem David Bowie/Brian Eno et la poésie errante des Doors, l’univers de Joy Division, qui naît en pleine ère punk, fut une fulgurance à l’image de son tourmenté leader Ian Curtis, pendu en 1980 à seulement 23 ans… Textes noir foncé, atmosphère pesante, voix de mort-vivant, guitares carrées, basse fantomatique, mélodies étriquées, rythmique industrielle, Unknown Pleasure, cliniquement produit par Martin Hannett, instaure une esthétique rigoureuse et austère, comme un pacte obsédant avec la mort et la folie qui rôdent. Totalement fascinants dans leur jusqu’au-boutisme, Ian Curtis et ses complices (qui formeront New Order après son suicide) donnent ici naissance à l’un des manifestes les plus influents du post-punk, et du rock tout court.

Joy Division - She's Lost Control [LIVE]

Joy Division

Talking Heads – Fear of Music (1979)

Les Talking Heads n'étaient pas un groupe de new wave comme les autres. Croiser les genres, fusionner les continents et faire péter les frontières stylistiques, David Byrne a toujours eu ça dans le sang. Alors qu’ils font les premières parties des Ramones à leurs débuts au milieu des 70's, les Talking Heads (qui réunissent le batteur Chris Frantz, la bassiste Tina Weymouth et le claviériste et guitariste Jerry Harrison) abordent le punk et la new wave de façon hybride. Sur leurs deux premiers albums, Talking Heads: 77 et More Songs About Buildings and Food, leur raideur atypique, qui mêle l’esprit des Sparks, de Jonathan Richman et de David Bowie à la soul et aux instruments venus d’ailleurs (le steel drum caribéen), en fait l’un des vers les plus étranges rongeant la Grosse Pomme de l’ère punk. Une sorte de bout de caoutchouc arty aux convulsions imprévisibles… Avec son troisième album, produit, comme le précédent, par le visionnaire Brian Eno, la bande de Byrne, ex-étudiant de l'école de design de Rhode Island, fait souffler dans son rock brut une chaleur cosmopolite au possible : ethno (sur le I Zimbra d’ouverture), funky voire discoïde (Life During War Time et Cities) et même country planante (Heaven). Publié durant l’été 1979, Fear of Music confirme surtout que les Talking Heads sont bien plus complexes qu’il n’y paraît, tentant des escapades avant-gardistes dans lesquelles peu osent alors s’aventurer. Le post-punk du post-punk, en quelque sorte.

Gang of Four - Damaged Goods - Live, Atlanta 1980

TralfamadorianRed

Gang Of Four – Entertainment! (1979)

Encastrer le froid dans le chaud (à moins que ce ne soit l’inverse), Gang Of Four sait faire. Dans la grisaille nordiste de Leeds, le chanteur Jon King, le guitariste Andy Gill, le bassiste Dave Allen et le batteur Hugo Burnham lancent leur révolution post-punk à coups de guitares désarticulées et de grooves anguleux. Entertainment!, premier album publié en septembre 1979, impose la singularité de ce yin et yang climatique. Très frisquet donc, dans des mélodies que la six-cordes de Gill cisaille à coups de stridences et de laminages. Mais très chaud dans une rythmique élastique et funky comme chez les Talking Heads d’alors. Le carambolage est d’autant plus violent que les textes de cet Entertainment! ne sont pas vraiment du divertissement mais plutôt des petits cocktails Molotov assez engagés, à base de situationnisme, de féminisme, d’aliénation, de conflit nord-irlandais, de guérilla maoïste en Amérique du Sud et de plein d’autres considérations festives… Avec leurs confrères de The Fall, Pere Ubu, Au Pairs ou Public Image Ltd., Gang Of Four ébranle les harmonies, les refrains, les solos et les mélodies comme nul autre. Un radicalisme qui résonnera plus tard chez The Rapture, Radio 4, Editors, Bloc Party et Franz Ferdinand.

The Fall – Grotesque (1980)

Entre l’engagement des Clash, le nihilisme des Sex Pistols et la raideur de Joy Division, Mark E. Smith choisit d’être ailleurs… Le cerveau fou de The Fall insuffle une vision joliment malsaine et des saveurs atonales à la scène britannique post-punk. Grotesque (After the Gramme) trace ainsi d’improbables lignes entre le Velvet Underground, Captain Beefheart, les Stranglers et finalement des tonnes d’autres influences disparates. Mais ce vrai faux n’importe quoi, ce bricolage arty qu’on ne peut encager, impose une réelle unité que la voix titubante de Smith et sa prose choc et débridée rendent vraiment unique. Spoken word, clavier psyché, rockabilly anorexique, folk dub, basse chloroformée, punk minimaliste, tout est possible ! L’œuvre flippante d’une sorte de James Joyce aviné dont l’écho résonnera chez Stephen Malkmus de Pavement comme chez James Murphy de LCD Soundsystem ou, plus près de nous, les membres de Girl Band, Shame, Fat White Family ou Fontaines D.C..

