Bernard Coutaz, la constance du producteur
L'industrie du disque se porte mal ? Pas Harmonia Mundi, à ce qu'il semble. Le label et distributeur indépendant arlésien fête, en 2008, ses cinquante ans. Xavier Lacavalerie l'a rencontré pour Classica, artisan heureux doublé d'un singulier personnage.
Paris - Los Angeles - Arles... Singeant la déclinaison d'un authentique produit de luxe à succursales multiples, la firme Harmonia Mundi déploie - à l'international - de vénérables lettres de noblesse. Depuis cinquante ans, cette petite maison de disques frondeuse a su s'imposer auprès des Goliaths de la profession.
Note de Qobuz.com
Les disques Harmonia Mundi ne sont pas encore disponibles sur le site Qobuz.com en raison d'un manque étonnant de célérité de la part de l'éditeur à répondre à nos demandes. Cette attitude reste inexplicable au vu de l'importance pour les éditeurs indépendants de ne pas laisser la musique numérique aux seules majors, et cela en dépit du fait que Qobuz.com pratique vis-à-vis des producteurs des contrats on ne peut plus standards.
Un seul homme a été le facteur de cette réussite, au nom coupant de Savoyard avisé, dont les années n'ont, semble-t-il, émoussé ni la verve ni la combativité : Bernard Coutaz. Un cas, si vous voulez mon avis. Dans le carré fermé de ces véritables artisans du monde du disque, dont Classica-Répertoire s'est plu, depuis trois ans, à présenter les « Très Riches Heures » et les personnalités les plus marquantes, il fait office de doyen : une sorte de patriarche avisé, doublé d'un éternel provocateur, mais avec une certaine élégance et un grand sérieux, énonçant ses vérités avec calme et une lenteur naturelle, puisque, n'est-ce pas, s'il y a le feu aux bacs (des disquaires), il n'y a tout de même pas le feu au lac ! Les jobards et les épiciers de la profession - qui sont légion dans le métier, surtout depuis les années 1980, qui marquèrent l'ère digitale et la vogue du disque compact - n'en sont toujours pas revenus...
Évidemment rien ne prédisposait ce provincial bien tranquille à embrasser cette profession de producteur de disques, à l'époque bien davantage réservée aux industriels mélomanes, amis des artistes et appartenant à une sorte de jet-set qui prenait ses aises entre New York, Londres et les pays de culture germanique.
Le fait est que Bernard Coutaz a commencé sa carrière le plus discrètement du monde, chez... les salésiens, un ordre religieux fondé par Jean Bosco (1815-1888) - une sorte d'abbé Pierre turinois du XIXe siècle, ami des pauvres et grand thaumaturge devant l'Éternel, qui eut même l'infime honneur d'être un jour canonisé. Ces frères salésiens n'avaient pas leur pareil pour parvenir à recruter dans les familles modestes les enfants méritants, promis à un destin bien au-dessus de leur condition financière.
Comme chez les Coutaz, on n'est pas très riche et que le petit Bernard présente manifestement quelques dispositions pour les études, on décide de l'envoyer, lui et son petit balluchon, chez les bons pères, y préparer son baccalauréat, puis faire son noviciat. Au bout de quelques années, Bernard Coutaz prononce même ses voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Si les deux premiers ne semblent pas lui avoir posé trop de problèmes, le non-respect du troisième, en revanche, lui valut quelques désagréments, comme on le verra par la suite...
Tristes humanités
« J'ai subi un lavage de cerveau tout à fait ordinaire », se souvient-il, refusant de faire dans la nuance. Dans sa voix, passe encore un peu d'amertume, même si la vieille colère s'est plutôt muée en nostalgie d'une jeunesse enfuie et, peut-être (sûrement même) gâchée. Car, s'il a beaucoup appris chez les salésiens - le latin, le grec, la littérature française, les textes sacrés... - Bernard Coutaz a aussi été confronté à toute l'hypocrisie d'un système assez pervers et sournois, organisé comme une secte, et fondé sur l'exploitation et la délation.
Pris au piège, il s'est débattu. L'ordre religieux a vite pris la mesure du trublion et a rapidement cherché à se débarrasser de ce pensionnaire un peu trop remuant, trop indiscipliné, trop curieux, qui s'était notamment mis dans la tête - on est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale - de créer un cercle d'études marxistes, c'est vous dire !
Un beau jour de 1945, le couperet finit par tomber : dans la froideur d'un petit matin lyonnais, Bernard Coutaz est flanqué à la porte, juste avant le petit-déjeuner, avec une chemise blanche de rechange pour tout bagage et 50 francs de l'époque en guise de viatique. Seul, sans attaches, complètement perdu.
