Entretien exclusif - Bernard Haitink : « Sur brahms »
Le chef d’orchestre néerlandais revient sur les Symphonies de Brahms, piliers de son répertoire.
Ecoutez l'écoute comparée en podcast de la Troisième Symphonie de Brahms.
{{Vous avez dirigé durant plus de vingt ans le Concertgebouw d’Amsterdam, où il existe une véritable tradition d’interprétation de la musique de Brahms : Mengelberg, Van Beinum et… vous-même, puisque vous avez légué des enregistrements de légende de ses Symphonies!}}
N’oubliez pas Eugen Jochum ! Je l’ai entendu jouer des Brahms remarquables au Concertgebouw. Une sonorité de toute beauté. Très différente de celle de Van Beinum avec les mêmes musiciens : une vision plus romantique, plus germanique. Van Beinum, lui, dirigeait cette musique avec clarté, transparence, dans une conception assez chambriste pour l’incipit de la Symphonie n° 4. Une vision « anti-germanique », un Brahms à la française! Son intégrale des Symphonies demeure une grande référence discographique. Oubliée malheureusement, même à Amsterdam!
{{Connaissez-vous le travail de Charles Mackerras sur l’orchestre de Brahms, à savoir sa remise en question des effectifs, dans l’esprit du « petit » orchestre de Meiningen dirigé par le compositeur en 1886, avec moins de cinquante instrumentistes?}}
Oui. Nous connaissons les volontés de Brahms lors de ses concerts de Meiningen, qui refusait d’augmenter le nombre des cordes. Pourtant, de nos jours, nous utilisons toujours d’importantes formations. Ce propos me fait réfléchir, car récemment j’ai dirigé l’Orchestre de chambre d’Europe dans un cycle Beethoven avec dix premiers violons et quatre contrebasses ! Je dois dire que le résultat fut étonnant. Cela me donne des idées et des envies pour de futures Symphonies de Brahms. Il faut être vigilant, chez Brahms, avec la balance si délicate entre les vents et les cordes, car le danger est que la pâte sonore devienne trop épaisse. Quand on songe qu’une tradition – assez récente encore – faisait doubler les pupitres des vents ! C’est beaucoup trop lourd. Il faudrait également reconsidérer la technique du jeu des cordes – coups d’archets, emploi du vibrato, etc. Il faut relire le traité L’École du violon, de Joseph Joachim, ami et contemporain de Brahms. Attention toutefois, le temps s’en va irrémédiablement, et le regard tourné vers le seul passé est dangereux. Il faut accepter notre époque en respectant une notion de filiation…
{{La grande erreur esthétique ne réside t-elle pas dans le fait de penser et jouer la musique de Brahms comme celle de Bruckner?}}
Absolument ! Brahms et Bruckner sont certes contemporains, mais si différents. Souvenons-nous des divisions et des débats en leur temps ! Des querelles qui n’étaient pas uniquement construites sur l’agitation médiatique, mais qui résultaient de véritables oppositions. Brahms est beaucoup plus proche de Schumann que de Bruckner, car tous deux possédaient le même héritage culturel. Songez que l’année de la création de la {Symphonie n° 3} de Brahms, Bruckner livrait sa Septième ! Vous trouvez ces deux partitions semblables ? Leurs approches sonores sont diamétralement opposées, mais on continue de tout mélanger. C’est en fait une question de mode, car les orchestres jouent fort, très fort maintenant. Vous connaissez le problème de la mondialisation des sonorités d’orchestre… Par exemple, le son du Concertgebouw d’il y a cinquante ans a été profondément modifié. Le son de Van Beinum était si spécifique… Enfant, lorsque nous écoutions à la maison les concerts radiodiffusés, le son Van Beinum était immédiatement reconnaissable.
Quid du lien entre Brahms et Beethoven?
Brahms et Beethoven affichent une réflexion identique sur l’architecture, la construction de la forme sonate, avec des développements très importants pour la narration dramatique. Je m’interroge sur la nécessité de faire les répétitions. Certes, je respecte les indications de reprises, mais je pense, concernant le discours, que la répétition du premier mouvement de la Première, op. 68 est problématique. Cela brise l’élan. Avec la Symphonie n° 2, j’éprouve des difficultés d’approche. Si vous dirigez le mouvement initial dans un tempo moderato et jouez les répétitions notées, vous coupez l’intensité dramatique. Cela devient trop lent et détruit alors l’équilibre de l’œuvre. Je vais pouvoir reconsidérer toutes ces données puisque nous donnerons ces œuvres à Chicago dans les prochaines saisons. Je réfléchis aussi aux associations avec d’autres partitions : par exemple, jouer dans le même programme, la Symphonie « Jupiter » avant la Première de Brahms… Quant aux liens de Brahms avec d’autres musiciens, il faut toujours garder en tête ses références classiques, lui qui vénérait tant les partitions de Mozart et Haydn. Écoutez les Sérénades !
{{Quelles furent vos références dans votre apprentissage des partitions de Brahms?}}
Mon professeur de direction à Amsterdam: Ferdinand Leitner, qui avait lui-même étudié la direction à Berlin avec Julius Prüwer, un élève de Brahms ! D’abord chef de fosse, grand wagnérien, spécialiste de Richard Strauss, Leitner était capable de déployer avec justesse la notion de transparence réclamée par le compositeur du Rosenkavalier. J’ai moi-même joué les Symphonies de Brahms avec l’Orchestre de la Radio néerlandaise, sous sa direction : il possédait un ton aristocrate et noble, qui n’était pas celui d’un chevalier teutonique. Malheureusement, peu d’enregistrements témoignent de son art ; et il y aurait beaucoup à apprendre.
{{Avez-vous des enregistrements favoris de ces symphonies?}}
J’avoue, déjà, ne pas me souvenir des miens [rires]. Le cycle du Concertgebouw est si lointain… Autrefois, j’écoutais Furtwängler, Toscanini, Walter, Karajan… Des approches fort différentes. Je garde un souvenir ému des gravures de Walter, car il arrivait à combiner une approche expressive, engagée, tout en gardant une esthétique classique. Mais vous savez, maintenant, je n’écoute plus beaucoup de disques; je préfère lire les partitions et récréer la musique dans ma tête…
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