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Denis Pascal, un pianiste éminemment français à Gaveau, le 2 avril

Par Marc Zisman |

Le 2 avril, le pianiste se produira Salle Gaveau, à Paris, pour un programme Franck, Chausson et une création signée Régis Campo.

Entouré par le violon sublime du Canadien Corey Cerovsek, le violoncelle chaleureux de Marie-Paule Milone et les cordes virtuoses du Quatuor Diotima, le pianiste Denis Pascal proposera, mercredi 2 avril à la salle Gaveau, quelques-uns des chefs-d’œuvre d’une musique française que le compositeur Régis Campo enrichit pour l’occasion d’un trio à l’écriture raffinée.

S'il affirme être un pianiste éminemment français, Denis Pascal occupe la place singulière que lui confèrent de multiples et cruciales rencontres. Elève de Pierre Sancan puis de Jacques Rouvier au CNSM de Paris, il effectue un troisième cycle de perfectionnement auprès de Léon Fleisher. Lauréat des concours internationaux de Lisbonne, du Concert Artist Guild de New York et de celui de Zürich, il part aussitôt se perfectionner auprès de György Sebök, à l'Université d'Indiana à Bloomington pendant trois ans.

Ensuite, les collaborations et les tournées régulières avec le grand violoncelliste Janos Starker se succèdent. Autant de rencontres cruciales exerçant une influence décisive sur ses conceptions musicales : on peut notamment dire qu'il a fait sienne cette tradition musicale d'Europe centrale teintée d'humanisme et soucieuse d'une approche des partitions sans compromission, à mille lieues de toute tentation décorative.

Il applique cette éthique avec rigueur et constance tant dans le répertoire lisztien que la musique impressionniste ou les partitions post-romantiques. Son approche singulière de tous les pans du répertoire pianistique, ainsi que son ardeur à défendre les œuvres plus rares, font de lui l'un des artistes les plus marquants de la scène française et internationale.

Denis Pascal se produit en France et dans le monde entier comme soliste et comme musicien de chambre. Il a fait de nombreuses apparitions aux Etats-Unis - Lincoln Center et Merkin Hall de New York, Kennedy Center de Washington - comme en Europe (concerts à Palerme, Rome, Venise, Lisbonne ou Helsinki). En France, à Paris, le public du Théâtre des Champs-Elysées, du Théâtre du Châtelet, du Théâtre de la Ville, de la salle Gaveau et de l'Opéra Garnier a pu l'applaudir, ainsi que celui de nombreux festivals internationaux.

La discographie de Denis Pascal reflète bien sûr ses idées musicales. Pour le label français Polymnie, il a ainsi enregistré l'intégrale des Rhapsodies Hongroises de Franz Liszt dont la force expressive a été unanimement saluée par la presse musicale, avec notamment un Choc du Monde de la Musique, le Prix de l'Association Française Franz Liszt, le Recommandé par Classica. Il a également gravé le Concert pour violon, quatuor à cordes et piano d'Ernest Chausson, toujours chez Polymnie, qui a reçu un accueil enthousiaste de la critique lors de sa parution à la rentrée 2006.

Un mois plus tard, toujours pour Polymnie, sa collaboration avec l'orchestre Les Siècles de François-Xavier Roth dans les deux concertos de Chopin a renouvelé notre vision des sonorités de ces œuvres emblématiques (piano Pleyel 1900 du fonds Alfred Cortot, et instruments d'époque). Plus récemment, c’est un magnifique disque monographique consacré à Jean Wiener pour le label Sisyphe qui souligne l’éclectisme du pianiste.

Par ailleurs pédagogue unanimement apprécié, Denis Pascal a contribué à l'élaboration de plusieurs ouvrages didactiques en collaboration avec la Cité de la Musique de Paris.

Le site officiel de la salle Gaveau

Denis Pascal a publié en février 2007 un album de piano solo d’œuvres de Wiener pour le label Sisyphe. Voici l'intégralité de l'interview-rencontre en 2007 avec Denis Pascal et Pierre Cornevin, ami de Jean Wiener.

Qu'a-t-on réellement retenu de Jean Wiener ? Principalement des musiques de films aussi célèbres que Knock, Le Capitan ou Touchez pas au grisbi. Mais Wiener c'est aussi un musicien classique d'une écriture raffinée à l'extrême, profondément impliqué dans la création musicale de son temps (il eut des rapports privilégiés avec Dutilleux) et marqué par le jazz.

Jean Wiener c’est encore les légendaires «concerts salades» avec Clément Doucet (des soirées révolutionnaires et fusion avant l’heure où pouvaient se succéder de la musique de chambre, un quatuor de Gounod et un quatuor de Rossini !) mais également la création à Paris du Pierrot lunaire de Schönberg.

