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5 questions à… David Théodoridès de Sinfonia en Périgord

Directeur du festival Sinfonia en Périgord, David Théodoridès présente la 23e édition de cet incontournable rendez-vous baroque qui se déroulera cette année du 26 au 31 août.

Par Marc Zisman | Concerts, festivals et tournées | 30 mai 2013
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Depuis 1990, le festival Sinfonia en Périgord a réussi à s’imposer dans le paysage national comme un événement baroque majeur. L’édition 2013 qui se déroulera cet été du 26 au 31 août ne déroge pas aux exigences qui ont fait le succès de la manifestation et propose une alléchante programmation où se croiseront notamment Hervé Niquet, Les Ombres, l’Ensemble Stravaganza, Café Zimmermann ou bien encore Kenneth Weiss, pour n’en citer que quelques-uns. Directeur de Sinfonia en Périgord depuis 2001, David Théodoridès présente cette 23e édition et évoque l’identité de son festival.

Comment définiriez-vous l’identité artistique de Sinfonia en Périgord ? A-t-elle évolué/changé en 23 ans ?

David Théodoridès : Nicolaus Harnoncourt présentait la musique baroque aux origines du mouvement du même nom porté par lui-même et quelques autres, comme une musique contemporaine, une musique inouïe au sens propre du terme. Le festival s’est bâti sur ce même présupposé : nous voulions dès l’origine valoriser à la fois ces musiques renouvelant l’image sonore des grandes œuvres du répertoire, et ressuscitant quelques chef d’œuvres enfouis dans les rayonnages des grandes bibliothèques européennes, mais aussi être le point de rencontre de ces interprètes travaillant sur instruments anciens ou copies d’anciens… C’est toujours le même esprit qui prévaut au sein du festival depuis 23 ans. Et de la même façon que le mouvement baroque a évolué, le festival a lui-même évolué… Nous laissons une part sensible de notre programmation à la découverte des jeunes artistes, dans une scène en plein bouillonnement, et qui voit chaque année de nouveaux ensembles se former et proposer une lecture novatrice de ces répertoires. Nous explorons également, avec les artistes, les nouveaux répertoires, remontant souvent plus loin dans le temps, et les répertoires Médiévaux, de la Renaissance, jusqu’à l’aube du mouvement romantique. En effet, le même esprit pionnier d’artistes curieux de tous les répertoires permet de découvrir des partitions, souvent à tort tombées dans l’oubli aux XVIIIe et XIXe siècles. Sinfonia en Périgord se doit d’accompagner ce mouvement à l’image de cet Atys de Piccinni que nous découvrirons avec les solistes du Cercle de l’Harmonie… Mais un festival, ce n’est pas qu’une ligne artistique, c’est aussi une ambiance, un esprit. Celui des lieux qui l’abritent et nous sommes gâtés par un patrimoine hors du commun, à Périgueux et alentour. Celui enfin d’une ambiance conviviale et décontractée d’un rapport direct avec le public, d’un contact simple avec les artistes… Depuis 23 ans, Sinfonia c’est une famille, composée des artistes, du public et de tous ceux qui contribuent à faire vivre l’aventure. Une famille qui s’agrandit, s’élargit, discute, conteste parfois, et toujours se retrouve pour partager des moments uniques. Bref, Sinfonia en Périgord reste une matière vivante, en perpétuelle évolution.

Margaux Blanchard et Sylvain Sartre de l'ensemble Les Ombres - © Jean-Baptiste Millot

Quels seront les temps forts de la cuvée 2013 ?

David Théodoridès : Choisir parmi une programmation quelques moments « fort » est toujours déchirant. Tous les concerts proposés constituent une sorte de pièce de théâtre, avec ses climax et ses apaisements, ses moments de tensions et de respiration, son prologue et son dénouement, bref, un festival c’est aussi une invitation au voyage sur les sentiers d’un paysage nouveau, avec ses aspérités, ses surprises et ses langueurs. Pour autant, et puisqu’il faut bien répondre à la question, je choisirai trois moments qui marquent pour moi l’esprit de cette édition. L’œuvre d’Emilio Cavalieri, La rappresentation di Anima e di Corpo, interprétée par l’ensemble Il Ballo me semble emblématique et illustre bien l’esprit du festival : un ouvrage précurseur, ni opéra, ni oratorio, mais dix ans avant la composition de l’Orfeo par Monteverdi, un de ces nombreux chefs d’œuvres, géniaux à plus d’un titre, qui révolutionne tout à la fois la forme et le fond du discours musical de l’époque, et enfin, par la splendeur et les innovations qu’elle présente, une œuvre qui bouleverse profondément les codes en vigueur, tout en s’inspirant des moralistes médiévaux. Bref, un ovni musical, qui réalise la synthèse parfaite entre l’existant et l’avenir musical… Autre temps fort avec le Concert Spirituel et Hervé Niquet. Le grand talent du musicien est devenu familier au public du festival, où le Concert Spirituel a ses habitudes. Purcell, y sera célébré tout autant que son affection à la Reine Mary. Il est bien question de fidélité avec ce spectacle, où celle des organisateurs avec le chef français n’est pas moins importante que celle qui lia Purcell à sa reine bien aimée… Enfin, comment ne pas parler de l’Atys de…Piccinni qu’interprèteront les Solistes du Cercle de l’Harmonie. Recevoir cet ensemble prestigieux dans un projet aussi ambitieux n’est pas anodin pour un festival comme le nôtre. Ambitieux en effet, car faire revivre cet autre Atys, écrit près d’un siècle après celui de Lully, et permettre au public de plonger avec délice dans le drame musical de Quinault, symbolise aussi l’ouverture du festival à la redécouverte des œuvres passées. C’est aussi le fruit d’une relation qui souhaite s’inscrire dans la durée avec notamment la Fondation Palezetto Bru Zane, et ouvrir le festival à ces œuvres rares qui dépasse le cadre purement baroque, mais s’inscrivent dans cette ouverture et cette curiosité des artistes vis-à-vis d’un patrimoine dont il reste tant à redécouvrir.

