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Carolin Widmann, violon de son temps

Par Marc Zisman |

Violoniste majeure de la musique contemporaine, la Bavaroise est en récital parisien au Bouffes du Nord le 30 novembre.

Lundi 30 novembre, la violoniste allemande Carolin Widmann offrira au public parisien du Théâtre des Bouffes du Nord un récital constitué d’œuvres de Berio (Sequenza VIII), Rihm (Über die Linie VII), Feldman (For Aaron Copland) et de la première de la Sonate pour violon seul de Jean Barraqué.

« Un phrasé d’une subtilité captivante ; un jeu tout en nuance de couleurs tonales et de dynamiques : Carolin Widmann est incontestablement une révélation. On sent la vie palpiter dans chacune de ses notes, et sa façon de développer dans son interprétation une intrigue émotionnelle envoûtante captive tout du long. » Voici comment Jonathan Haylock a rendu compte dans les colonnes de BBC Music Magazine du disque des sonates de Schumann que la violoniste a fait paraître l’an dernier en duo avec Dénes Várjon. Il faut dire qu’avec ce premier disque pour le label ECM, conçu en étroite collaboration avec le producteur Manfred Eicher, celle que le quotidien Die Zeit considère comme « la plus impétueuse violoniste de sa génération » avait fait sensation en abordant un répertoire qui ne lui est pas habituellement associé. Elle retrouve aujourd’hui son univers de prédilection en consacrant un nouvel album à l’idiome qu’elle a toujours privilégié au cours de sa carrière : la musique contemporaine. Un passionnant recueil réunissant des œuvres de Morton Feldman, Bernd Alois Zimmermann, Arnold Schönberg et Iannis Xenakis.

Car Carolin Widmann s’est fait une spécialité de ces compositeurs contemporains que l’on considère généralement comme « difficiles », parvenant dans ses interprétations à rendre immédiatement accessibles les partitions les plus complexes. Son secret réside principalement dans une intelligence de cette musique fondée beaucoup moins sur l’intellectualisation que sur l’émotion — la violoniste abordant chaque œuvre à partir de la gestuelle et du rapport au corps particulier que son interprétation exige. « On a dit que Xenakis avait besoin de passer par des constructions mathématiques très sophistiquées pour maîtriser ses pulsions et ses émotions les plus intimes », explique-t-elle à propose de sa pièce Dikhtas, composée en 1979, qui clôture le programme de ce nouveau CD.

« Tout y déborde de puissance, comme si seule la structure formelle empêchait l’énergie d’exploser ». Cette remarque est tout à fait représentative de la façon qu’à Widmann d’aborder la musique : peu importe la nature de la pièce qu’elle a élue, elle s’en empare chaque fois de façon très personnelle et s’identifie à elle sans condition, mettant au jour ses abîmes, son étoffe la plus intime, ses recoins les plus secrets. Alors elle s’engage dans un travail d’interprétation si intense que l’auditeur se sent embarqué sans qu’à aucun moment son attention ne se relâche.

Carolin Widmann a consacré un temps incommensurable à l’élaboration de ce nouvel enregistrement. Aucune des œuvres choisies ne figure parmi les grands classiques du répertoire. « On a passé des mois ne serait-ce que pour déchiffrer la pièce de Xenakis » explique-t-elle. « Elle est pour une grande part littéralement injouable sans une absolue précision — je pense là au premier solo de piano par exemple. Mais certains chevauchements rythmiques sont tellement compliqués que l’on ne peut faire sans une certaine approximation. Simon Lepper est avant tout un grand accompagnateur de lieder. Par son approche très analytique, sa patience et son refus absolu de toute solution de facilité, il s’est révélé le partenaire idéal pour ce projet. » Pendant plus d’un an, Carolin Widmann et Harry Vogt, producteur de musique contemporaine à la Radio Ouest Allemande de Cologne, mais aussi directeur du Witten New Chamber Music Festival et producteur exécutif de ce disque, ont travaillé conjointement à l’élaboration du répertoire. « Ce que l’on recherchait c’était quatre partitions extrêmement puissantes tant d’un point de vue émotionnel que structurel — quatre pièces emblématiques de la formule du duo. » Il s’est bien vite avéré que la combinaison de ces deux instruments inégaux avait inspiré de nombreux compositeurs de la fin du XXe siècle pour toutes sortes de miniatures mais rarement pour des pièces d’envergure.

