10 vérités sur Antonio Vivaldi
L'auteur des Quatre saisons fut totalement oublié pendant deux siècles ! Ce n'est pas le moindre paradoxe d'un compositeur qui fut célèbre de son vivant dans toute l'Europe et mourut dans la misère. L'œuvre de Vivaldi est elle-même un véritable continent qu'on n'a pas fini d'explorer : en témoigne la monumentale édition discographique entreprise par le label Naïve. Plongée dans un univers unique et envoûtant... en dix vérités.
1. Il était prêtre
Vrai et faux
ANTONIO VIVALDI
« Jamais il n’y eut une telle manière de jouer et il n’y en aura jamais d’autre. (...) Il me fit écouter quelques-unes de ses cadences vertigineuses et inimitables sur son violon »
DANS LES COULISSES DES ARCHIVES DE TURIN
C'est grâce au comte génois Giacomo Durazzo (1717-1797), ambassadeur des Habsbourg à Venise, que la musique de Vivaldi se fait encore entendre. Ce fin collectionneur acquiert en effet le fonds musical de la bibliothèque d'un sénateur vénitien. S'y trouvent vingt-sept volumes totalisant quelque quatre cent cinquante partitions de Vivaldi plus, entre autres, des pages de Stradella. Les inévitables divisions dues aux changements de générations mènent une partie de cette précieuse collection au collège salésien San Carlo Borgo San Martino près de Casale Monferrato (au bord du Pô, à l'est de Turin).
En 1926, le recteur de cet établissement décide de vendre ces manuscrits musicaux pour financer des travaux de réfection et fait appel au directeur de la Bibliothèque de Turin, Luigi Torri, pour l'évaluer. Secondé par le musicologue Alberto Gentili, il découvre le trésor et veut aussitôt le transférer en lieu sûr. L'agent de change Alberto Foa leur offre les fonds nécessaires. Restait à trouver l'autre moitié de la collection originale Durazzo. Elle dormait dans un palais familial à Gênes. Il fallut argumenter et négocier avec les héritiers avant de les convaincre de la céder grâce à l'appui financier de l'industriel turinois Filippo Giordano.
Enfin réunie en 1930 et entreposée à la Bibliothèque de Turin, la collection totalise deux cent cinquantre-quatre manuscrits et deux cent onze ouvrages imprimés. Elle porte naturellement les noms de Foa et Giordano associés aux prénoms de leurs fils respectifs disparus prématurément, Mauro et Renzo. Elle représente 90 % des manuscrits de Vivaldi (ou de ses copistes proches), le reste étant distribué entre les bibliothèques de Dresde, Manchester, Vienne et Paris. C'est à partir du fonds turinois que s'organise l'essentiel de l'édition Vivaldi de Naïve : deux cent quatre-vingt-seize concertos, quatorze opéras, des motets et des cantates.
VIVALDI
EN 10 DISQUES
EN 10 DISQUES
Les Quatre Saisons. Concertos pour violon
Giuliano Carmignola / Andrea Marcon
Sony
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Disponible en qualité CD (LossLess)
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La perfection a un nom : Giuliano Carmignola. Sa version des Quatre Saisons, où il est magnifiquement accompagné par Andrea Marcon et l'Orchestre baroque de Venise, est depuis dix ans une grande référence.
<L'Estro armonico op. 3
Fabio Biondi / Europa Galante
2 CD Virgin
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Fabio Biondi sera le guide idéal pour découvrir ces concertos d'une imagination débridée, sans doute le sommet de l'œuvre instrumentale du compositeur.
Concertos pour mandoline
Il Giardino Armonico
Teldec/Warner
Ces "tubes" n'ont jamais été autant secoués ! L'un des grands enregistrements les plus aboutis de l'ensemble italien, à l'enthousiasme communicatif.
Sonate "La Follia"
Chiara Banchini / Ensemble 415
Harmonia Mundi
Réédité dans la belle série "HM Gold", ce disque paru en 1991 plonge dans la musique de chambre avec les meilleurs solistes européens du moment. Un ravissement.
