On a tous quelque chose de John Lennon. Hommage
Trente ans après son assassinat, le plus célèbre des Beatles n'a jamais été aussi vivant. Alors que sort sur les écrans Nowhere Boy (lire la critique), quatre artistes, de Clint Eastwood à Lou Reed, nous racontent leur John Lennon. Et l'écrivain Tatiana de Rosnay lui rend ici hommage. Le film de Sam Taylor-Wood, Nowhere Boy, avec Aaron Johnson dans le rôle de John Lennon, sera en salles le 8 décembre 2010.
PAR Paola Genone |
PORTRAITS |
3 décembre 2010
« John aurait détesté que l'on se souvienne de lui comme d'un mythe ! lance Yoko Ono. Il s'est battu contre ça toute sa vie. » Yoko Ono parle depuis son appartement new-yorkais du Dakota Building, au pied duquel elle a assisté en direct à l'assassinat de son mari, le 8 décembre 1980.
Trente ans plus tard, l'homme, qui disait ironiquement à propos des Beatles : " Nous sommes plus célèbres que Jésus-Christ ", fait l'objet d'un culte sans équivalent. En sa mémoire, Liverpool, sa ville natale et le berceau des Beatles, a érigé une sculpture géante baptisée Paix et harmonie. L'Hôtel britannique de la monnaie a émis 5 000 pièces de 5 livres sterling à son effigie. Dans le déluge d'hommages qui déferle depuis le 9 octobre — le jour de sa naissance — deux œuvres dévoilent un John Lennon méconnu. Nowhere Boy, film bouleversant de Sam Taylor Wood, raconte les dix-huit premières années de sa vie. On y découvre un ado écorché, abandonné par son père et déchiré entre deux femmes qui vont marquer son existence : sa tante Mimi, avec qui John a vécu depuis l'âge de 5 ans (Kristin Scott Thomas), et Julia, mère fantasque et dépressive (Anne-Marie Duff), dont il n'avait que de vagues souvenirs et qu'il a retrouvée à 15 ans. " Mimi était une femme très stricte et cultivée, qui a initié John à la peinture, raconte la réalisatrice britannique. Julia était un esprit libre, une chanteuse et une musicienne qui aimait les hommes, la danse et le rock'n'roll. C'est elle qui a offert à son fils sa première guitare et lui a appris à jouer." John a 18 ans quand sa mère meurt, renversée par une voiture. Il ne s'en remettra jamais. Mais la rencontre avec Yoko Ono, des années plus tard, lui permettra de trouver le cocon familial dont il avait rêvé. Dans Lennon, biographie romancée de David Foenkinos (parue chez Plon), on découvre un homme qui, en 1975, âgé de 35 ans, décide d'interrompre sa carrière pour s'occuper de son fils, Sean. Foenkinos dresse un portrait magnifique des cinq dernières années de la vie de son héros.
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Disponible en qualité CD (LossLess)
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Pour célébrer le créateur de génie, le dreamer ("rêveur"), tel qu'il se définissait, et le poète à l'humour british, L'Express Styles a demandé à Lou Reed, Clint Eastwood, Sandrine Kiberlain, Paul Smith et Tatiana de Rosnay de raconter leur John Lennon.