C’est avec cette constatation à l’esprit que Rainer Peters dans son essai publié en notes de pochette parle d’une « crise radicale et exponentielle de la relation musicale » entre le piano « tempéré » et le violon bien plus libre harmoniquement. Cependant c’est une crise que les quatre compositeurs de notre programme ont cherché à surmonter chacun de façon singulière. Le contraste entre les deux œuvres composées aux alentours de 1950 et les deux autres datant des années 70 est représentatif du profond fossé qui s’est creusé entre ces deux moments de l’histoire de la musique. Si Schoenberg dans ses dernières années retourne clairement à une sorte d’expressivité viennoise, sa pièce évoquant constamment quelque valse fracturée, Feldman de son côté développe une conception abstraite de structures mouvantes dans laquelle la dimension narrative semble totalement annihilée. La Sonate pour violon de Zimmermann est une étape importante sur la route qui l’a menée à son Concerto pour violon — pièce que Thomas Zehetmair a enregistré pour ECM sous la direction de Heinz Holliger. Dans cette optique le nouvel enregistrement de Carolin Widmann est une invitation à multiplier les comparaisons.

Née à Munich en 1976, Widmann a étudié avec Igor Ozim à Cologne, Michèle Auclair à Boston et David Takeno à Londres. Elle a remporté le prix inter alia au Concours Kulenkampff de Cologne en 1999 et les Jeunesses Musicales à Belgrade en 2001. En 2004, elle s’est vue décerner le prix Belmont par la fondation Forberg-Schneider pour son engagement en faveur de la musique contemporaine. Depuis octobre 2006, elle assume une chaire de professeur à la Musikhochschule Felix Mendelssohn-Bartholdy de Leipzig.

Son répertoire va du domaine classique et romantique à la musique de notre temps, avec des échappées récemment du côté de la musique baroque. Des compositeurs de la stature de Wolfgang Rihm, Matthias Pintscher, Jörg Widmann, et Erkki-Sven Tüür lui ont dédié des œuvres originales. Son premier CD regroupant des solos de compositeurs aussi différents qu‘Eugène Ysaÿe, Pierre Boulez, Salvatore Sciarrino, et Jörg Widmann a remporté en 2005 le Prix annuel de la critique musicale allemande.

Carolin Widmann est invitée régulièrement à se produire dans des festivals aussi prestigieux que ceux de Lucerne, Schleswig-Holstein, Aspen, Banff, et Davos. On a également pu l’entendre dans le cadre du festival Musica de Strasbourg, au festival de Berlin, au Las Vegas Music Festival, au Jerusalem Chamber Music Festival, et au Heidelberg Spring Festival où elle a par ailleurs assumé la charge en 2007 de directeur artistique d’ateliers concerts.

Elle s’est produite en tant que soliste avec les orchestres de la radio allemande ainsi qu’avec le Bamberg Symphony, le London Sinfonietta, le Holland Radio Philharmonic, le Bangkok Symphony Orchestra, le Pittsburgh Symphony Chamber Ensemble, et le Copenhagen Collegium Musicum. Parmi les chefs qui l’ont dirigée on trouve Yehudi Menuhin, Peter Eötvös, Walter Weller, Jonathan Nott, Christoph Poppen, Peter Rundel, Stefan Asbury, Heinz Holliger, et Michael Schønwandt. Elle forme un duo avec Dénes Várjon depuis 2004.

Le site officiel de Carolin Widmann

Le site officiel du Théâtre des Bouffes du Nord

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