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Michel Plasson : "Partager le pain et le vin de la musique"

Chef de l'orchestre du Capitole de Toulouse pendant trente-cinq ans, Michel Plasson a bâti avec lui une impressionnante discographie. Et il ne manque pas de projets !

PAR Gérard Mannoni | RENCONTRES | 7 octobre 2010
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Classica

 

MICHEL PLASSON




« Quand j'étais jeune violoniste, j'ai beaucoup appris en jouant dans des clubs, des cabarets »

« J'ai dirigé Beethoven et Brahms devant des publics de quartiers défavorisés. Les gens, jeunes compris, avaient les larmes aux yeux »

« Il faut des années pour que s'établisse une complicité entre l'orchestre et celui qui le dirige. Karajan a fait le meilleur orchestre du monde parce qu'il était toujours avec lui. »








1933
Naissance à Paris le 2 octobre

1962
Remporte le 1er prix du Concours international des jeunes chefs d'orchestre de Besançon

1968
Nommé chef permanent de l'Orchestre du Capitole de Toulouse

1974
Crée la salle de concert de la Halle aux Grains à Toulouse.

1984-1987
Dirige des opéras de Puccini et Verdi au Palais omnisports de Paris-Bercy devant 12 000 spectateurs.

2003
Quitte l'Orchestre du Capitole.

2010
Nommé chef principal de l'Orchestre symphonique national de Chine




ACTUALITÉS


EMI édite un coffret rassemblant 37 CD, consacré à la musique symphonique française enregistrée par Michel Plasson.



Michel Plasson sera à la tête des Chœurs et de l'Orchestre de l'Opéra de Nice pour diriger Dialogues des Carmélites de Poulenc à l'Opéra de Nice. Avec Karen Vourc'h, June Anderson, Sophie Koch, Jean-Philippe Lafont, Sylvie Brunet, Hélène Guilmette, mise en scène de Robert Carsen. Les 7, 10, 13 et 16 octobre 2010. Renseignements : 04 92 17 40 79
www.opera-nice.org

Pianiste et percussionniste : c'est ainsi que vous avez commencé votre carrière de musicien. Quand avez-vous choisi d'être chef d'orchestre ?
— Nous sommes une famille de musiciens. Mon père était violoniste dans l'orchestre de l'Opéra, ma mère, décédée au début de la guerre, chanteuse. Mon fils Emmanuel est chef d'orchestre et sa jeune femme organiste. Ma vocation est née dans les années d'après-guerre, quand je jouais dans les orchestres magnifiques que la France avait alors. J'ai été frappé par un mystère, presque une énigme : quel pouvoir a le chef pour qu'avec certains orchestres rien ne marche, la musique s'en aille en courant, et qu'avec d'autres elle vienne immédiatement ? Qu'est-ce que "l'instrument orchestre" ? On ne le touche pas. Il n'y a pas de technique. Un geste, une présence, la vie que vous portez en vous crée le son de la musique. Ce mystère insondable me fascinait. J'ai tenu à l'expérimenter car j'avais tant d'amour de la musique que je voulais savoir si je pouvais le transmettre. J'ai commencé avec beaucoup d'humilité, de respect, de peur, songeant à tous ceux sous la baguette de qui j'avais joué à la fin de la guerre, Knappertsbusch, Münch, Monteux, Cluytens, Argenta ! Mais je suis d'un naturel obstiné. J'ai travaillé comme un fou pour retrouver la couleur, la magie des orchestres français, qui avaient alors une lumière, une polychromie incomparables. À l'époque, nous courions tous avec nos instruments faire aussi ce qu'on appelait des "phonos", avec des artistes de variété. J'ai joué dans des clubs, des cabarets, participé à des enregistrements avec Édith Piaf. Nous apprenions beaucoup dans ce brassage des genres.