« Il m'a bien fallu dix années pour digérer l'aventure et tenter de me reconstruire », se rappelle-t-il. Définitivement dégagé de la foi, et enfin rejeté par la « secte », il va essayer de retrouver une vie normale. Il rejoint sa famille, se laisse épauler par quelques vieux amis - eux aussi réchappés de l'expérience salésienne - et réapprend lentement à vivre.
Une deuxième existence commence alors pour lui, consacrée à l'écriture et au journalisme. On le retrouve à Bayard Presse - on est catho ou on ne l'est pas ! - puis directeur de collection aux Éditions ouvrières. Il écrit aussi, quelques textes et romans sur des thèmes politiques ou sociaux. Bon, d'accord, ses livres - Les Dents Agacées (éd. du Témoignage chrétien, 1952), sur le drame vécu par les Indochinois, ou encore Civilisations, je vous hais ! (éd. de La Table ronde, 1955) - n'ont jamais frisé l'espoir de recevoir le moindre prix littéraire.
Derrière cette frénésie de l'écriture, se profile un certain engagement (résolument à gauche) et un désir de combattre toutes les oppressions et toutes les injustices. Et Dieu sait si dans cette France embourgeoisée et faussement réconciliée des années 1950, les motifs d'irritation et d'insatisfaction ne manquent pas, entre les problèmes sociaux générés par cette ive République essoufflée et les drames politiques qui se jouent alors, liés à cette décolonisation douloureuse et à la Guerre froide...
Pendant dix ans, Bernard Coutaz mène donc son combat - ce combat de plume engagée qui n'est, parfois, qu'une tentative d'oublier et de cicatriser d'anciennes blessures. Puis vient ce qu'il appelle lui-même « le moment et l'âge du grand choix » ; celui où l'on ne cherche plus, puisqu'on s'est trouvé ; celui où l'on ressent simplement le désir de bâtir, qu'il s'agisse d'un foyer, d'une demeure, d'une entreprise ou même d'un rêve. Il décide de constituer sa propre maison d'édition dont il serait seul responsable, sans autre autorité (merci, les frères salésiens !) que sa pomme à lui. Les éditions Bernard Coutaz viennent de naître, qui prendront bientôt le nom savant et latin d'Harmonia Mundi (l'harmonie du monde), en 1958.
Allez savoir pourquoi ? Cet écrivain militant, ce littéraire viscéral, choisit d'éditer... des disques et non des livres. Il faut dire que, quelques années auparavant, des copains journalistes l'ont mis au défi de faire un disque, opération assez délicate à l'époque, mettant en branle des forces plutôt complexes, de la conception à la fabrication. Mais lui ne s'est pas dégonflé.
Il est allé tout droit chez Eddie Barclay, la gloire montante de la jeune industrie en plein essor, et lui a proposé de réaliser un enregistrement d'une douzaine de voix célèbres, dont celle de François Mauriac. Banco ! Un micro, un preneur de son, un spécialiste du montage et hop, le tour est joué ! Faire un disque devient quelque chose d'assez naturel pour lui, d'autant que les hasards l'ont propulsé à la tête d'une usine de pressage de disques, Paris-Normandie, qui fabrique, entre autres, toute la production des maisons Vogue ou Barclay !
Les premiers balbutiements de cette jeune et improbable maison d'édition, qui s'installe, en 1962, au milieu de nulle part, à Saint-Michel-L'Observatoire, dans le Lubéron, témoignent déjà d'un certain souci éditorial, entre plaisirs initiatiques et découvertes patrimoniales émerveillées. à l'image de la série « Orgues historiques », par exemple, qui assoit la réputation d'Harmonia Mundi.
Régulièrement publiée entre 1962 et 1973, cette livraison bimestrielle est un vrai bijou, intermédiaire entre le livre et le disque, offrant un fascicule complet d'une vingtaine de pages, présentant un orgue particulier, avec description et étude organologique, historique de l'église, photographies et documentation technique, accompagnée d'un disque 17 cm, tournant en 33 tours puis en 45 tours.
De tout jeunes artistes tels que Michel Chapuis, Francis Chapelet ou René Saorgin, viennent y révéler les secrets et les merveilles des orgues historiques des frères Isnard de Saint-Maximin (Var), du Petit-Andely (Eure), de Marmoutier (Bas-Rhin) ou de l'Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse) ; et font découvrir un répertoire quasiment inédit, signé François Roberday (1624-1672), Nicolas Lebègue (1631-1702), de Georg Muffat (1653-1704), de Nicolas de Grigny (1672-1703), de Michel Corrette (1709-1795), ou même du grand François Couperin (1668-1733).
Inutile de préciser que les qualités éditoriales et sonores de cette trentaine d'enregistrements publiés et honorablement vendus (à 1 500 exemplaires chacun), n'ont probablement jamais été égalées...
