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Orchestre Philharmonique de Berlin

Archives berlinoises à la place du direct : Schönberg fait-il fuir les mélomanes ?

Par Berlingot |

Décortiquons le Concerto pour piano de Schönberg, concert d’archives de 2010 avec Pierre-Laurent Aimard !

« Aaaargh » et « meuuuuh », voilà deux des réactions les plus fréquentes du mélomane lambda quand on évoque le nom de Schönberg (« sauf la postbrahmsienne Nuit transfigurée et les super-hyper-extra-archi-néo-mégalomahleriens Gurrelieder », rajoutent les plus hardis). Un peu comme l’évocation des choux de Bruxelles dans le menu des enfants ou la perspective d’une piqûre intraveineuse… Mais pourquoi diable, demanderez-vous, le Berlingot de service va-t-il exhumer ce concert d’archives avec le Concerto pour piano de Schönberg, alors qu’il pourrait nous caresser dans le sens du poil avec la Quatrième de Tchaikovsky ou le concerto pour violon de Mendelssohn ? Hé bien : pour vous donner envie de jeter un coup d'œil à ces richissimes archives, car au-delà des grands tubes que le Philharmonique de Berlin mout concert après concert, il lui arrive quand même assez fréquemment d'aborder des répertoires un peu plus rares. Et puis le pianiste du concerto est un grand habitué des Philharmonico-Berlinois, Pierre-Laurent Aimard.

Un ou deux repères chronologiques, si vous le permettez. Dans les années quarante, Schönberg (ainsi que Stravinsky, Thomas Mann, Kurt Weill, Bertold Brecht et tant d'autres) fuit le nazisme et se retrouve sous des cieux autrement cléments, en l'occurrence à Los Angeles. Là, un des plus brillants représentants de la jet-set, le pianiste-acteur-comédien-auteur-nombriliste-hypochondriaque Oscar Levant commande à Schönberg, fort ric-rac côté financs, une petite pièce pour piano qu'il pourra jouer lors de ses récitals. Salaire : 1000$, une petite fortune à l'époque (l'équivalent de six mois de salaire pour un employé tranquillou, le prix d'une voiture pas si ridicule...). Le compositeur se mit au travail, mais rapidement la petite pièce se transforma en concerto, qu'il proposa à Levant de lui payer moyennant une (forte) poignée de dollars en plus. Oscar Levant se retira de l'affaire, effrayé par la somme ou peut-être par la perspective de s'appuyer tout un concerto de Schönberg. Qu'importe, Schönberg trouva un autre sponsor et en 1942, l'œuvre était créée par le pianiste Eduard Steuermann, sous la baguette de rien moins que Stokowski - dont on ne soulignera jamais assez l'implication dans la musique contemporaine. Deux anecdotes : Levant paya quand même ses mille dollars à Schönberg, et cette année 42, le pianiste-acteur créait son propre concerto pour piano (schönbergo-gershwinien, écoutez-le en cliquant sur ce lien) avec l'orchestre de la NBC !

Pierre-Laurent Aimard (DR)

L'on peut se demander ce qui pousse un pianiste d'une part, un orchestre et un chef d'autre part, à jouer ce Concerto pour piano de Schönberg. La partie de piano est aussi difficile qu'elle est non-spectaculaire, la partie d'orchestre est aussi peu spectaculaire qu'elle est dodécaphonique. Et pourtant, il se dégage de l'ensemble une singulière cohérence, une sensation légèrement kitsch et parfois même schmalzy (en yiddish et en allemand, le Schmalz, c'est le saindoux, respectivement d'oie et de porc, tant que possible fondu avec oignon et pomme, cela se déguste froid sur du pain noir avec du gros sel ; un chouïa lourd, sans doute, on n'en mangerait pas des tonnes, mais à petite dose c'est délicieux) réellement viennoise, non pas de la Vienne de la Deuxième école, mais bien de la Vienne des valses et de la Schrammelmusik. Le phénomène est d'autant plus étonnant que l'écriture est sérielle, mais un sérialisme qui semble n'avoir pas peur de la tonalité (ou qui n'a pas réussi à la fuir complètement malgré ses efforts) puisque la série qu'il développe tout au long de l'ouvrage contient plusieurs pôles harmonique auxquels l'oreille humaine ne peut pas échapper. En réalité, on a plutôt l'impression que Schönberg emberlificote gentiment la tonalité, la figure par petites dérobades, en caressant toujours à quelques millimètres du point T...
Schönberg par lui-même, par Schiele puis par à nouveau lui-même

Bien que joué d'un tenant, l'ouvrage de quelque vingt minutes est conçu en quatre parties, que le compositeur a titrés "La vie était si facile", "Soudain la haine s'est déchaînée", "Une situation grave se développe", "Mais la vie continue", libre à chacun d'y voir des allusions autobiographiques ou des indications d'atmosphère. Cela dit, est-il possible à l'auditeur de "comprendre" l'œuvre, de la faire sienne, de déceler si les interprètes la servent à sa juste mesure ou au contraire la trahissent (comme on peut aisément le juger dans les concertos "classiques") ? Les diverses interprétations que l'on peut en trouver au disque sont-elles suffisamment différenciées, ou même différentiables, pour que l'on puisse dire "tiens, ça c'est typique de Pollini" ou "de Uchida" ou "de Gould" ? Diable... votre humble serviteur oserait-il avancer que, hormis pour des spécialistes rompus à ce genre de répertoire, une interprétation de qualité en vaut une autre, quand bien même les différences de toucher sont évidentes. Que tel passage soit joué un peu plus vite, plus lent, plus fort, avec plus ou moins de rubato, telle couleur au piano, quelle différence dans l'émotion - ou le manque d'émotion - que suscite ce concerto ?

Mais l'abonné à la Salle de concertos numérique peut ici se faire sa propre religion, puis même comparer avec les enregistrements audio disponibles chez Qobuz : Boulez-Uchida, Abbado-Pollini, Beaudet-Gould. Il va sans dire que dans la vidéo du Philharmonique de Berlin, Aimard déroule la partition avec une maîtrise de tous les instants, comme si elle était facile à jouer, tandis que l'orchestre joue avec précision. Cela dit, les musiciens prennent-ils autant de plaisir que dans l'œuvre précédente du concert, la magnifique suite de l'opéra De la maison des morts de Janáček ? Votre serviteur a demandé à quelques amis musiciens au BPO... sous condition de ne pas divulguer leur réponse. Donc motus.

La saison complète 2012-2013 du Philharmonique de Berlin, sujette à d'éventuelles petites modifications dont nous vous tiendrons informés au jour le jour - la semaine dernière et cette semaine, ç'a été le festival de changements !
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