LOU REED : « Je me reconnais dans sa rage »
« Nous nous sommes croisés plusieurs fois à New York, lors de happenings à la Factory ou dans des galeries d’art… Lennon avait l’air timide, mais son regard était fulgurant. C’est un artiste que j’estime profondément. Nous avions une passion commune pour la littérature, la peinture, la photo… Et le désir d’instiller notre polyvalence dans un rock’n’roll que l’on voulait adulte. En 1967, je chantais Heroin et les Beatles sortaient {Lucy in the Sky with Diamonds} [supposé évoquer le LSD]. Le texte, écrit par Lennon, est un tableau en mouvement : on y voit une fille aux yeux en kaléidoscope, des fleurs en cellophane, des cieux de marmelade… Lennon se définissait larger than life (“plus grand que la vie”). Je comprends son choix de se séparer des Beatles et d’une “légende”, comme je l’ai fait avec Velvet Underground : “The dream is over [le rêve est fini]”, chantait-il. Je comprends son besoin de recherche constante et la souffrance qui le tenaillait. C’est d’ailleurs la source de ses œuvres les plus fortes. Je reprends sur scène les plus écorchées vives de ses ballades : Jealous Guy, Mother… Je me reconnais dans sa rage, dans son passé familial douloureux… C’est parce qu’il n’a pas nié sa propre violence et celle du monde qu’il a pu les sublimer dans des messages de paix, comme Imagine ou Give Peace a Chance. »
Clint Eastwood : « Il a fait de sa vie une improvisation »
« Je suis pianiste à mes moments perdus, passionné de jazz et de blues, et Lennon est un artiste dont j’envie et j’admire le talent. C’était un musicien impressionnant, qui maîtrisait le banjo, l’harmonica, les percussions, le piano… Il était imbattable en rythmique et il savait faire hurler sa guitare comme un bluesman. L’un de mes morceaux préférés est Yer Blues, qu’il a composé en Inde [en 1968]. Le texte est très intime, sans fard : “In the morning, wanna die, in the evening, wanna die [Le matin, envie de mourir, le soir, envie de mourir].” Plus tard, il a raconté qu’à ce moment de sa vie, il était désespéré. Pendant ce séjour en Inde, il méditait huit heures par jour dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi. Je crois qu’il a décidé de prendre sa vie en main à cette époque. J’ai moi-même appris la méditation transcendantale avec ce maître et je continue de la pratiquer quarante ans plus tard… Ce que j’aime chez Lennon, c’est sa capacité à aller jusqu’au bout des expériences, tout en gardant une lucidité, un sens de l’humour diabolique. C’était quelqu’un de joueur. Je n’oublierai jamais ma stupéfaction en découvrant un petit film maladroit tourné en 1972 : on le voit dans une fête jouer au basket-ball avec… Miles Davis ! John Lennon a su faire de sa vie une improvisation. »
Sandrine Kiberlain : « Physiquement nous nous ressemblons »
« Lennon a changé ma vie. Je l’ai découvert à l’adolescence grâce à mes grands cousins. À cette époque, j’étais mal dans ma peau. Je détestais mon visage long, mes cheveux fins, mon physique androgyne, “si original”, comme on me le disait. À 14 ans, on ne veut pas être original, on veut s’identifier aux autres ! Moi, je me suis identifiée à John Lennon. Même si cela peut paraître aberrant, je trouvais que, physiquement, nous nous ressemblions beaucoup. Cette pensée me rassurait : il n’était pas beau, il ne correspondait à aucun code, mais il avait une dégaine incroyable et je le trouvais terriblement sexy. Il y a des gens comme ça qui sont différents et qui vous donnent la force d’être “autre”. C’était mon héros, j’en étais amoureuse, je vivais entourée de ses photos. Quand j’ai fait mon premier disque, Manquait plus qu’ça, je voulais qu’il soit “présent”. J’ai repris Girl, une chanson romantique, sarcastique et qui révèle à quel point Lennon connaissait bien les femmes et leurs petits travers. J’ai aussi chanté souvent Love avec Souchon, qui m’accompagnait à la guitare, mais je ne l’ai jamais enregistrée. Dans mes rêves les plus fous, j’adorerais l’interpréter sur scène avec Marianne Faithfull et Feist ! »