La modestie du compagnon
Harmonia Mundi, bon an mal an, trouve donc son rythme de croisière. La maison est financièrement saine et jalouse de son indépendance. Le capital, constitué par la vente d'une petite maison gagnée avec l'argent de dix ans de journalisme, reste entre les mains d'un seul homme.
Pour assurer cette indépendance et consolider son entreprise, Bernard Coutaz fait appel à un petit millier d'actionnaires privés, ses premiers clients en fait, contactés par lettre pour acheter une action. Coût de cette action : mille francs (de l'époque). Un investissement à perte, puisque jamais le moindre dividende ne sera reversé, même si les comptes sont résolument au beau fixe : tout l'argent doit être réinvesti dans la production. Les actionnaires cofondateurs reçoivent simplement un petit cadeau annuel et sont prioritaires pour acheter les disques publiés, à tarif préférentiel.
L'histoire d'Harmonia Mundi se confond désormais avec l'aventure du disque moderne, ses grandes batailles technologiques - la stéréophonie, le son digital, le disque compact - et ses nouveaux enjeux esthétiques - comme la révolution de la musique dite « baroque », impulsée dans les années 1970.
Si certains enregistrements laissent encore rêveur - que penser, par exemple, de ces Concertos pour flûte ou avec violoncelle de Carl Philipp Emmanuel Bach (sorti en disque 33 tours, HM 030 545) dirigés par... Pierre Boulez, avec le jeune Jean-Pierre Rampal en soliste ! -, certaines productions ont irrémédiablement marqué l'histoire de la musique enregistrée, comme le fameux King Arthur d'Henry Purcell sous la direction d'Alfred Deller (vendu à 220 000 exemplaires !), l'exhumation de l'oeuvre de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) par Les Arts Florissants de William Christie, le renouveau du chant grégorien par l'Ensemble Organum et Marcel Pérès, ou les opéras de Mozart revisités par René Jacobs : une kyrielle d'enregistrements plébiscités par la presse et le public, qui ont secoué la vie musicale, provoqué l'émerveillement des auditeurs de bonne volonté, et sont devenus, au fil du temps, de grands classiques.
Depuis trente ans, cette irrésistible montée en puissance « à l'ancienne » d'Harmonia Mundi a quelque chose d'amusant, si on la compare à la modernisation effrénée des grandes majors, embarquées dans une espèce de partie de go financière à l'échelle planétaire. Bernard Coutaz, lui, se sent marginal. Il revendique la modestie d'un compagnon, la discrétion d'un bon faiseur, l'honnêteté d'un artisan, seul dans son coin.
Pour bien marquer sa différence, il a d'ailleurs déménagé avec armes et bagages en 1986, en pleine campagne, près d'Arles : un « mas » typiquement provençal, bucolique et massif, qui appartint jadis au seigneur voisin, un gentilhomme nommé de Vers, que le peuple arlésien, frondeur et amnésique rebaptisa, on ne sait pourquoi, en « Mas de Vert ».
Ces dernières années, Bernard Coutaz s'est mis un peu en retrait d'Harmonia Mundi. Monsieur le président de ce qui est devenu la « holding du Mas de Vert » laisse désormais la bride sur le cou à sa deuxième femme, Eva Coutaz qui gère la politique artistique, et à son fils Benoît, à charge pour eux de maintenir la politique de la maison et surtout de faire perdurer son indépendance.
En chiffres, Harmonia Mundi est une affaire prospère : une maison mère possédant cinq filiales (anglaise et américaine depuis 1982, puis allemande, espagnole et néerlandaise) ; un réseau de 44 boutiques réparties dans les grandes villes françaises et à Barcelone), proposant outre le catalogue Harmonia Mundi et Le Chant du monde, une cinquantaine de labels de disques en licence (Zig-Zag Territoires, Alpha production, Glossa...) et quarante de livres ; plus de 350 salariés de par le monde et un chiffre d'affaire global évalué à 60 millions d'euros.
Alors que la profession fait plutôt grise mine (on avance le chiffre alarmant de 10 % de baisse de ventes de disques classiques par an depuis cinq ans), Harmonia Mundi affiche une progression régulière, de 3 % à 5 %. « Si je croyais en Dieu, je lui dirais merci », confie Bernard Coutaz, chef d'entreprise heureux. Et puis pourquoi le cacher ? À 86 ans passés, le métier le fait toujours jubiler. Surtout quand un financier envoyé par une grande maison de disques prend le train à grande vitesse pour Avignon, sa petite serviette ou son ordinateur portable sous le bras, fait benoîtement le changement pour la gare d'Arles et vient discuter du rachat - impossible, forcément impossible - d'Harmonia Mundi. « Que voulez-vous, j'ai toujours eu la manie de ma liberté », dit Bernard Coutaz, avec un grand sourire complice et satisfait. Pour un peu, il s'excuserait presque de cette absence passagère de charité chrétienne (et de ce pied de nez au cauchemar salésien)...
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