Concertos pour flûte
Emmanuel Pahud
EMI
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Dans La Tempesta di mare, La Notte ou Il Gardellino, le plus grand flûtiste d'aujourd'hui livre des versions de référence.
Stabat Mater
Sara Mingardo / Rinaldo Alessandrini
Naïve
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La version gagnante de notre écoute en aveugle du n° 82 de Classica : le chant tragique de l'alto Sara Mingardo et la direction habitée d'Alessandrini. On retrouvera les deux artistes dans un coffret non moins superbe, les Vespri per l'Assunzione di Maria Vergine, également chez Naïve.
Cantates
Sandrine Piau / Ottavio Dantone
Naïve
L'expression de tous les sentiments en musique : l'imagination de Vivaldi n'a pas de limites dans ces savoureuses cantates, dont la célèbre In Furore. Piau et Dantone survoltés.
"The Vivaldi Album"
Cecilia Bartoli / Il Giardino Armonico
Decca
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"Le" grand disque de la diva, celui qui l'a lancée dans le répertoire baroque et qui a remis l'opéra vivaldien à la mode. Vous n'avez pas encore "The Vivaldi Album" ? Dommage pour vous !
Tito Manlio
Ottavio Dantone
3 CD Naïve
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Inégaux, les opéras de Vivaldi ? C'est certain. Alors, tournez-vous sans hésiter vers le luxuriant Tito Manlio, créé à Mantoue en 1719. Ce fleuron de l'édition Vivaldi de Naïve permet de découvrir toute la palette d'émotions du compositeur.
Bajazet
Fabio Biondi
3 CD Virgin
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D'Arcangelo, Daniels, Ciofi, Genaux, Mijanovic, Garanca : l'affiche fait rêver et l'opéra, habile mélange de "hits" lyriques du compositeur, ne déçoit pas. Cet indispensable est désormais disponible à tout petit prix dans la collection "EMI The Home of opera".
Qui veut montrer un brin de culture ou éviter de répéter son nom à chaque phrase aura recours à la circonlocution de "Prêtre roux" pour parler de Vivaldi. Dans ses Mémoires, Carlo Goldoni, évoquant sa collaboration avec l'intéressé autour de l'opéra La Griselda, rappelle que "le Compositeur qui devoit le mettre en musique étoit l'Abbé Vivaldi qu'on appelloit à cause de sa chevelure, il Prete rosso (le Prêtre roux). Il étoit plus connu par ce sobriquet, que par son nom de famille". Roux à Venise, ce n'était pas rare. Prêtre, il fallait la vocation. Vivaldi avait déjà celle de la musique, révélée par des dons exceptionnels et valorisée par son père. Mais pour assurer le quotidien et, pourquoi pas, accéder à des postes prestigieux malgré des origines modestes, la prêtrise restait une voie favorable.
Le jeune Antonio commence donc ses études à quinze ans, sans doute dans l'église où il a été baptisé, à San Giovanni in Bragora, dans le quartier — sestiere en vénitien — du Castello, à l'est de la ville, puis à San Geminiano (église qui faisait face à la basilique Saint-Marc, à l'autre extrémité de la place, qui sera rasée par Napoléon) et à San Giovanni Novo (ou San Zaninovo, également dans le Castello) avant d'être ordonné prêtre le 23 mars 1703. La même année, il devient maître de violon à l'Ospedale della Pietà, un des quatre hospices pour orphelins. Si cette double carrière n'avait rien d'insolite à l'époque, elle semble s'être vite orientée exclusivement vers la musique. Vivaldi a ainsi demandé au bout de trois ans à être relevé de ses responsabilités liturgiques à cause de difficultés respiratoires (dues à l'asthme ?) sans doute incompatibles avec le souffle nécessaire au sermon et avec la fumée des cierges.
