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Orgie d’orgue à la Cité de la Musique

Par Marc Zisman |

Du 12 au 22 mars, la Cité de la Musique propose un grand cycle «L'Orgue - De la liturgie à l'électro», éclectique programmation, allant d’Haendel à Etienne de Crécy, en passant par Pierre Henry !

L’orgue reste un symbole du pouvoir de l’Église. Mais ses réinventions au XXe siècle l’ont conduit sur la scène des musiques électroniques et du jazz. Instrument « gigogne » imitant le timbre des autres, il annonce aussi bien le synthétiseur que la musique concrète.

Pour célébrer cet instrument bien à part, la Cité de la Musique propose un grand cycle de huit concerts intitulé L'Orgue - De la liturgie à l'électro.

Le 12 mars tout d’abord, l’English Concert dirigé par l’organiste Kenneth Weiss avec la soprano Magali Léger proposeront un programme Haendel. Dans un de ses articles de 1912, Béla Bartók s’étonnait du fait qu’Haendel avait écrit « un concerto (l’op. 4, n°6) pour harpe ou orgue, deux instruments dont le potentiel dynamique est on ne peut plus opposé ». C’est que, parmi les concertos pour orgue d’Haendel, beaucoup étaient en réalité des transcriptions d’ouvrages antérieurs. Et certains, lors de leur parution, furent annoncés comme étant « pour clavecin ou orgue ».

Si cette pratique témoigne, comme le dit encore Bartók, du fait que, à l’époque baroque, « on n’attachait pas tant d’importance à la couleur sonore », il reste que l’orgue, d’un point de vue symbolique, connotait la puissance et le caractère festif. Lors d’un festival à la mémoire d'Haendel, organisé en l’abbaye de Westminster en 1784 et réunissant 525 chanteurs et instrumentistes, tous dirigés depuis le clavecin, ce dernier, pour être entendu de tous, avait été relié au clavier d’un orgue situé à six mètres de là et déclenché à distance…

Le lendemain, jeudi 13 mars, l’Orchestre du Conservatoire de Paris dirigé par Arie van Beek avec Michel Bouvard à l’orgue, joueront Tournemire, Poulenc et Messiaen. Charles Tournemire (1870-1939) et Olivier Messiaen (1908-1992) furent tous deux organistes. Messiaen, qui admirait les œuvres de son aîné, le remplaça également, à l’occasion, en tant que suppléant à l’église Sainte-Clotilde. Outre leurs compositions explicitement dédiées à l’orgue, la pratique de cet instrument a laissé des traces dans leur orchestration. La Septième symphonie de Tournemire, conçue à l’origine comme un ballet, est intitulée Les Danses de la vie (1918-1922). Quant à L’Ascension de Messiaen (1932-1933), c’est une suite de quatre méditations symphoniques inspirée par les Écritures saintes, dont il existe également une version transcrite pour orgue. L’orgue, cet instrument qui est presque un orchestre à lui tout seul, a donc exercé son influence sur l’écriture symphonique. Mais, dans le Concerto pour orgue de Poulenc (1938), c’est directement qu’il rivalise avec l’orchestre, en déployant toutes ses ressources de virtuosité.

Vendredi 14 mars, c’est au tour de l’organiste Olivier Latry de participer à ce grand cycle à l’occasion d’un concert consacré là aussi à Tournemire et Messiaen mais également Maurice Duruflé et Jehan Alain (1911-1940). Outre les liens qui unissaient Tournemire et Messiaen (voir le concert précédent), ce récital de Latry (né en 1962, concertiste et l’un des trois co-titulaires des grandes orgues de Notre-Dame de Paris) retrace la généalogie de plusieurs lignées d’organistes français. Sur les conseils de Maurice Emmanuel, Duruflé (1902-1986) étudia auprès de Tournemire avant de devenir l’élève de Louis Vierne. Au Conservatoire de Paris, Vierne fut aussi le maître de Marcel Dupré (1886-1971), qui le remplaça à Notre-Dame à la fin des années 20. Et Dupré enseigna ensuite son art à Messiaen, ainsi qu’à Jehan Alain qui, quoique mort très jeune pendant la guerre près de Saumur, laissa une œuvre originale, imprégnée des influences de Satie, Debussy ou Poulenc.

L'Orgue - De la liturgie à l'électro change de style et d’époque, samedi 15 mars, avec un sommet d’organistes jazz, The Organ Summit, réunissant un trio magique : Reuben Wilson, Dr. Lonnie Smith et Joey DeFrancesco. Ils sont nés respectivement en 1935, 1942 et 1971, trois générations, trois des plus grands organistes de jazz.

