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Vadim Repin
Le charme, la sérénité, la sagesse

Révélé grâce au Concours Reine Élisabeth de Belgique qu'il remporte à dix-huit ans, Vadim Repin est aujourd'hui l'un des violonistes les plus charismatiques de sa génération. À Paris, en septembre, il jouera Brahms, son compositeur de prédilection.

PAR Franck Mallet avec la complicité de Ludovic Janin | RENCONTRES | 10 septembre 2009
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Classica


Une sonorité unique, intense et limpide, alliée à un timbre pastel, tendre et angélique : Vadim Repin est l'un des violonistes les plus charismatiques de sa génération. Originaire de Sibérie, cet artiste d'une étonnante modestie a su s'émanciper d'une carrière de jeune prodige — ses premières tournées marathon où on l'exhibait tel un phénomène de foire — pour collaborer avec les plus prestigieux partenaires du monde : chefs d'orchestre, formations symphoniques, chambristes, festivals... Restreinte, la liste de ses enregistrements (une quinzaine de disques) ne compte que des albums primés par la critique internationale et choyés du public : des grands concertos de Chostakovitch et Sibelius pour Erato-Warner au concerto de Beethoven pour Deutsche Grammo- phon, en passant par de mémorables enregistrements de musique de chambre avec Boris Berezovsky. Comme tout virtuose, il enchaîne les concerts à un rythme effréné, et plus particulièrement le concerto de Brahms qu'il vient d'enregistrer et aura joué en public près d'une cinquantaine de fois cette année !

VADIM REPIN



1971
Naissance à Novossibirsk (Russie), le 31 août

1982
Remporte la médaille d'or du Concours international Wieniawski.

1985
Premiers concerts à Tokyo, Munich, Berlin et Helsinki ; l'année suivante, débuts au Carnegie Hall de New York.

1986
Premier album chez Melodyia (Tchaïkovski, Schumann)

1987
Prix du concours Tibor Varga de Sion (Suisse)

1989
Médaille d'or du concours Reine Élisabeth de Bruxelles.

2006
Signe un contrat d'exclusivité avec Deutsche Grammophon.





« Je fais de la musique avec le même engouement qu'à six ou dix ans. Chaque concert m'émerveille, je savoure cette journée où je sais que je vais interpréter mon œuvre préférée. »

« Pour Brahms, le violon représentait quelque chose de délicat, de doux et profond. Dans son concerto, il destine une immense tendresse au violon. En l'écrivant, il devait penser à une personne concrète. »



RAPPEL

Le disque réunissant le Concerto pour violon et le Double Concerto pour violon et violoncelle de Brahms (Avec Truls Mørk et l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig dirigé par Riccardo Chailly) est paru en mai dernier chez Deutsche Grammohon. Classica lui a attribué un CHOC (lire la critique).


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(Disponible en LossLess)


Photos Kaskara/DG

D'ordinaire peu disert, il s'est livré pour Classica sans contrainte, avec toujours ce regard charmeur et cette sérénité dans la voix, signe d'une sagesse infinie. « Vous m'avez fait tant parler ! » s'étonne-t-il à l'issue de cet entretien.

En dehors du fait qu'il s'agit d'une des œuvres phares de la littérature violonistique, qu'est-ce qui vous attire dans le Concerto pour violon de Brahms ?
— Les grands compositeurs du passé — Beethoven, Brahms — ont toujours eu une idée précise de l'instrument, que ce soit dans leur musique de chambre ou leurs concertos. En Russie, nous associons volontiers la harpe au conte de fées. Je pense que, pour Brahms, le violon représentait quelque chose de délicat, de doux et profond. Une expression que l'on retrouve également dans ses concertos pour piano, également d'une grande intensité, mais pas avec cette tendresse qu'il destine au violon pour son concerto. En l'écrivant, il devait penser à une personne concrète... Il ne se concentre pas seulement sur la beauté du thème, mais son émotion jaillit d'un être précis. Plus je joue cette œuvre, plus je la travaille, et plus j'en ai l'intime conviction. En dépit du feu intérieur qui sourd dès les premières notes du violon, l'exposition du premier thème, puis du second, de la transition, etc., tout est tourné vers un drame qui se noue du début à la fin, où Brahms déploie une telle générosité, une telle passion, un tel sentiment amoureux : une adoration immense, alors qu'en général, je trouve sa musique plutôt introvertie. On trouve tant d'événements dans ce concerto qu'il n'est pas nécessaire de crier ni de s'arracher les cheveux. Au contraire, c'est l'élégance de la retenue, l'explosion intérieure de la révélation amoureuse. Au-delà du drame qui s'exprime dans le second mouvement, c'est une souffrance personnelle. On ne peut pas souffrir ainsi de façon abstraite ; c'est seulement pour un être réel qu'on peut ressentir ce type de sentiment, cette douleur affective, existentielle.