2. Il était violoniste
Vrai, mais pas seulement
Quarante et une sonates pour violon, vingt pour deux violons, deux cent quarante-deux concertos pour violon, vingt-six concertos pour deux violons : plus de trois cents partitions appellent le violon, l'instrument par lequel Vivaldi a appris la musique auprès de son père, lui-même musicien réputé, et qu'il pratiquait en virtuose accompli. Tous deux ont d'ailleurs une telle réputation qu'ils apparaissent dans un guide touristique (!) de la ville publié au début du XVIIIe siècle. Venu de Francfort à Venise, le juriste et mélomane Johann Friedrich Armand von Uffenbach rencontre Vivaldi qui "[le] stupéfia littéralement parce que jamais il n'y eut une telle manière de jouer et il n'y en aura jamais d'autre. (...) Il me fit écouter quelques-unes de ses cadences vertigineuses et inimitables sur son violon".
D'autres témoignages contemporains s'accordent à considérer ce prêtre comme un diable d'habileté. Aussi est-ce tout naturellement qu'il sera engagé à l'Ospedale della Pietà comme maître de violon. Mais il est également probable qu'il pratiquait la viole d'amour, semblable à un alto, à qui il dédie sept concertos et quelques interventions solistes dans ses opéras et pages sacrées. On peut aussi se demander s'il ne touchait pas aussi le violoncelle, voire le basson, deux instruments qui sollicitèrent généreusement son imagination. À moins qu'il ne disposât d'interprètes de premier rang parmi les apprenties musiciennes dont il avait la charge à la Pietà. Les jeunes (et moins jeunes) filles accueillies étaient connues non par leur état civil mais par leur talent musical : Anna Maria dal Violin côtoyait ainsi Claudia dal Violoncello. "Aussi chantent-elles comme des anges, et jouent du violon, de la flûte, de l'orgue, du hautbois, du violoncelle, du basson : bref, il n'y a si gros instrument qui puisse leur faire peur", écrivait le magistrat dijonnais Charles de Brosses en visite à Venise en 1739. Il y a donc fort à parier que l'infatigable Vivaldi devait connaître le maniement de chacun de ces instruments.
3. Il a inventé le concerto
Faux
Mais il l'a tellement aimé qu'il l'a dupliqué à l'infini. Au moins cinq cents fois, à en croire le caustique Stravinsky. Tout est faux, évidemment. Vivaldi n'a pas recopié ses concertos et il ne peut prétendre à la paternité d'un genre qui naît cependant à Venise à la fin du XVIe siècle. Il définit d'abord des compositions organisées sur l'opposition d'ensembles vocaux (Gabrieli, Viadana). Puis, dans le dernier tiers du XVIIe siècle, il règle les échanges entre des groupes instrumentaux en Italie du Nord : ce sont les concerti grossi de Stradella et de Corelli. À Bologne, Cazzati (1620-1677) met en valeur la trompette face à un ensemble de cordes et Torelli (1658-1709) lui substitue le violon ou le hautbois. Le soliste doit alors affronter une partie plus virtuose et exigeante que l'orchestre. Après les essais en quatre, cinq ou six mouvements, le concerto se stabilise définitivement à trois : vif, lent et vif. C'est en cet état que Vivaldi s'en empare à partir des années 1710, et il le réserve le plus souvent à un instrument soliste : quelque deux cent quarante pour violon, trente-neuf pour basson, vingt-sept pour violoncelle, vingt pour hautbois, etc. Si Vivaldi suit l'alternance désormais convenue entre l'orchestre et ses ritournelles (un refrain vigoureux) et un soliste acrobate, il accentue la tension dramatique entre les parties et confère un souffle inédit au genre. À tel point que son recueil pour violon(s) L'Estro armonico, publié en 1711, devient un modèle qui triomphe à travers l'Europe. Bach en transcrira ainsi quelques-uns pour clavier. Vivaldi a incontestablement trouvé dans le concerto une forme propice à l'épanouissement de son imagination, imagination stimulée par les habiles musiciennes de l'Ospedale della Pietà de Venise.
4. "Les Quatre Saisons", une musique "descriptive" ?
Vrai, mais...