Pierre Cornevin était un ami de Jean Wiener. De la fin de la guerre jusqu’à la disparition du compositeur en juin 1982, les deux hommes ont développé une amitié rare et pleines d’anecdotes. Cornevin évoque ici cette histoire.

Comment avez-vous rencontré Jean Wiener ?

Pierre Cornevin : En 1946. Je dirigeais alors une chorale, la Chorale Guy Moquet. C’était une chorale de jeunesses genre patriotiques. Et j’avais entendu la musique que Wiener avait composé pour un film intitulé « Patrie ». Et il y avait « Nous continuons la France », un air très joli qui allait bien avec ma chorale. J’ai demandé à Jean de venir voir la chorale et harmoniser pour nous cette composition. Je suis ensuite parti au service militaire et, à mon retour, ayant fait des études musicales classiques je voulais entrer dans le métier mais sans savoir comment. J’ai pris le bottin téléphonique, j’ai appelé Jean Wiener, il m’a donné rendez-vous, m’a fait poireauter trois heures dans un studio de la rue François Ier – il m’a fait poireauter toute sa vie de toutes façons – il m’a emmené boire un café et on ne s’est plus quitté, jusqu’au jour de sa mort où j’étais là dans la pièce à côté… C’était une relation père et fils. Quand il était plus jeune, il m’appelait « mon frère ». Et quand il était plus vieux, il m’appelait « mon fils ».

Avec le recul, et mettant de côté la part affective, quel regard portez-vous sur son œuvre ?

Pierre Cornevin : Son œuvre est extrêmement diverse. Au départ, elle était d’avoir fait connaître les autres. Les fameux « Concerts Wiener » des années 1920. Là, il louait des grandes salles pour des œuvres de gens alors peu ou pas connus. Stravinsky, Milhaud, Poulenc et bien d’autres. Il avait écrit quelques œuvres de piano comme le « Concerto franco-américain » (1923) ou les « Sonatines » qu’il jouait pour lui. Ça n’avait pas eu une grande audience… Après il a rencontré son contraire, le pianiste Clément Doucet. Doucet faisait dans le s130 kilos alors que Jean était très fluet. Doucet finissait sa nuit dans les bistros à boire des tonneaux et des tonneaux de bière, alors que Jean buvait du café et de l’eau. Mais de 1929 à 1939, ils ont fait leur fameux duo « Wiener & Doucet » avec plus de 2000 concerts à travers le monde.

Les fameux « concerts salades » ?

Pierre Cornevin : Exactement. Des concerts de mélanges. De la musique de chambre comme un quatuor de Gounod avec un quatuor de Rossini !

C’était assez précurseur cet éclectisme pour l’époque ?

Pierre Cornevin : Oui. Il voulait être un passeur, faire découvrir. C’est quand même lui qui a fait découvrir Schönberg, par exemple. Il a créé à Paris le « Pierrot lunaire ». Donc après ces tournées à deux pianistes, il a reçu un pneumatique lui proposant de faire la musique pour un film. Ça a marché. Et comme le résultat a plu, il en fait 350 ! Grands films, documentaires, propagandes, etc.

Il plaçait ça à quel niveau ?

Pierre Cornevin : Pour lui c’était alimentaire mais il aimait ça. Ce qui lui plaisait en fait c’était, dans un même film, pouvoir caser un te-deum et un chachacha. De la musique à la commande. Tout était minuté. Au métrage.

Il était fier d’une musique de film en particulier ?

Pierre Cornevin : Il aimait beaucoup celle de « Touchez pas au grisbi » car c’est celle qui lui a rapporté le plus ! Ça lui a permis d’acheter son appartement. Le plus drôle c’est qu’à l’origine, sa partition du « Grisbi » durait trois quarts d’heure mais au final tout a été sucré sauf l’air du « Grisbi ». Il était furieux mais moins le jour où dans le monde entier on s’est mis à jouer ce thème (rire).

Il a composé pour vous également…

Pierre Cornevin : Oui, en 1973 une sonate qui serait plutôt une ballade d’ailleurs. Et en 1981, un tout petit morceau, le dernier qu’il ait écrit je crois.

Et vous Denis Pascal, comment êtes-vous rentrez en contact avec l’œuvre de Wiener ?

Denis Pascal : Je l’ai croisé à Albi il y a très longtemps, j’étais un petit garçon. Il était venu illustrer des films muets. J’ai ce vague souvenir de lui… Evidemment ensuite il y a ses musiques de films qui sont dans mon oreille. Il y avait aussi ses musiques pour « Histoires sans parole » qui passait à la télé. Ensuite, il y a la lecture. Je suis tombé sur la « Sonatine syncopée » et j’ai trouvé ça très intéressant. Une écriture et une facture vraiment rare. Et puis j’ai déjà fait pas mal de musique d’autres compositeurs des années 30. Après je suis passé par Jean Françaix. Et puis Jean Wiener… Voilà ça n’est donc pas le hasard.