Le prix du concours de Besançon, en 1962, décide de votre carrière, et après un séjour aux États-Unis et quelques années à Metz, vous entamez en 1968 une longue histoire avec l'Orchestre du Capitole.
— Faire un chef d'orchestre exige du temps. Il faut l'apprentissage de la vie, et que la musique se laisse approcher. J'étais impressionné d'avoir une responsabilité musicale forte dans une grande ville de France, mais j'allais sans doute pouvoir construire l'orchestre dont je rêvais. La grande page de ma vie s'ouvrait. Elle est aujourd'hui tournée, le livre est clos. Je me suis efforcé de servir la musique française en réalisant un instrument apte à la polychromie qui lui est indispensable, avec les qualités extraordinaires des musiciens français, mais qui sont des qualités individuelles et non pas collectives. Et puis les Français n'ont pas le souci de leur patrimoine musical : ils protègent leur patrimoine littéraire, pictural, architectural, cinématographique, mais pas du tout musical. C'est étrange de n'être pas heureux d'avoir une telle diversité de compositeurs. Avec Alain Lanceron et les gens d'EMI, j'ai donc tenté de réaliser une sorte de bibliothèque de musique française quelquefois oubliée, quelquefois méconnue, en allant vers ce que j'aime. Nous avons fait beaucoup d'enregistrements. Le coffret de trente-sept CD que publie EMI ne recouvre pas tout, car nous en avons réalisé plus de cent. Il ne contient notamment pas les ouvrages lyriques. D'ailleurs, je voudrais bien en enregistrer encore d'autres, comme Pelléas, Benvenuto Cellini ou Les Troyens. Mais en aurai-je le temps ?

Quels œuvres ou compositeurs êtes-vous le plus heureux d'avoir sortis de l'oubli ?
— Je n'avais pas de mérite à diriger Debussy, Ravel, Berlioz et l'école française de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. En revanche, quelle joie de faire découvrir Guercœur ou les symphonies de Magnard, certaines œuvres de Roussel comme Pâdmavati ! Et Ropartz aussi. À Toulouse, avec EMI et un groupe de sponsors, je pouvais entreprendre un travail de longue haleine. Il faut des années pour que s'établisse une complicité entre l'orchestre et celui qui le dirige. Karajan a fait le meilleur orchestre du monde parce qu'il était toujours avec lui et qu'il décidait de tout. Il n'y a pas d'autre solution. Je suis heureux de certains résultats, moins de certains autres. J'écoute d'ailleurs très peu mes disques.

Le répertoire lyrique vous a-t-il passionné autant que le symphonique ?
— La vie d'un chef n'est complète qu'en dirigeant tout, sinon il vous manque un visage de la musique. Dans le monde, il y a profusion de magnifiques chanteurs dans toutes les tessitures. En France aussi, mais la situation est particulière. Notre pratique musicale n'est pas adaptée aux qualités naturelles de nos chanteurs, plus aptes à chanter Fauré, Debussy ou Messager que le Ring, malgré des exceptions comme Régine Crespin et de rares autres. On n'a jamais joué en France la plupart des opéras de Massenet, de Gounod, ni même de Berlioz. Qui joue Messager ? De plus, il n'est pas facile de définir ce qu'est un chanteur français. Ce sont des voix uniques, singulières. Un baryton italien est un baryton italien, un baryton allemand est allemand, mais il n'y a pas deux barytons français pareils. Crespin était unique, voix ni allemande, ni italienne. Dessay et Alagna sont magnifiques, mais uniques.

À Toulouse, vous avez aussi ouvert un lieu à la musique.
— Sous le nom de Halle aux Grains, cette salle qui avait des qualités acoustiques miraculeuses — comme tout ce qui n'est pas prévu pour cela en France ! — accueillait aussi bien le catch que les réunions politiques. J'avais besoin d'un lieu car le Capitole entrait en travaux. Avec Pierre Baudis puis Dominique, son fils, nous l'avons adaptée au concert et à l'opéra. Il y avait à l'époque 3 000 places. Un public nouveau et jeune y est venu. La France n'a que très peu d'auditoriums valables, contrairement à tant d'autres pays. Il faut concevoir des lieux plus grands pour la musique. J'adore diriger au Théâtre antique d'Orange, magique pour l'acoustique en plein air. Si les conditions climatiques sont bonnes, c'est le même mystère qu'à Épidaure. Et Orange contient 9 000 personnes ! Je suis pour les grands lieux. Je garde un souvenir formidable des opéras que j'ai dirigés à Bercy devant 12 000 spectateurs. Il faut pouvoir partager le pain et le vin de la musique avec le plus grand nombre. On manque d'imagination et d'audace en ce domaine. On ne peut pas continuer à jouer dans des salles de 2 000 places.

Pourquoi, après tout ce travail, cette rupture en 2003 avec Toulouse ?
— Si vous ne pouvez pas disposer de votre instrument pour partir à l'étranger ou enregistrer parce qu'il est occupé autrement, ça ne vaut plus la peine. On m'a aussi refusé l'augmentation d'effectifs qui m'était nécessaire. Alors la boucle était bouclée.