Les Quatre Saisons sont sans doute le plus beau fruit de la "furie de composition" de Vivaldi. En virtuose, il peint des images fortes grâce à une musique descriptive qui scande le rythme perpétuel de la nature. Il n'est pas le premier à le faire, mais personne, au début du XVIIIe siècle, ne peut se prévaloir d'une telle imagination et d'un tel réalisme. Il faut dire que sa technique d'écriture est alors à son sommet. On retrouve dans Les Quatre Saisons des sujets que le "Prêtre roux" a déjà traités dans ses opéras, mais concentrés ici en trois quarts d'heure : la tempête (déjà présente dans Le Printemps et L'Hiver, elle est le fil conducteur de L'Été), le chant des oiseaux (qui ouvre Le Printemps et L'Été), la chasse (fin de L'Automne) ou le sommeil (dans les mouvements lents du Printemps, de L'Été et de L'Automne). Les quatre éléments, le feu, l'air, l'eau et la terre, parcourent également les concertos. Ils créent une véritable comédie pastorale de la vie à la campagne, avec sa propre dramaturgie en quatre actes, de trois mouvements chacun. Les intentions de Vivaldi ont été livrées à la postérité par des "sonnets explicatifs des concertos" imprimés avec la partition de la première édition en 1725. Instructif, bien que l'on ne sache pas l'importance qui fut donnée du temps de Vivaldi à ces textes. Les lisait-on avant les concerts ? Ou entre les différents mouvements ? Allait-on jusqu'à mimer les scènes pendant que jouaient les musiciens ? Faute de témoignage, on ne le saura sans doute jamais.
5. Il n'aimait pas l'opéra
Vrai et faux
La raison plus que la passion mit Antonio Vivaldi sur le chemin de l'opéra. Au début du XVIIIe siècle, l'opéra est la forme obligée, la clé de tout succès : il s'y adonnera généreusement, quoique sur le tard (à partir de trente-cinq ans), sans jamais cesser d'écrire des concertos. Des opéras ? Vivaldi en composera "quatre-vingt-quatorze", affirme-t-il. Et ce entre 1713, année de ses débuts supposés avec Ottone in Villa (même si ce postulat semble être remis en cause — lire l'entretien avec Frédéric Delaméa, ci-dessous), et sa mort. S'il destine son premier opéra à Vicence, c'est pour Venise que Vivaldi composera le plus. Il y assure ses premiers grands succès (Orlando finto pazzo en 1714) et y cumulera les fonctions de compositeur d'opéras et d'impresario. Dès 1713 en effet lui échoit la direction du petit et peu coûteux Teatro Sant'Angelo, car, note un contemporain, "les machines ne sont pas aussi coûteuses que dans les autres théâtres et l'orchestre n'est pas aussi nombreux". De flamboyantes partitions y voient le jour (La Verita in cimento en 1720, Orlando Furioso en 1727), à la mesure de cette Venise qui s'étourdit dans les fêtes. Si la virtuosité est omniprésente dans les opéras de Vivaldi, ni leur forme (trois actes avec récitatifs et arie da capo) ni leur fond (sujets mythologiques, antiques, romans de chevalerie médiévale...) ne s'éloignent des conventions de l'époque ; de splendides déplorations succèdent à d'ébouriffants arie di furore, avec cette clarté et ce soleil qui distinguent aisément Vivaldi de ses rivaux. Sa réputation et ses engagements le mèneront avec plus ou moins de bonheur à Rome, Florence, Mantoue, Vérone, accompagné ou non de la fidèle Anna Giro, diva vivaldienne par excellence, interprète d'au moins seize de ses opéras.