Interpol – Turn On the Bright Lights (2002)

Brooklyn n’est pas le premier quartier sur lequel on aurait misé pour un éventuel revival post-punk… C’est pourtant là, de l’autre côté de Manhattan, que la bande de Paul Banks agite les fantômes de Joy Division et consorts à l’aube des années 2000. Sauf qu’avec Interpol, les maîtres du post-punk font aussi du shoegaze à la My Bloody Valentine. Impeccable premier album cathartique à l’esthétique anthracite, Turn On the Bright Lights n’est pourtant pas un rêve humide éveillé de rock critic adepte du name dropping. Comme les Strokes, qui irradient Big Apple au même moment, Banks et ses croque-morts ont beau connaître leurs classiques sur le bout des ongles, ils savent surtout rendre leurs tensions ténébreuses originales et en phase avec leur temps. Oui, ce premier Interpol sonne 2002 et non 1979 ! C’est ce qui fait son originalité ainsi qu’une référence influente pour d’autres combos à venir comme les Killers, The xx, Editors et quelques autres.

Interpol - Obstacle 1

InterpolVEVO

Girl Band – Holding Hands With Jamie (2015)

Le 25 septembre 2015, personne n’imaginait une seconde que Holding Hands With Jamie, concocté par une bande d’obscurs Dublinois, donnerait le coup d’envoi du revival post-punk. Concrètement, sans Girl Band, les Shame et autres Fontaines D.C. joueraient encore aux Playmobil aujourd’hui… D’autant plus qu’à la sortie de ce premier album, le post-punk ronfle paisiblement dans les caves de l’histoire du rock’n’roll et peu de jeunes groupes revendiquent alors l’héritage de Mark E. Smith. Emmené par le charismatique chanteur Dara Kiely, encadré par le guitariste Alan Duggan, le bassiste Daniel Fox et le batteur Adam Faulkner, Girl Band, qui se décrit comme « une version merdique des Strokes », fait donc du rock très très très anguleux dans l’esprit post-punk très très très malsain et fascinant de The Fall et des Liars… Plus radicaux que leurs suiveurs cités plus haut, ils fascinent par leur violence, hypnotisent dans le répétitif et impressionnent avec leur capacité à créer un univers bien à eux, sorte de Polaroid froissé de l’ère du temps. Âmes sensibles s’abstenir. Vraiment.

Shame – Songs of Praise (2018)

Tendu comme un string XS sur un séant XL, Shame n’est pas là pour plaisanter. Et le concentré de post-punk au cœur du premier album de ce quintet londonien impressionne par son charisme, sa violence et son originalité. Songs of Praise sonne même comme la vraie fausse BO d’une Angleterre bien grise, passablement frustrée et carrément sur le qui-vive. Il y a beaucoup de The Fall, de Gang Of Four et de Killing Joke dans cette boule de nerfs sonore, sans pour autant que l’affaire ne sonne rétro voire passéiste. Comme Fat White Family, Ought ou Vietnam, Shame vit bien en 2018 et cela s’entend ! En direct de Brixton, le chanteur Charlie Steen, les guitaristes Sean Coyle-Smith et Eddie Green, le batteur Charlie Forbes et le bassiste Josh Finerty produisent et encagent leur énervement qui semble viscéral dans des chansons bien évidemment coup de poing (Dust on Trial) parfois vénéneuses et lancinantes (The Lick) mais aussi plus avenantes (One Rizla). Sans honte et sans additif, Shame fait du rock sans concession. Une simple écoute meurtrit le corps, et pourtant, on en redemande.

Fontaines D.C. - Qobuz interview

Qobuz

Fontaines D.C. – Dogrel (2019)

A peine remis des Songs of Praise de Shame, l’œil du cyclone rock’n’roll se déplace plus au nord, à Dublin. Là, un gang tout aussi teigneux baptisé Fontaines D.C. serre les dents très fort pour montrer que le revival post-punk a encore quelques gifles, mandales, coups de genou et autres uppercuts à distribuer. Si le premier album de ces Fontaines D.C., Dogrel, prend racine dans un terreau connu (The Fall, Joy Division, Gang Of Four, Public Image Ltd.), l’engrais est différent. Il y a d’abord cette singularité irlandaise qui transpire de ce disque pleurant un Dublin de carte postale éradiqué par la mondialisation et la gentrification. Dogrel se termine d’ailleurs par Dublin City Sky, ballade acoustique qui fleure bon le vieux pub, la Guinness fraîchement tirée, et qu’on jurerait échappée d’un disque des Pogues, leur groupe préféré. La bande de Grian Chatten a aussi la particularité de vénérer la littérature et la poésie autant que le rock’n’roll et la folk music. D’où cette sensation permanente d’entendre un brûlot de pur post-punk revendicatif jamais bas du front. C’est la force de Dogrel. Être lettré sans la ramener. Enervé et toujours audible. Sur le tubesque Big, Chatten hurle « my childhood was small, but I’m gonna be big » (« mon enfance a été petite, mais je vais devenir grand »). Big, Fontaines D.C. risque de le devenir très vite…