Keith Jarrett éperdument amoureux de Jasmine
Après trente ans de séparation, Keith Jarrett a retrouvé le contrebassiste Charlie Haden et composé Jasmine, stupéfiant album en duo, au romantisme exacerbé, avec, comme il le dit, "juste son putain de Steinway bringuebalant, le crissement de la porte en bois de la grange de sa maison et la contrebasse de Charlie". Confidences.
KEITH JARRETT
en quelques dates8 mai 1945
Naissance à Allentown (Etats-Unis)
1968
Forme un trio avec le contrebassiste Charlie Haden et le batteur Paul Motian.
1970
Devient le clavier du groupe de Miles Davis.
1975
The Köln Concert. Plus de 3 millions d’exemplaires vendus.
1983
Création d’un trio avec Gary Peacock et Jack DeJohnette.
2002
Double album Radiance, enregistrement magistral de deux concerts au Japon.
2008
Paris/London. Testament. « Récit » bouleversant d'un homme abandonné par sa femme.
Magique. Enregistré en 2007, Jasmine est le fruit de trois jours d'improvisation de Keith Jarrett et de Charlie Harden.
« Les mélodies s'imposaient à nous. J'étais ébloui.»
Écouter et télécharger au choix :
● en vraie qualité CD (LossLess)
● en studio masters (qualité de la bande originale)
Concerts en trio avec Jack Dejohnette et Gary Peacock :
● le 21 juillet 2010, au festival de Juan-les-Pins (Alpes-Maritimes)
● le 23 juillet 2010, au festival des Nuits de Fourvière, à Lyon (Rhône)
Jasmine, c'est le nom du disque qu'il a enregistré sur son vieux Steinway avec le contrebassiste Charlie Haden dans le minuscule studio de sa maison perdue dans les bois du New Jersey, aux Etats-Unis. Cent quarante minutes de musique intime, douce, élégiaque, romantique. "Pour la première fois, j'ai joué assis", dit le pianiste, qui, d'habitude, met son dos à rude épreuve. "Normalement, je joue debout, cambré, je me crispe, m'entortille autour des notes, des crampes dans les doigts, dans un état de perpétuelle tension." Là, ses doigts déliés caressent les touches, des mélodies jouissives déferlent. Son masseur personnel a enfin pris des vacances.
L'artiste a beau être en pleine métamorphose, il reste ce scientifique obsédé par la rigueur : "L'enregistrement a eu lieu en 2007, mais il m'a fallu trois ans et des centaines d'heures d'écoute pour accoucher de ce disque..." Un processus au cours duquel sa vie et son art ont avancé de concert.
"Comme un pinceau sur une toile blanche"
En 1977, vous demandiez à Charlie Haden de quitter votre trio. Depuis, vous n'aviez plus joué ensemble. À quoi doit-on ces retrouvailles ?
— Nous avons été des "amis fâchés" pendant trente ans. Et puis, en 2007, Charlie m'a appelé : il souhaitait que l'on joue des standards pour un documentaire de la BBC. J'ai accepté. Dès les premières notes, j'ai senti qu'il se passait quelque chose de magique. Jamais je n'avais éprouvé une émotion musicale si forte avec quelqu'un. Peu après, je lui ai proposé de passer quelques jours chez moi pour jouer. J'ai insisté sur le fait que cette expérience se limiterait au plaisir, que je n'avais aucune intention de faire un disque. Nous avons passé trois jours et trois nuits à improviser sur des classiques. Les mélodies s'imposaient à nous. J'étais ébloui. Je voyais la musique. J'avais l'impression d'évoluer comme un pinceau sur une toile blanche. Il s'est également passé une chose étrange : dès que l'on jouait, une fragrance emplissait la pièce... Un parfum de jasmin [jasmine, en anglais].
Pourquoi avez-vous enregistré dans la grange de votre maison ?