Paul Smith : « J’ai imité son gout pour le contraste »
« En 1963, j’ai assisté à mon premier concert des Beatles à Nottingham, ma ville natale. J’avais 17 ans, les cheveux longs et une chemise à fleurs. Je n’ai jamais revu une telle hystérie collective : cris, sanglots, sirènes, évanouissements… Plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer Paul McCartney et Ringo Starr, mais j’avoue que Lennon a toujours été mon “Beatle” préféré. Dès le début, il s’est distingué par son charisme, son allure, son esprit caustique… John était bien plus qu’un musicien : c’était un artiste total. J’adore son livre In His Own Write, publié en 1964 : un recueil de textes mordants et de dessins drôles, naïfs, d’une imagination folle. Lennon dessinait, réalisait de superbes lithographies que Yoko Ono a exposées… Il créait aussi ses propres looks, jouait avec son image. C’était un visionnaire. Sur la pochette d’Abbey Road, il porte un costume blanc et des tennis : du jamais-vu à l’époque ! Je me souviens aussi de ses vestes militaires à la Che Guevara, de ses pantalons cigarette à rayures… Lennon m’a inspiré : j’ai imité sa façon de cultiver les contrastes, d’associer, par exemple, un costume strict à une chemise aux couleurs psychédéliques. John a créé jusqu’à son dernier souffle. »
Tatiana de Rosnay : « Quand je pense au Dakota, je vois ses lunettes ensanglantées »
« Quand je pense au Dakota Building, au pied duquel il a été assassiné, je vois le visage maladif de Mia Farrow dans Rosemary's Baby, et je vois les lunettes ensanglantées de John Lennon.
Le 8 décembre 1980, John Lennon a 40 ans. Mark Chapman, son assassin, 25. Dans ses poches, L'Attrape-cœurs, de Salinger, l'album Double Fantasy et un revolver. Lennon s'est réveillé chez lui ce matin-là, le dernier de son existence. Il s'est douché, il s'est habillé, il a pris son petit déjeuner. Il a joué avec son fils. Annie Leibovitz est venue le photographier avec Yoko Ono. Il a quitté le Dakota avec Yoko à 17 heures pour enregistrer la chanson Walking on Thin Ice au Record Plant Studio sur la 44e rue. Devant l'immeuble, de nombreux fans l'attendent, comme d'habitude. Parmi eux, Mark Chapman. Lequel tend à Lennon l'album Double Fantasy sans un mot. Lennon le signe. Un photographe immortalise la scène. Sur la photo, Lennon, tête baissée, en train de signer, et Chapman qui le regarde, le sourire gourmand, Chapman qui sait déjà qu'il va le tuer, six heures plus tard. Vers 23 heures, Lennon et Yoko reviennent chez eux. Yoko pénètre en premier dans le hall du Dakota. Chapman tire cinq balles sur Lennon à bout portant. Dans son dos. Cette lâcheté supplémentaire me bouleverse. Un flic dit, juste après : " Tu te rends compte de ce que tu as fait ?" Chapman répond, imperturbable : "Oui, je viens de tirer sur John Lennon."
Chaque fois que je retourne à New York, je vais devant le Dakota. Un pèlerinage intime, personnel et un peu morbide. Pourtant je ne suis pas une fan des Beatles. Je suis plutôt Stones. Mais j'éprouve le besoin étrange et inexplicable de me recueillir à la Modiano sur le lieu de mort de mon "Beatle" préféré. Quand j'y suis, je pense à Yoko, qui a vu son mari perdre la vie. Il paraît qu'elle habite toujours là, et je me demande comment elle fait pour pouvoir poser ses pieds chaque jour sur les marches où son mari s'est effondré. Je pense au petit garçon de 5 ans qui dormait là-haut pendant qu'un type descendait son papa. Je pense au doorman, qui n'a jamais pu effacer les images du meurtre de sa tête. Je pense à la folie d'un déséquilibré qui voulait devenir célèbre. Je pense à tout ce que John Lennon avait à faire, à tout ce qu'il lui restait à vivre, à toutes les chansons qu'il allait composer. Je pense à l'effroyable fragilité de la vie. »
Dossier réalisé par Paola Genone
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