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"La Visite de Wagner à Rossini" enfin réédité

Attention, scoop ! En mars 1860, Wagner, venu à Paris présenter Tannhäuser, rend visite à Rossini, alors au faîte de sa gloire. Un compositeur belge, Edmond Michotte, ami des deux compositeurs, assiste à cette visite. Il publie ses notes dans un petit livre paru en 1906... jamais réédité, La Visite de Wagner à Rossini. Le voici enfin.

PAR Edmond Michotte | BONNES FEUILLES | 24 juillet 2011
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Classica

Voici donc un document exceptionnel enfin réédité par Actes Sud, avec une préface et des notes de notre collaborateur Xavier Lacavalerie. Edmond Michotte y relate la visite que fit, en sa présence et une cinquantaine d'années auparavant, le jeune compositeur Richard Wagner à l'illustre Gioacchino Rossini. Les deux hommes vont se lancer dans une disputatio passionnante, chacun argumentant pied à pied sur la réforme de l'opéra et sur les conceptions wagnériennes de la "musique de l'avenir", qui donne tout son intérêt à ce petit texte : car, avec la finesse d'esprit qui le caractérise, Rossini comprend vite qu'il a en face de lui un théoricien inspiré et un interlocuteur de première force qui sait parfaitement ce qu'il veut — et où il va. Dans l'extrait choisi, il est question de Mendelssohn, de Beethoven et, très vite... d'opéra !

 



La Visite de Wagner à Rossini
par
Edmond Michotte
Préface de Xavier Lacavalerie
Notes d'Edmond Michotte et Xavier Lacavalerie
Actes Sud / Classica - 112 p. - 15 €

Quand le compositeur Edmond Michotte publie ses souvenirs de la visite que Wagner fit à Rossini un demi-siècle plus tôt, des centaines d'ouvrages sont déjà parus sur ll'auteur du Ring. Il n'empêche, cet opuscule inattendu est un régal !

WAGNER — C'est Mendelssohn qui, le premier, a fait connaître la Passion [selon saint Matthieu] de Bach aux Allemands, par une exécution magistrale qu'il dirigea lui-même à Berlin.

ROSSINI — Mendelssohn ! Oh ! quelle nature sympathique ! Je me rappelle avec plaisir les bonnes heures que je passai dans sa société à Francfort, en 1836. (...) Ce fut Ferdinand Hiller qui me fit faire la connaissance de Mendelssohn. Combien je fus charmé de l'entendre exécuter sur le piano, entre autres, quelques-unes de ses délicieuses Romances sans paroles. Puis il me joua du Weber. Je lui demandai alors du Bach, beaucoup de Bach. (...) Au premier abord, Mendelssohn parut stupéfait de ma demande. "Comment, dit-il, vous Italien, vous aimez à ce point la musique allemande ? — "Je n'aime que celle-là", répliquai-je ; puis j'ajoutai, d'une façon un peu trop sans-gêne : "Quant à la musique italienne, je m'en f...iche !" Il me regarda ahuri ; ce qui ne l'empêcha pas de jouer admirablement, et avec une rare complaisance, plusieurs fugues et autres pièces du grand Bach. J'appris par Hiller qu'après nous être séparés, Mendelssohn lui dit en rappelant ma boutade : "Ce Rossini est-il vraiment sérieux ? En tout cas, c'est un très drôle de corps !"

WAGNER (riant de bon cœur) — Je comprends, maestro, la stupéfaction de Mendelssohn ; mais m'est-il permis de vous demander comment se termina votre visite à Beethoven ?

ROSSINI — Oh ! elle fut courte. Cela se comprend, tout un côté de la conversation devant se faire par écrit. Je lui dis toute mon admiration pour son génie, toute ma gratitude pour m'avoir admis à pouvoir la lui exprimer... Il me répondit par un profond soupir et par ce seul mot : « Oh ! un infelice !»

Il me demanda après une pause quelques détails sur les théâtres en Italie... sur les chanteurs en renom... si l'on y jouait fréquemment les opéras de Mozart... si j'étais satisfait de la troupe italienne de Vienne ?...

Puis, en me souhaitant une bonne interprétation et le succès de Zelmira, il se leva, nous reconduisit jusqu'à la porte et me redit encore : « Surtout, faites beaucoup "del Barbiere" ».

En descendant cet escalier délabré, je ressentis de ma visite à ce grand homme une impression tellement pénible (...) que je ne pus maîtriser mes larmes. (...)