Le petit dernier, qui s’est aussi mis à la trompette après avoir accompagné Miles en 1988, qui a notamment été le sideman de John McLaughlin au sein du trio Free Spirits en 1993, se dit volontiers éclectique : « J’ai été influencé par tout – Miles, Coltrane, des pianistes comme Oscar Peterson, Herbie Hancock, Wynton Kelly, Red Garland, Ahmad Jamal… Ray Brown et Ron Carter ont influencé mes lignes de basse, mais je n’ai même pas à penser à eux. Ils sont comme un second cerveau, ils sont tout simplement là... »

Quant à Lonnie Smith – surnommé « docteur » car, disent ses amis musiciens, il aurait « soigné la musique » -, il fut membre du groupe de George Benson en 1967, avant d’accompagner Dizzie Gillespie, Grover Washington ou Ron Carter. Il a collaboré pour la première fois avec Reuben Wilson en 1997. Considéré comme le père de l'acid-jazz, Wilson a, de son côté, participé à la redéfinition du mouvement soul jazz initié par des musiciens comme Jimmy Smith, Jimmy McGriff et Richard "Groove" Holmes.

Deux concerts de Pierre Henry pour les soirées du 19 et 20 mars. Deux concerts baptisés Liturgie de l’homme I et II. Lorsque Henry (né en 1927) joue de ses bandes, de la table de mixage, des haut-parleurs et de la mise en espace, sa direction sonore l’apparente à un organiste. Car l’instrument électroacoustique, pour lui aussi, est un instrument gigogne, contenant potentiellement tous les autres, réels ou virtuels. Du reste, dans l’œuvre de Pierre Henry, les usages culturels associés à l’orgue jouent un certain rôle, quoique déphasé, transposé. Sa Messe de Liverpool (1967) en témoigne, ainsi que Ceremony (1969), où le groupe Spooky Tooth chante le texte liturgique en anglais.

Le 21 mars, cette célébration de l’orgue accueillera deux figures de la musique contemporaine : Charlemagne Palestine et Rafael Toral. L’orgue, écrivait le compositeur et scientifique Jean-Claude Risset, « marque le rôle croissant de la technologie dans l’instrument de musique. L’orgue est aussi la première machine informationnelle : l’information donnée par le geste du musicien y est découplée de l’énergie sonore » (Les Nouveaux Gestes de la musique, 1999, Editions Parenthèses). En effet, l’orgue introduit dans l’histoire de la facture instrumentale « le premier interrupteur, le premier clavier et, dès le XVe siècle, la première synthèse additive ». Deux musiciens contemporains revisitent dans ce concert le mysticisme, la magie polyphonique et le rôle du geste. Pour capturer sa musique intérieure, Rafael Toral développe une série de performances en temps réel, Space Program, avec tout un arsenal d’instruments sur mesure, orchestrés par ses gestes : micros amplifiant les larsens, gants de contrôle, circuits électroniques…

De son côté, le compositeur et artiste vidéaste américain Charlemagne Palestine, né en 1945, qui fut longtemps carillonneur dans une église new-yorkaise, a exploité dans Schlingen Blängen (1985) la capacité de l’orgue à prolonger les sons à l’infini : il en résulte un jeu de résonances, d’échos délicatement travaillés, pour une écoute tendant à la contemplation.

Pour clôturer L'Orgue - De la liturgie à l'électro, la Cité de la Musique accueille l’une des soirées électro les plus hype de Paris : We Love Art, par ailleurs jeune mais célèbre agence de création événementielle et d’organisation de spectacles. Pour cette nuit électro, après avoir ouvert la soirée dans la salle des concerts, les DJs investiront les différents espaces de la Cité, jusqu’au matin. Depuis plusieurs années, We Love Art amène au public parisien une alternative aux clubs et aux salles de concerts en imaginant des événements éphémères, nomades et déroutants, conçus comme des coups de cœur. We Love Art met en avant, comme son mot d’ordre, l’idée d’une alchimie entre un lieu, un thème et des artistes choisis.

Ce fut le cas, précédemment, pour We Love Trax, en novembre 2006 à la Cité des sciences et de l’industrie, à l’occasion du n°100 du mensuel Trax. Ou encore pour We Love AFX, en mai 2004 au Palais de Tokyo, avec une performance originale d’Aphex Twin, suivie d’un aftershow dans une usine réformée…

Pour cette nuit, on annonce les venues de Dirty Sound System (DJ), Lindström (live laptop), Mr Oizo (DJ), Ame (DJ), Fujiya & Miyagi (live), Planningtorock (live), Metronomy (live), Scratch Massive (live) et Etienne de Crécy (live).

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