Jamais auparavant l'instrument soliste n'avait été aussi imbriqué dans l'orchestre, notamment dans le second mouvement « Adagio ». Est-ce lié à la personnalité du compositeur ?
— C'est une œuvre extrêmement symphonique qui contient une foule de dialogues et de duos entre le violon solo et les autres instruments de l'orchestre. Du même coup, Brahms se permet de surprenantes associations sonores : le violon avec un cor, un hautbois ou un basson, des instruments par nature si éloignés... Mais Brahms est le seul à savoir les rassembler d'une façon aussi extraordinaire. Le premier mouvement et la fin du second mouvement sont probablement les points culminants de ce dialogue entre le violon et le cor au sein de l'orchestre. Ce cor, c'est l'expression de l'âme, le cri du cœur, qui dure jusqu'à ce que les larmes coulent. Bien sûr, le finale, à part la réexposition du thème lié à la douceur, à l'affectif, caracole sur un rythme tzigane, mais ce n'est pas écrit de façon aussi carrée. On perçoit l'influence italienne, une luminosité diaphane, un soupçon d'irréalité.

Qu'est-ce qui vous déplaît dans le Concerto n° 1 de Prokofiev, au point que vous ne l'ayez jamais enregistré, contrairement au Concerto n° 2 ?
— Ce sont deux mondes différents, et même, quelque part, deux Prokofiev... J'aime passionnément Prokofiev, c'est un génie, unique de toute manière. Le fait que ces deux concertos soient si différents démontre, si besoin était, toute l'immensité de son talent, et je serais bien incapable de dire quel est mon préféré. Le Premier est comme un conte de fée, du début à la fin. Quelle partition surprenante, miraculeuse ! Où est le rêve, la réalité dans ce mélange de classicisme, d'humour cinglant et de grotesque ? Ce n'est guère évident pour l'interprète. On trouve là un lyrisme caché, sous-jacent, alors que le Concerto n° 2 paraît plus évident en apparence : nous sommes redescendus sur Terre. On dirait qu'il suit un montage cinématographique serré où, comme dans un opéra réussi, le scénario demeure imprévisible. Sans transition, l'ensemble se modifie brusquement, l'humeur change, tout bascule, l'harmonie se transforme, et pourtant vous êtes toujours suspendu à ce même roc gigantesque. Il est d'ailleurs passionnant d'observer la manière dont chaque chef d'orchestre aborde cette œuvre. Il faut se jeter dans ce cataclysme, ne pas hésiter à se laisser entraîner...

Vous n'êtes pas issu d'une famille de musiciens. Comment avez-vous réussi à avoir pour enseignant Zakhar Bron, l'un des plus illustres professeurs de violon ?
— C'est une histoire plutôt comique. Tout a commencé à l'âge de trois ans, au moment où l'on entoure un enfant de jouets. D'après ma mère, je privilégiais toujours les instruments de musique, surtout les plus bruyants. [Rires.] Je réclamais, paraît-il, toujours un xylophone, une flûte ou une trompette... en plastique. Ensuite j'ai demandé un petit piano, un accordéon miniature. Ma mère a donc pensé que ma pente naturelle était la musique. J'imagine qu'elle préférait avoir un fils musicien ou artiste plutôt qu'ingénieur ou avocat... Donc elle se rendit à l'école de musique de la ville. J'avais cinq ans. Là-bas, elle dit : « Mon fils est doué, il doit étudier la musique, il sait jouer de l'accordéon. » Hélas, il n'y avait plus de place, ni en classe d'accordéon ni pour d'autres instruments. « Revenez l'an prochain, on peut vous retenir une place pour l'accordéon, ou bien, si vous souhaitez commencer dès maintenant, apprendre la musique, le solfège, prenez le violon, car c'est la seule place qui reste. » Je ne savais rien de cet instrument, sinon que ça existait. Ma mère a répondu : « Non, pas question de perdre du temps. Tant pis, enseignez-lui le violon ! »
C'est devenu mon jouet favori. Sur place, dès que j'ai vu le violon, il s'est passé quelque chose de très fort. En y réfléchissant, je pense que mon premier professeur m'a appris à ne pas en avoir peur. C'est elle qui, au bout de six mois, a proposé à ma mère de me présenter à un concours local. J'ai joué quelques pièces que je venais d'apprendre. Un an et demi plus tard, mon professeur a avoué à ma mère que Zakhar Bron faisait partie du jury, et elle lui a conseillé d'aller le voir : « Je pense que votre fils fera de plus grands progrès. » En fait, depuis qu'il m'avait entendu, il désirait me prendre dans sa classe. Mais j'étais un cas pour lui, car ses élèves avaient tous entre douze et dix-huit ans, lui-même en ayant trente à l'époque. C'était la première fois qu'il allait enseigner à un gamin de six, sept ans. Une vraie expérience !