Pierre Cornevin : Wiener aimait beaucoup Jean Françaix. Je crois d’ailleurs qu’ils habitaient dans le même coin…

Denis Pascal : Comme Jean Wiener, Françaix était aussi un remarquable pianiste et un remarquable musicien. Cette génération m’intéresse beaucoup car c’était des musiciens qui faisaient tout ! Extrêmement brillants. Je ne dis pas que ce genre de musiciens n’existe plus, mais c’est vrai qu’aujourd’hui c’est assez différent… Quand Jean Wiener joue du piano, il y a une musique incroyable, il y a des influences, et vraiment un univers musical étonnant.

Son œuvre a été peu enregistrée…

Denis Pascal : Oui mais il y a quand même quelques témoignages du duo avec Doucet. J’ai des petits disques de l’INA. Je pense aussi qu’entre les « concerts salades » et la création de Schönberg à Paris, ça n’est pas seulement un éclectisme, c’est aussi une ouverture d’esprit et une culture immense. Et c’est important. Mais ce qui fascine c’est le pont entre l’improvisateur et l’écriture. Parce que ça pose un problème pour celui qui n’improvise pas mais qui joue (rire).

Pierre Cornevin : Il avait des petites mains mais faisait des écarts incroyables.

Vous parliez de spécificités par rapport à son écriture. A quoi pensiez-vous en particulier ?

Denis Pascal : Il y a des tas d’influences. Le jazz par exemple. Il y a aussi des moments où c’est très minimaliste, presque sec, et il y a quand même un maximum de musique. Et puis, il y a des mélodies comme sur les « Quatre petites pièces radio », la première « Histoire de France » par exemple, on l’a dans la tête et on ne l’oublie pas ! Même quand il joue les « Chorales » de Bach qu’il a arrangé lui-même il y a toujours cette idée de grande musicalité et de grande profondeur.

Pierre Cornevin : Le son lui importait beaucoup. Il avait une façon de jouer vraiment très personnelle. Même, une façon d’attaquer certaines notes bien à lui. Et ça marchait très bien. Il aimait beaucoup faire sonner des basses après une mélodie. Dans ses « Chorales » de Bach, il fait la mélodie du « Chorale » mais il donne l’harmonie par un accord de basse joué très très pianissimo.

Denis Pascal : A-t-il croisé des musiciens Pierre Sancan, des compositeurs de l’Académie de Rome ?

Pierre Cornevin : Non, pas à ma connaissance. Sancan était un grand professeur…

Denis Pascal : Parce que je trouve qu’on retrouve dans le jeu de Sancan des choses de Jean Wiener. Cette idée du son, très intérieure comme ça…

Quels étaient les compositeurs avec qui il était très proche ?

Pierre Cornevin : Darius Milhaud, qui était son ami d’enfance. Quand ils avaient 14 ans, ils écrivaient des mélodies sur des poètes. C’était comme son frère, un peu.

Concernant ses partitions pour le cinéma, son approche était en total opposition avec ce qui se faisait à l’époque de l’autre côté de l’Atlantique à Hollywood, où là-bas l’approche était très symphonique…

Pierre Cornevin : Il n’aimait pas ce qui était symphonique. Il n’a jamais écrit non plus pour la percussion. Pas de cloche, pas de tambours.

Et les contemporains ?

Pierre Cornevin : Il n’aimait pas la musique contemporaine. Il trouvait que c’était une musique de laboratoire, non aboutie. Il parlait de Schönberg en 22 et c’était déjà de la musique très contemporaine. Bref il trouvait qu’il n’y avait pas assez de musique dans la musique contemporaine. Il disait que la musique devait être une musique de bonheur, faire plaisir et intéresser. Et non pas fatiguer… Il disait des horreurs sur Boulez et Stockhausen (rires). Par contre il était ami avec Dutilleux aussi. Jean Françaix bien sûr. Sauguet aussi. Il aimait bien Berio par contre.

Comment fonctionnait ses « Concerts salades » ?

Pierre Cornevin : D’abord il cherchait de l’argent…

Denis Pascal : Jusque là, ça ne change pas…

Pierre Cornevin : De toute façon, il a cherché de l’argent toute sa vie. Mais à cette époque il y avait des mécènes. Il y avait cette dame dont je ne me souviens plus du nom qui commandait des œuvres. Et il arrivait à remplir les salles avec ce genre de personnages. Lui il voulait le mélange. Un petit orchestre de jazz, de la musique chambre, puis du piano, etc. Même si ça n’était pas toujours bien reçu par le public d’ailleurs.