Le même soir, j'assistai précisément à un dîner de gala chez le prince de Metternich. Encore tout bouleversé de cette visite, de ce lugubre "un infelice" qui m'était resté dans l'oreille, je ne pus, je l'avoue, me défendre intérieurement d'un sentiment de confusion, de me voir par comparaison traité avec tant d'égards, dans cette brillante assemblée de Vienne ; ce qui m'amena à dire hautement et sans ménagement tout ce que je pensais de la conduite de la Cour et de l'aristocratie vis-à-vis du plus grand génie de l'époque, dont on se souciait si peu et qu'on abandonnait en une pareille détresse. (...) J'ajoutai que ce serait si facile, moyennant un engagement de souscription très minime, si toutes les familles riches intervenaient, de lui assurer une rente assez large pour le mettre sa vie durant à l'abri de tout besoin. Cette proposition n'obtint l'appui de personne.

Après le dîner, la soirée se termina par une réception qui amena dans les salons de Metternich les plus grands noms de la société viennoise. Il y eut également concert. Sur le programme figurait un des derniers trios parus de Beethoven... toujours lui, lui partout, comme on le dit de Napoléon. Le nouveau chef-d'œuvre fut religieusement écouté et obtint un resplendissant succès. En l'entendant au milieu de toutes ces magnificences mondaines, je me disais mélancoliquement qu'à ce moment le grand homme achevait peut-être, dans l'isolement du réduit où il vivait, quelque œuvre de haute inspiration (...).

N'ayant pas réussi dans mes tentatives pour créer une rente annuelle à Beethoven, je ne perdis pas toutefois courage. Je voulus essayer de réunir les fonds nécessaires, afin de lui acheter une habitation (...) ; mais (...) le résultat final fut très médiocre. Il fallait donc aussi abandonner ce second projet. On me répondit généralement : « Vous connaissez peu Beethoven. Le lendemain du jour où il sera propriétaire d'une maison, il la revendra. Il ne saura jamais s'accommoder d'une demeure fixe ; car il éprouve le besoin de changer de quartier tous les six mois et de servante toutes les six semaines. » Etait-ce une fin de non-recevoir ?

Mais en voilà assez (...) de moi et des autres, qui sommes le passé et même le trépassé. Parlons un peu du présent et, si vous le voulez bien, monsieur Wagner, surtout de l'avenir, puisque dans la publicité votre nom apparaît presque toujours inséparable de cette épithète. (...) Et d'abord, dites-moi, êtes-vous définitivement fixé à Paris ? Quant à votre opéra Tannhäuser, je suis persuadé que vous arriverez à le faire représenter. On fait trop de bruit autour de cet ouvrage pour que les Parisiens veuillent renoncer à la curiosité de l'entendre. La traduction est-elle faite ?

WAGNER — Elle n'est pas encore achevée : j'y travaille activement avec un collaborateur très habile et surtout fort patient. Car il s'agit, pour la parfaite compréhension de l'expression musicale, d'identifier, pour ainsi dire, chaque mot français avec le sens correspondant du mot allemand sous la même notation. C'est un labeur ardu et de réalisation difficile.

ROSSINI — Mais pourquoi, à l'instar de Gluck, Spontini, Meyerbeer, n'écririez-vous pas d'emblée un opéra de toutes pièces sur un libretto français ? Vous êtes maintenant à même de vous rendre compte sur place du goût qui prédomine ici et du tempérament particulier, inhérent à l'esprit français, pour les choses de théâtre ? C'est ce que j'ai fait moi-même lorsque, après avoir quitté l'Italie et délaissé ma carrière italienne, je suis venu me fixer à Paris.

WAGNER — En ce qui me concerne, maestro, je ne crois pas que ce soit réalisable. Après Tannhäuser j'ai écrit Lohengrin, puis Tristan et Isolde. Ces trois opéras (...) présentent une gradation logique dans mon concept de la forme définitive et absolue du drame lyrique.

Ma manière a subi les effets inévitables de cette gradation. Et s'il est vrai qu'aujourd'hui, je sens la possibilité d'écrire d'autres ouvrages dans le style de Tristan, je m'avoue absolument incapable de reprendre ma manière de Tannhäuser. Or donc, si j'étais amené à devoir composer pour Paris un opéra sur texte français, je ne pourrais et je ne devrais suivre une autre voie que celle qui m'a conduit à écrire Tristan. Dès lors, un ouvrage qui comme celui-ci renfermerait une telle perturbation des formes habituelles de l'opéra resterait à coup sûr incompris et n'aurait aucune chance, dans l'état actuel des choses, d'être accepté par les Français.

Edmond Michotte (1831-1919)
Extrait de La Visite de Wagner à Rossini

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