Le bel équilibre entre jeune génération (les Ombres, par exemple) et artistes confirmés (Hervé Niquet ou Café Zimmermann) est essentiel ?

David Théodoridès : De tout temps, le festival a ouvert la porte de ses programmes à la jeunesse musicale. Pensez donc ! Nous avons été le premier festival français à recevoir le Giardino Armonico avant son enregistrement retentissant des Quatre saisons de Vivaldi, Patricia Petibon et l’ensemble Amarillis ont fait leurs premiers pas à Sinfonia, avant que la chanteuse reçoive la première Victoire de la Musique de sa carrière. Philippe Jaroussky, fit ses premiers pas de soliste, sous la direction de Jean Tubéry pour des Vêpres de Monteverdi mémorables. On sait tous ce que sont devenus ces artistes aujourd’hui… Faire une programmation ne peut pas consister à puiser dans l’annuaire des grands artistes confirmés et prestigieux, il faut également que les ensembles émergeants puissent y trouver leur place. Les Ombres, mais également le Petit Concert Baroque, et d’autres encore, comme Correspondances l’an dernier, sont de ces pépites que le festival se doit d’inviter. Faisant preuve d’une véritable maturité dans leur langage musical d’une approche renouvelée, il mérite leur place aux côtés des plus grands. Mais cela ne suffit pas, nous voulons également que le festival soit la piste d’envol pour les plus jeunes pousses baroques. C’est ainsi que nous avons créé depuis trois ans ce Tremplin Jeunes Artistes, qui ouvre chaque journée du festival, avec des artistes qui sont particulièrement brillants et à qui nous voulons donner ce coup de pouce supplémentaire du destin, qui nous l’espérons les accompagnera loin dans leur carrière débutante. Le fait que jeune génération et artistes confirmés se succèdent et se côtoient au moment du festival c’est aussi ça l’esprit de Sinfonia.

Hervé Niquet - © Step By Step Productions

Quel type de public voulez vous toucher : les mélomanes avertis ou les néophytes ?

David Théodoridès : Pour un organisateur, il n’y a pas tel ou tel public, mais LE public, dans toute sa diversité. Qu’il soit musicien, mélomane ou néophyte, le but recherché est toujours le même, le spectateur vient dans une salle de concert pour vivre collectivement, un moment de création, forcément unique, le spectacle vivant. Or un concert n’est pas reproductible, il est cet instant fugace de l’émotion d’un moment, du partage invisible de ce fil qui se tend entre l’artiste, là-bas sur le plateau et le spectateur. Il est aussi cette alliance entre la musique et un lieu, bref, le concert avant tout c’est une expérience sensible et exceptionnelle. Je crois que tout le monde peut y être sensible…et je refuse l’idée qu’il faille être musicien ou mélomane pour apprécier la musique… Alors, quand je bâtis une programmation, je me préoccupe bien sûr d’équilibrer les concerts entre des spectacles parfois pointus, parfois grand public, d’œuvres à découvrir comme de « tubes » du répertoire, mais jamais je ne pense à satisfaire telle ou telle catégorie de public. Et si les mélomanes constituent l’essentiel du public du festival, je travaille également à ouvrir le festival à de nouveaux publics, soit en partenariat avec des associations culturelles, des comités d’entreprise, des jeunes des « quartiers », soit avec des actions originales comme ces visites patrimoniales animées par les musiciennes de Mora Vocis, des rencontres du public avec les artistes, des concerts gratuits ou une politique de prix qui vise à s’adresser à tous. Et je vous assure, que c’est toujours bouleversant, quand un jeune, plutôt fan de rap, vient vous voir à l’issue d’un concert, en vous remerciant, et vous parle avec ses mots de l’émotion qui l’a saisi, ou quand telle autre personne vous avoue que c’était son premier concert, et que maintenant elle sait qu’elle reviendra… J’ai la conviction profonde qu’il n’y a pas tel public pour tel ou tel répertoire, mais que la musique, comme l’art en général, pour peu qu’on sorte des préjugés et des convenances, est un langage dont la force réside précisément dans le fait qu’il s’adresse à tous, au cœur, directement.

Quels serait le musicien ou l’ensemble que vous rêveriez de programmer dans les prochaines éditions ?

David Théodoridès : J’ai tant de rêves, entre René Jacobs, Les Talents Lyriques et tant d’autres dont je ne sais si je pourrais tous les réaliser. Mais, je travaille à en réaliser quelques-uns, avec Jordi Savall et Hesperion XXI en 2014, Les Folies Françoises, Pygmalion et bien d’autres. Surtout je voudrais que le festival ouvre les portes de la création contemporaine…Pécou, Hersant, Escaich font partie de ces compositeurs qui me touchent aussi particulièrement et avec lesquels j’aimerai créer un pont entre ces deux mondes, celui d’aujourd’hui et ceux de l’Age baroque, dont on peut s’apercevoir, à bien y regarder, qu’ils se répondent et se reflètent plus qu’il n’y parait…

Consultez le programme complet de Sinfonia en Périgord sur le site du festival

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