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Philharmonique de Berlin en tournée : fouillons les archives (I)

Pendant que le chat philharmonique n'est pas là, les souris dansent dans les archives vidéo : voyons quelques perles rares des concerts passés

Par Berlingot | Orchestre Philharmonique de Berlin | 20 novembre 2012
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Le Philharmonique de Berlin est absent de Berlin jusqu’au début décembre, ainsi que le sait l’aimable lecteur et l’encore plus aimable abonné à la Salle de concerts numérique. Ce mardi 20 novembre, il se produit à Rejkjavik, où le temps est couvert et fort frisquet ; le concert n’étant pas retransmis en direct, et afin que vous ne vous sentiez pas abandonnés, nous vous proposons de faire un tour dans les archives de la Salle de concerts numérique qui, rappelons-le, comptent actuellement 173 concerts : dix-sept enregistrés entre 1991 et 2002 sous la baguette de Claudio Abbado, et absolument tous les concerts depuis le 28 août 2008 lorsque fut inauguré le site Digital Concert Hall. Première plongée dans les archives avec le concert du 14 octobre 1994, enregistré à la Salle Suntory de Tokyo.

Au programme de ce concert dirigé par Claudio Abbado, on trouvait deux œuvres standard – l’Oiseau de feu de Stravinsky et la Cinquième de Tchaikovsky, car il faut rappeler que le public asiatique est furieusement conservateur – et une œuvre bien plus rare qu’il ne paraît : La Nuit de la saint Jean sur le Mont Chauve de Moussorgsky, à ne surtout pas confondre avec Une nuit sur le Mont Chauve de Rimsky-Korsakov d’après Moussorgsky. L’ouvrage initial, pur jus Moussorgsky, date de 1867, la version de Rimsky de vingt ans plus tard, 1886, alors que l'infortuné Modeste est mort et enterré depuis cinq ans déjà.

Pourquoi diable Rimsky a-t-il éprouvé le besoin de réécrire et réorchestrer une pièce pourtant achevée, orchestrée et prête à l’emploi ? Simple… il ignorait qu’elle existât, ou du moins ne se souvenait plus que Moussorgsky lui avait indiqué, vingt ans plus tôt, l’avoir finie ; c’est que l’ouvrage ne fut jamais joué du vivant de son compositeur - et ne le serait pas avant 1966 -, il y a de quoi en oublier l'existence. Mais Moussorgsky lui-même avait largement recyclé sa propre Nuit de la saint Jean dans l’opéra La Foire de Sorotchinsky écrit jusqu’en 1880, une partition qu’il laisserait à l’état de grand brouillon pour piano et chant : c’est là l'unique source et modèle de Rimsky. Donc, ne voyez aucune trahison dans la réécriture Rimskyenne qui, en réalité, est fort fidèle à l’original retravaillé de Moussorgsky. Certes, la scène de la Foire comporte un chœur que Rimsky n’a pas repris, pas plus qu’il ne fait usage des interventions solo du paysan qui entrecoupent la scène, mais l’esprit reste le même. Naturellement, l'orchestration est entièrement de Rimsky, qui ne connaissait de cette musique que la version pour piano.

La foire de Sorotchinsky, Ukraine, de nos jours - Photo Vitali Turmienko DR

A partir de cette ébauche piano-chant de l’opéra laissée en plan par Moussorgsky à sa mort en 1881, plusieurs compositeurs ont établi une version achevée et orchestrée, à commencer par César Cui (qui ne reprend pas la scène en question), suivi de Tcherepnine et de Vissarion Chebaline. C’est cette scène dite rêve du paysan de cette dernière version que nous vous suggérons d’écouter à partir de la playlist ci-dessous, en parallèle avec la célèbre fantaisie de Rimsky puis avec la réécriture fulminante de Stokowski à partir de Rimsky ET de la Foire, qui vaut son pesant de cacahuètes. Aux détracteurs de Stoky qui estimeraient que dans Fantasia, il a enchaîné La Nuit sur le Mont Chauve directement avec l’intempestif Ave Maria de Schubert, on répondra que Moussorgsky en personne terminait sa scène du paysan avec un chœur très apaisé, singulièrement proche de Schubert... En référence, redécouvrez aussi l’original pour orchestre de 1867, 100% de la plume de Moussorgsky, joué par le Philharmonique de Berlin. Si vous êtes abonnés, cliquez ICI, sinon... eh ben abonnez-vous. On entend dans cette première mouture d’étonnants modernismes, tels que des passages entièrement en gamme par tons (chers à Debussy… trente ans plus tard), des moments moult bruckneriens, et d’extraordinaires inventions orchestrales – même si d’autres passages souffrent d’une certaine maladresse d’orchestration. Mais n’oublions pas qu’il s’agit là d’un essai de jeunesse, génialissime et parfois un chouïa inégalissime…

Pour mémoire, la chronologie de ce morceau :
- 1867, La Nuit de la saint Jean sur le Mont Chauve entièrement écrit et orchestré par Moussorgsky
- 1872 - 1880, reprise par Moussorgsky d'une bonne partie de la Nuit de la saint Jean dans La Foire de Sorotchinsky, opéra laissé à l'état de brouillon pour piano et chant
- 1886, Rimsky écrit Une nuit sur le Mont Chauve à partir de la scène du rêve du paysan de La Foire de Sorotchinsky
- 1925, achèvement et orchestration de l'opéra La Foire de Sorotchinsky par Vissarion Chebaline (1902 - 1963)
- 1940, réécriture et réorchestration par Stokowsky d'Une nuit sur le Mont Chauve à partir de Rimsky et certains passages de La Foire de Sorotchinsky et quelques emprunts à l'orchestration originale de Moussorgsky dans sa Nuit de la saint Jean...

Quel foutoir !

La saison complète 2012-2013 du Philharmonique de Berlin, sujette à d'éventuelles petites modifications dont nous vous tiendrons informés au jour le jour.
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