6. Il a composé "Tito Manlio" en cinq jours
Vrai et faux
"Musica del Vivaldi fatta in 5 giorni" : musique de Vivaldi faite en cinq jours. Cette affirmation, inscrite en exergue d'un des manuscrits de Tito Manlio à la Bibliothèque de Turin, ne ment (presque) pas : Vivaldi a surtout terminé dans un état d'extrême urgence ce dramma per musica foisonnant destiné à célébrer en 1719 à Mantoue les noces du prince Philippe de Hesse-Darmstadt, auprès de qui il exerce alors la charge de maître de chapelle. Du reste, sa fécondité ne doit pas surprendre, car Vivaldi déborda toujours d'une véritable fièvre de composition, enchaînant — violoniste virtuose, professeur, chef et impresario — partitions et voyages à vive allure. Ainsi, à l'été 1739, le président de Brosses le rencontre à Venise : "Vivaldi s'est fait de mes amis intimes pour me vendre des concertos bien cher. Il y a en partie réussi, et moi, à ce que je désirais, qui était de l'entendre et d'avoir souvent de bonnes récréations musicales : c'est un vecchio, qui a une furie de composition prodigieuse. Je l'ai ouï se faire fort de composer un concerto, avec toutes ses parties, plus promptement qu'un copiste ne le pourrait copier." Quant à Uffenbach, il relate cette visite du 6 mars 1715 : "Après dîner, Vivaldi, le célèbre compositeur et violoniste, vint chez moi, car j'avais souvent fait demander chez lui. Je lui parlai de quelques concerti grossi de lui que j'eusse bien aimé avoir et les lui commandai..." Le même, trois jours plus tard : "Vivaldi vint dans l'après-midi et m'apporta, car je les lui avais commandés, dix concerti grossi qu'il dit avoir expressément composés pour moi..."
7. Sa renommé fut seulement italienne
Faux
Elle rayonna au contraire bien au-delà des Alpes. À Venise, Vivaldi connut le succès comme compositeur d'opéras, notamment au Sant'Angelo. "L'affolement de la nation pour cet art [la musique] est inconcevable. (...) La musique transcendante ici est celle des hôpitaux", écrit Charles de Brosses en 1739. La correspondance de celui-ci fait naturellement découvrir la vie musicale vénitienne et le travail de Vivaldi en France. Ces lettres feront d'ailleurs l'objet de copies et participeront au renom du compositeur. Jean-Jacques Rousseau reviendra également émerveillé de son séjour vénitien entrepris en1743-1744. Si Vivaldi était mort, le philosophe-musicien en avait suffisamment apprécié les mélodies pour adapter à la flûte seule (!) "Le Printemps" des Quatre Saisons. Ce même concerto sera transformé en motet latin par Michel Corrette tandis que Nicolas Chédeville fait souffler sur le cycle complet le vent de la musette devenu Les Saisons amusantes.
L'édition musicale, alors en plein essor, participe également à la diffusion de la musique de Vivaldi et donc au renom de son auteur. À Amsterdam, Roger et Le Cène éditeront ses concertos et sonates depuis son Opus 3 à son Opus 12. Son Estro armonico op. 3 fera le tour de l'Europe et grisera plus d'un amateur de violon. Bach découvrit la partition à Weimar très peu de temps après la parution du cycle en 1711 et adapta au clavecin quelques-uns des concertos pour violon. Le flûtiste et compositeur Quantz en entend également au fin fond de la Saxe, à Pirna, dès 1714.
8. Il a écrit plus de 800 œuvres
Vrai
Et même davantage. En 1974, le musicologue danois Peter Ryom dressait le catalogue thématique des œuvres de Vivaldi. Il atteignait sept cent cinquante entrées. Chaque composition porte un numéro de Ryom Verzeichnis (classement Ryom), abrégé en RV. Depuis, la classification a dépassé les huit cents références et s'enrichit de cent trente appendices. Les premiers numéros identifient les pièces instrumentales : d'abord les sonates (cent vingt environ), puis les concertos (voir entrée n° 3, "Concerto"). À partir du RV 586 commence la liste des pièces vocales, la musique sacrée puis les opéras. Dans un courrier, Vivaldi avance en avoir composé plus de quatre-vingt-dix. On a gardé trace d'une cinquantaine, parfois seulement par les livrets, entre Ottone in Villa et L'Oracolo in Messenia. Depuis une dizaine d'années, les artistes s'intéressent de plus en plus à cette partie jusque lors délaissée de l'œuvre de Vivaldi et ont fait découvrir des titres comme Il Bajazet, La Fida Ninfa, Farnace, L'Olimpiade ou La Verità in cimento. À cela s'ajoutent une quarantaine de cantates, opéras miniatures souvent situés en Arcadie et convoquant des bergers amoureux et malheureux comme les aimait l'époque (Scarlatti, Haendel). Maître de chœur à l'Ospedale della Pietà de Venise, Vivaldi devait par ailleurs régulièrement composer messes, vêpres, motets et autres pièces de circonstance (enterrements, Semaine sainte). On dénombre une soixantaine de numéros (messes, psaumes, hymnes, motets, le célèbre Stabat Mater) qui empruntent le même langage que l'opéra et font triompher la virtuosité vocale.