Il n’a pas été tenté après guerre de remonter des « concerts-salades » ?

Pierre Cornevin : Si. Il avait été voir le producteur Jacques Canetti qui lui a dit que ça ne marcherait pas, que l’époque était révolue. Ça n’a pas empêché Canetti de sortir « Grisbi ». C’était même le premier je crois.

Quelles étaient ses autres activités ?

Pierre Cornevin : Le cinéma ! Il marchait aux amphétamines ! C’était du 6h du matin à 2h du matin ! Il s’endormait sur ses partitions tellement il travaillait.

Malgré ces cadences infernales, il s’épanouissait artistiquement parlant ?

Pierre Cornevin : Oh oui. Il aimait ça. Parce que c’était à la commande et il pouvait exprimer des styles différents.

Des cinéastes avec qui il était particulièrement ami ?

Pierre Cornevin : Pas à ma connaissance… Il aimait bien Duvivier je crois. Pas trop Renoir.

Etait-il frustré de ne pas avoir composé davantage en dehors du cinéma ?

Pierre Cornevin : Je ne pense pas. C’est un choix. Il aurait pu. Il l’a fait un peu plus à la fin de sa vie. Sa dernière sonate, la pièce qu’il a faite pour moi, le « Concert pour piano principal et orchestre », etc.

Denis Pascal, comment vouliez-vous construire cet album Wiener ?

Denis Pascal : Les premières pièces que j’ai réellement déchiffrées en pensant à les enregistrer ce sont les « Quatre petites pièces radio ». Je voulais l’aspect mélodique et intime de cette musique. Et puis finalement, les productions de Wiener, réellement écrites et publiées, c’est les années 30. Après il y les « Trois moments de musique », les années 80… Je voulais présenter Wiener à un public disons sérieux, voulant en savoir davantage sur les musiciens de cette période précise. J’avais d’ailleurs fait un enregistrement de la musique de Jacque-Dupont. Assez différent de Wiener… Ce disque, c’est un vieux projet. Et puis c’est sentimental, je suis attiré par cette période d’avant la guerre. Il y a un mélange de tous les arts, je trouve que ça fourmille de partout. Et il y a une charge musicale et émotionnelle ! Ça me passionne. Et puis il y a tout ce qu’il y a autour. Ravel, etc. Avec Wiener, on est pris immédiatement par cette musique.

Il y a un musée Jean Wiener à Bobigny…

Denis Pascal : J’y suis allé. En haut du Conservatoire. Il y a cette grande pièce avec des choses un peu partout… C’est quoi ce musée en fait ?

Pierre Cornevin : Oui beaucoup d’objets ont disparu… Pourquoi Bobigny ? En fait, le maire de 1965 à 1996 qui s’appelait Georges Valbon était un grand ami de Wiener. Il lui a payé pour ses 70 ans, un orchestre symphonique pour son deuxième concerto, le « Concert pour orchestre et piano principal ».

Wiener était assez engagé ?

Pierre Cornevin : Oh oui ! Il était membre du Parti Communiste depuis le Front Populaire, jusqu’à sa mort ! C’était un fidèle. Souvent il n’était pas du tout d’accord mais bon… Il était fidèle. Ce que je suis.

Vous Pierre Cornevin, êtes pianiste de formation ?

Pierre Cornevin : Oui et j’ai travaillé avec Yves Nat entre autres mais j’ai fait tous les métiers du monde pour gagner ma vie : de l’accompagnement pour la radio et la télé, des bals au fin fond de l’Auvergne, de la copie de musique, tout !

Wiener était-il passionné de jazz ?

Pierre Cornevin : Non il n’a jamais été un vrai amateur. C’est Yves Nat qui lui avait ramené des partitions de jazz des Etats-Unis. Un maître de la musique ce Yves Nat, mais pas un maître de l’enseignement ! « Fais ta technique ! », il disait. Heureusement que j’ai étudié avec d’autres gens après… Wiener a rencontré Gershwin également, mais quand on entend Wiener & Doucet c’était sautillant mais il n’y avait aucune improvisation !

Aimait-il certains compositeurs de musique de film ?

Pierre Cornevin : Il aimait Cosma. Mais le jeune, Vladimir. Pas Joseph Kosma. Je crois que Wiener lui a d’ailleurs donné quelques conseils. Il a de la chance car moi il ne m’a jamais donné de conseils (rire).

Comment vous a-t-il aidé ?

Pierre Cornevin : Par sa présence. Et moi aussi car j’étais toujours présent pour ses enregistrements. Je faisais souvent le relai entre le chef d’orchestre et lui, par exemple.

Propos recueillis par Marc Zisman