— J'avais envie d'un huis clos : juste mon putain de Steinway bringuebalant, le crissement de la porte de bois et la contrebasse de Charlie. C'était romantique. Cela fait des années que je me suis juré de ne plus mettre le pied dans un studio. Je déteste le côté désincarné de ces usines. Je ne voulais pas non plus de public, car je n'avais aucune idée d'où mènerait cette rencontre. Finalement, nous avons enregistré plus de dix heures de musique. J'ai adoré jouer en duo : auparavant, il y avait toujours un batteur entre Charlie et moi ; nous n'en avons plus besoin. Le rythme est en nous. C'est ce qui a permis à Charlie de converser avec moi dans les mélodies. Nous étions sur un tapis volant.
Vous présentez enfin Jasmine au public. Qu'est-ce qui s'est passé pendant ces trois années ?
— J'ai écouté cet enregistrement tous les jours. Jamais il ne m'était arrivé une chose pareille : j'étais en face d'une oeuvre que j'avais conçue, mais qui m'échappait totalement. C'était un idéogramme que je ne parvenais pas à déchiffrer. Charlie ne cessait de me dire qu'il fallait en faire un disque. J'ai fini par accepter, mais je devais d'abord laisser décanter cette musique. Comprendre ce qui était essentiel, trouver une structure. Ce processus fait partie de la composition. La tâche du compositeur est aussi d'opérer des choix. Nous avons gardé ces bandes secrètes pendant trois ans : je crois que Charlie l'a accepté par peur, car je lui avais dit que, s'il en parlait, rien ne sortirait.
Comment êtes-vous parvenus à choisir enfin les huit morceaux de Jasmine ?
— Ç'a été un calvaire ! Par exemple, il y avait deux versions de Where Can I Go Without You. Je trouvais la première plus magique, même si les solos étaient plus minimalistes. Charlie adorait une improvisation qui se trouvait sur la seconde. Je lui ai proposé de les écouter une trentaine de fois d'affilée, sans réfléchir, en ne laissant que nos corps réagir aux stimulations des sons. Finalement, la première version s'est imposée. Elle possédait davantage de cohérence. Je ne regrette rien de ce que nous avons abandonné. Il faut savoir dire au revoir à l'imparfait.
Sur ce disque, vous interprétez des standards. Vous arrive-t-il, en jouant, de penser aux paroles des chansons ?
— Tout le temps. Sur Don't Ever Leave Me, je pensais à Peggy Lee et à sa voix de miel. Goodbye est imprégnée du souvenir de Frank Sinatra, qui la chantait comme personne. Et, sur One Day I'll Fly Away, je voyais Nicole Kidman l'interprétant dans Moulin rouge. Nous avons failli ajouter les paroles des chansons dans la pochette de l'album, avant de changer d'avis. Notre défi était d'aller au-delà du langage parlé. De contourner les obstacles auxquels sont confrontés les chanteurs. Souvent, les paroles ne sont pas au niveau de la musique. Prenez Over the Rainbow : au moment où le morceau atteint l'apogée de sa tension dramatique, l'interprète doit chanter "des rouges-gorges bleus s'envolent par-dessus l'arc-en-ciel". C'est ridicule !
Que gardez-vous de cette expérience avec Charlie Haden ? Allez-vous jouer Jasmine en public ?
— Pendant trois jours, nous avons vécu en osmose. Il y a quelque chose de très impudique dans cette musique, d'incroyablement sensuel dans notre façon de nous livrer l'un à l'autre. Charlie et moi sommes tombés amoureux sur ces notes. Il est impossible de reproduire cette expérience. Pour le moment, nous utilisons Jasmine comme une thérapie : Charlie l'écoute tous les soirs. Moi aussi. Hier, j'étais seul, assis à la table de ma cuisine... Je me suis mis à écouter Jasmine avec un verre de vin. D'habitude, quand je fais un disque, je le range et je l'oublie.
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