9. Il est mort dans l'indifférence
Vrai
Le dernier document manuscrit de Vivaldi, daté du 27 juin 1741, est un reçu mentionnant l'achat de pièces instrumentales par le comte Antonio Vinciguerra di Collalto, noble d'origine vénitienne installé en Moravie. Vivaldi ne vit alors plus à Venise mais est installé à Vienne depuis quelques mois. Pourquoi vend-il sa musique ? Pour survivre. Que fait-il à Vienne ? Mystère. Un mois plus tard, le 27 juillet, il meurt d'une "inflammation interne" dans le plus total dénuement. Il logeait alors, sans doute très modestement, chez une veuve, dans une maison à proximité de Kärntner Tor (porte de Carinthie) et de son théâtre, le Kärntnertortheater, là où Beethoven donnera la première audition de sa Neuvième Symphonie en 1824. Dans ce théâtre sera entendu en 1742 L'Oracolo in Messenia de Vivaldi. Peut-être le compositeur était-il venu sur place pour participer à la préparation de cet opéra. Sans doute espérait-il aussi un poste officiel à la cour autrichienne, alors très favorable aux musiciens italiens. Mais son protecteur et admirateur Charles VI meurt avant que Vivaldi ne puisse le voir. La fermeture des théâtres en signe de deuil puis la guerre de Succession d'Autriche annihilera tout espoir professionnel. Fuyait-il ses créanciers vénitiens ? On l'ignore. On sait en revanche que, privé de soutien et sans ressources, Vivaldi meurt dans l'indifférence. Il n'aura droit qu'à un pauvre service funéraire dans la fosse commune de l'hôpital proche, cinquante ans avant Mozart dans cette même ville de Vienne. Ce cimetière fut détruit au XIXe siècle. À la place de la maison où Vivaldi termina misérablement son existence se dresse aujourd'hui le luxueux hôtel Sacher.
10. Vivaldi a été redécouvert grâce à Bach
Vrai et faux
Après leur mort, Haendel et Bach, ses contemporains, ne furent pas oubliés. Vivaldi, si. La seconde moitié du XVIIIe siècle a tout simplement envoyé le Vénitien aux oubliettes. Quelques anecdotes, qui faisaient de lui un virtuose "excessif" (M. Marnat), sont ressassées dans les histoires de la musique, mais sa musique n'est plus jouée. Une partition refait surface au XIXe siècle : le Concerto pour quatre claviers de... Johann Sebastian Bach (l'actuel BWV 1065). Ce n'est qu'en 1850 qu'un musicologue s'aperçoit que l'œuvre n'est qu'une transcription de l'Opus 3 n° 10 de Vivaldi ; pourtant les éditions de la partition de Bach continueront encore longtemps de nous faire croire que c'était Vivaldi, au contraire, qui avait copié le Cantor ! Les choses bougent au début du XXe siècle lorsqu'on commence enfin à s'intéresser aux archives vivaldiennes. Un premier catalogue paraît en 1922 et la Bibliothèque nationale de Turin fait l'acquisition, en 1927, des manuscrits de près de deux cents œuvres de Vivaldi, dans tous les genres qu'il avait abordés. À Sienne, en 1939, on monte la première "semaine Vivaldi". Mais le véritable "Vivaldi revival" ne débute qu'après la guerre avec la publication par Ricordi d'une édition des œuvres instrumentales puis sacrées du Prêtre roux, et avec l'adoption générale du catalogue thématique du Danois Peter Ryon (Ryon Verzeichnis : RV). Depuis, mieux qu'une renaissance, une révolution est en marche.