Que pensez-vous des mises en scène d'opéra "à la mode" ? Avez-vous dirigé des spectacles que vous désapprouviez ?
— J'ai honte d'avoir dirigé certains spectacles. J'aurais dû refuser. Je ne supporte plus les fantasmes post-nazis, l'obscénité, la vulgarité. En outre, on répète beaucoup plus la mise en scène que la musique, ce qui est criminel. Il y avait, certes, jadis des excès inverses, avec décors de carton-pâte et spectacles montés au dernier moment, figés. Mais j'ai des souvenirs magnifiques de collaboration avec Jean-Pierre Ponnelle, par exemple, qui respectait la musique, l'aimait et la connaissait. Aujourd'hui, vous êtes parfois obligé de remettre à l'endroit, dans les mains du metteur en scène, la partition de piano qu'il tient à l'envers sans s'en rendre compte... D'où les horreurs que l'on voit. On lance aussi beaucoup de fausses valeurs à grand renfort de publicité, le marketing remplace le souci de la qualité. Mais en fin de compte, les jeunes ne se laissent pas leurrer et gardent un jugement sain. La musique a un pouvoir magique. Quand elle est vraiment là, le public y est sensible, spontanément. J'ai dirigé Beethoven ou Brahms devant des publics de quartiers défavorisés. Les gens, jeunes compris, avaient les larmes aux yeux. On devrait profiter de cette magie naturelle de la musique pour développer l'éducation. Eh bien non ! La télévision, qui est un vecteur fabuleux, ne le fait pas, sauf à des horaires absurdes.

Avec Dialogues des Carmélites de Poulenc vous faites l'ouverture de la saison de l'Opéra de Nice, où vous retrouvez Alain Lanceron.
— C'est en effet lui qui m'a proposé de diriger les Dialogues. J'ai un amour particulier pour cet opéra. Cocteau disait de Pelléas et Mélisande que c'est "un pléonasme de chef-d'œuvre". On peut en dire autant des Carmélites, même si Debussy est allé plus dans le mystère de la musique qu'aucun autre musicien. Poulenc avait un charme, une merveilleuse musicalité, une spiritualité, un don mélodique et harmonique hors du commun. Les Dialogues sont une des grandes œuvres lyriques du XXe siècle, d'une portée aussi incommensurable que Wozzeck ou Le Château de Barbe-Bleue...

Vous avez désormais un lien privilégié avec la Chine.
— Cette proposition est arrivée il y a deux ans. Je suis très heureux d'avoir la responsabilité de chef principal de l'Orchestre national de Chine, étant de plus le premier chef étranger à assumer ce poste. Les Chinois veulent faire un orchestre de dimension internationale. Nous avons beaucoup de projets, des tournées en Europe, aux États-Unis. Je suis assez constructeur et j'adore ce genre de travail. Les musiciens chinois sont en pleine évolution, moins avancés que certains autres mais, comme l'a expliqué le président Hu Jintao, tournés vers l'avenir. L'orchestre ne comporte que des Chinois. Pour l'orienter dans un sens qui lui soit favorable, il faut être méticuleux dans le choix du répertoire. Je ne vais pas commencer avec Debussy et Ravel, c'est trop compliqué. En revanche, Beethoven, Brahms, les versants un peu germaniques de la musique française peuvent convenir. C'est un voyage que j'entreprends avec eux : il inclura aussi de la musique chinoise actuelle. Tout cela m'intéresse infiniment. D'ailleurs, les Chinois sont assez fantaisistes, presque latins. C'est très séduisant, tout en posant des problèmes car c'est une grosse formation de 120 musiciens. J'irai là-bas dix ou douze fois par an.

Vous venez aussi de passer un mois au Japon.
— Un mois d'amour où j'ai joué beaucoup de Berlioz avec le Tokyo Philharmonic ! J'ai été fasciné par l'évolution des instrumentistes japonais. Ils sont d'une curiosité incroyable. Ils arrivent souvent à la première répétition avec la partition d'orchestre, pas seulement celle de leur pupitre. Ils connaissent les enregistrements du chef qui va les diriger. Ils ont la passion du mystère musical en général et de la musique française en particulier. Je pense que l'avenir du monde, y compris celui de la musique, est du côté de l'Asie.


Michel Plasson : sélection discographique de musique française :

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