Quels sont, dans le passé, vos violonistes préférés ?
— Tous, sauf Jascha Heifetz... Non, je plaisante, je le vénère ! [Grand éclat de rire.] C'est le roi, mais il y aussi Fritz Kreisler et Yehudi Menuhin, bien sûr. Sans pouvoir dire pourquoi, je me sens proche de Heifetz, notamment grâce à ses interprétations du concerto de Brahms. La première fois que je l'ai entendu par lui — j'avais huit ou neuf ans —, ce fut une révélation.

Vous avez longtemps joué sur le célèbre Stradivarius « Ruby » avant de choisir le Guarnerius del Gesù « von Szerdahely » de 1736. Lequel des deux instruments préférez-vous ?
— Tous deux sont extraordinaires, mais je préfère le Guarnerius. Il a besoin d'un meilleur interprète : techniquement, on doit apprendre à faire sonner le Guarnerius au maximum de son potentiel. Mais lorsque vous avez acquis un niveau de pratique suffisant, le plaisir est décuplé. Ce n'est que mon avis personnel, bien entendu...

Pourriez-vous nous décrire votre journée ?
— Oh, je dors très peu... Souvent, une fois au lit, je me mets à réfléchir à un morceau... et à sept heures du matin, j'en suis toujours à réfléchir ! C'est quasiment impossible de se détacher d'un concert où l'on vient de jouer. Bien sûr, on est fatigué, mais en même temps l'adrénaline continue à agir. Et puis j'ai un avion à prendre à six heures, donc il faut se lever entre quatre et cinq heures. Je suis sans cesse sur la route. J'aime voyager car j'apprécie énormément les retrouvailles avec un orchestre que je connais, le contact avec le public, etc. La seule chose que je déteste, c'est faire mon bagage. Je ne m'en occupe jamais le matin même, toujours le soir, même si je suis épuisé. Le matin, j'essaie de dormir jusqu'au dernier moment, puis il faut partir...
Tous les autres aspects de cette profession, je les aime beaucoup. Je fais de la musique avec le même engouement qu'à six ou dix ans. Chaque concert m'émerveille, peut-être aussi parce que je ne joue que des partitions que j'adore. Je savoure cette journée où je sais que je vais interpréter mon œuvre préférée. L'autre aspect qui me réjouit, c'est de m'entourer de mes collègues préférés. Il ne peut en être autrement quand vous interprétez de tels chefs-d'œuvre : alors, je suis aux anges.

Pratiquez-vous l'instrument juste avant le concert ?
— Cela dépend. Durant les répétitions avant le concert, je ne travaille guère, du moins pas de façon frénétique. C'est entre deux concerts que je me consacre à la préparation. Il est trop délicat d'étudier pour soi au moment des répétitions. Certes, vous êtes face à une salle vide, mais derrière, il y a cette centaine de collègues qui vous écoutent, se font une opinion... vous jugent ! C'est une tension trop forte et il faut donc trouver un équilibre, aborder le concert avec un maximum de sérénité.

Existe-t-il des « trucs » pour un premier contact ?
— Le plus important, c'est lorsqu'on arrive pour la première fois sur scène — c'est comme un premier rendez-vous. La première impression ne s'effacera plus. Si vous ratez votre premier essai, vos collègues seront fixés. Cela influencera considérablement leur comportement. Soit ils seront derrière vous, soit ils penseront : « Encore un qui vient faire son numéro. Faisons notre boulot de notre côté. » Alors que si vous savez provoquer cette étincelle avec les musiciens, ils se sentiront aussi importants que vous. Chacun donnera le meilleur de lui-même. D'abord, vous êtes face à vous-même, ensuite face à cent personnes — ce n'est pas rien, et c'est un métier ! [Rires.]

Le répertoire contemporain ne vous effraie-t-il pas ?
— J'ai déjà interprété en concert le concerto de John Adams et l'Offertorium de Sofia Gubaïdulina. C'est fantastique de se retrouver avec eux en répétition, de pouvoir leur poser des questions. J'adore le concerto d'Adams, une partition superbe, avec son premier mouvement minimaliste, son second, passionné et quasi romantique, et le finale d'une incroyable complexité rythmique. Il vous projette ailleurs, accélère votre rythme cardiaque. C'est à la fois imprévisible et stimulant. Je suis par ailleurs un grand fan de Sofia Gubaïdulina, j'apprécie le caractère liturgique de sa musique. Bien sûr, je fais des choix, mais je joue aussi les œuvres d'Alfred Schnittke ou le Concerto funèbre de Karl Amadeus Hartmann.
J'ai enfin un projet très intéressant avec James MacMillan, qui compose un concerto à mon intention. La création est d'ores et déjà prévue pour 2010, à l'occasion d'un « Portrait » que lui consacre l'Orchestre symphonique de Londres et qui culminera avec la première du concerto, sous la direction de Valery Gergiev, le 12 mai prochain.

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