"SA VIE DEMEURE UN PUZZLE"
Pour le musicologue Frédéric Delaméa, Vivaldi n'a pas livré tous ses secrets. L'exploration de son œuvre tient même un peu du polar...
En 2006, le claveciniste et chef tchèque Ondrej Macek trouve dans les archives de la famille Thurn und Taxis à Regensburg, en Bavière, quelques airs d'Argippo, un opéra présenté à Prague en 1730. En 2001, dans le château de Berkeley, en Grande-Bretagne, sont découverts huit airs issus de La Costanza trionfante, composé en 1716 pour Venise. Recherche-t-on encore plusieurs partitions de Vivaldi ?
— Il est certain que les années à venir apporteront leur lot de surprises au gré du classement systématique des fonds privés et des bibliothèques familiales. Les découvertes que vous mentionnez relèvent d'un merveilleux hasard et non d'un travail de détective entrepris par les musicologues. C'est ainsi que récemment les archives de la famille Arenberg en Belgique ont révélé deux airs inédits de L'Inganno trionfante in amore écrit pour Venise en 1725. On peut, certes, entreprendre des travaux dans une zone géographique déterminée par exemple à partir des noms de dédicataires, mais cela ne s'est pas encore montré concluant. Il n'en est pas moins vrais que nous aimerions mettre la main sur la partition de Scanderberg par exemple, opéra composé pour Florence en 1718 dont ne subsistent que le livret et quelques airs séparés.
La musicologie et l'édition discographique ont permis de mieux connaître la carrière et l'œuvre lyriques de Vivaldi. Sait-on exactement comment il a commencé ?
— Non, car sa vie demeure un puzzle dont nous n'avons pas encore tous les éléments. Par exemple, il a toujours paru étonnant qu'Ottone in Villa soit le premier opéra de Vivaldi. En 1713, il avait déjà trente-cinq ans et la partition témoigne d'une incroyable assurance. Il a alors bien fallu admettre qu'il s'était depuis longtemps essayé au genre sous d'autres noms. Peut-être sa condition de prêtre a-t-elle retardé l'affirmation de son identité. Grâce à Micky White, cette Britannique insolite installée à Venise et qui en a exploré les archives, nous savons qu'un procès opposa Vivaldi à Girolamo Polani, compositeur et chanteur à Saint-Marc, à propos d'un règlement d'honoraires en 1706 pour un opéra composé en 1705 pour le théâtre Sant'Angelo, intitulé Creso tolto alle fiamme. Cela pourrait être le premier composé par Vivaldi. Les résultats de ces travaux, accompagnés des commentaires du musicologue Michael Talbot, grand spécialiste de Vivaldi, réserveront d'autres surprises quand ils paraîtront dans un ou deux ans.
Sait-on exactement pour quelles raisons Vivaldi quitte Venise pour Vienne en 1740 ?
— Sa correspondance nous apprend qu'il fut appelé à Vienne à plusieurs reprises. Il avait dédié son recueil de concertos pour violon La Cetra op. 9 à l'empereur Charles VI de Hasbourg. Son gendre, François de Lorraine, comptait parmi ses protecteurs. Mais rien ne demeure de ce premier séjour germain qui incluait peut-être Dresde et d'autres villes d'Europe centrale. Quand il y revient en 1740, il espère sans doute un poste officiel à la cour en remplacement de Caldara, vénitien comme lui, mort à Vienne en 1736. Mais Charles VI meurt en octobre et Vivaldi se retrouve sans perspective professionnelle. Donne-t-il des concerts ? Enseigne-t-il ? On ne sait pas. On sait en revanche qu'il mourra dans l'indifférence.
Frédéric Delaméa se consacre à l'étude des opéras du compositeur. Parallèlement à ses recherches, il conseille et assiste régulièrement musiciens et éditeurs discographiques dans leur prospection de ce répertoire. Il est notamment conseiller musical de l'édition Vivaldi de Naïve pour le domaine lyrique.
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