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Trésor caché : Shakara / London Scene de Fela Kuti

Par Marc Zisman |

Fusion des rythmes de l’ouest africain, de la soul, du funk et du jazz, l’afrobeat de son chamanique créateur Fela Kuti influence encore aujourd’hui des hordes de musiciens. Brasier de cuivres et concentré de rythmes : et Fela inventa la transe la plus bouillonnante des années 70 et 80…

Parrain de l’afrobeat, Fela demeure l’un des musiciens les plus influent du continent africain, douze ans après sa disparition le 2 août 1997. Personnalité passablement complexe, le charismatique chanteur et musicien nigérien n’était pas qu’un simple « James Brown de l’Afrique de l’Ouest ». Et son univers musical était finalement à l’image de ses propres contradictions, qu’elles soient d’ordre politique, moral ou artistique…

L’engagement est dans les gênes du jeune Fela qui naquit 15 octobre 1938. Son père est un pasteur très impliqué dans les conditions de vie des pauvres et sa mère fut l’une des premières féministe nigériane. Ces parents engagés politiquement veulent faire de leur fils un brillant médecin et l’expédient ainsi à Londres pour entamer ses études. Sur place, Fela s’inscrit en fac de… musique ! Trois ans plus tard, il forme son premier groupe, Koola Lobitos. Alors assez influencé par James Brown, il retourne au pays mais critiquera la scène locale qui se contentait selon lui de plagier les musiciens occidentaux. Fela veut intégrer à sa bouillonnante vision musicale les sons et rythmes de ses ancêtres. Une tournée américaine en 1969 lui fait réaliser la condition des Noirs américains, exacerbant ainsi son militantisme et décuplant la force de sa vision politique. Le groupe change son nom en Nigeria 70, mettant ainsi clairement en exergue ses origines. Sa musique évolue elle aussi : la guitare se fait plus syncopée, les cuivrent bouillonnent encore plus et la batterie du mythique Tony Allen se permet des égarements hypnotiques qui resteront indissociable de l’univers de Fela. Côté texte, l’engagement est total et la prose du chanteur se veut le porte drapeau de toutes les oppressions de la planète.

De retour au Nigéria, Fela monte son propre studio d’enregistrement « modestement » baptisé Kalakuta Republic, et ouvre un club, le Shrine. Nigeria 70 qui devient Africa 70 enregistre à une cadence infernale de longues compositions, parfois proches de raggas de groove voire de transes quasi-psychédéliques. Le charisme de Fela en fait rapidement une star majeure du continent africain et un acteur clef de la scène politique de son Nigéria natal. Jusqu’à sa mort, la junte militaire au pouvoir ne cessera d’ailleurs de tenter de faire taire cet agitateur hors norme qui fut pour le Nigeria ce que Bob Marley fut pour la Jamaïque : bien plus qu’un simple musicien engagé.

Durant sa vie, Fela a été régulièrement arrêté et incarcéré, sa Kalakuta Republic fut attaquée à maintes reprises par l’armée et ses proches étaient sans cesse harcelés (sa mère âgée de plus de 80 ans fut défenestrée par des soldats). S’exilant régulièrement, au Ghana notamment, Fela fondera son parti en 1979, le MOP (Movement Of the People). Le pouvoir s’apaise à l’aube des années 80 avant de se durcir à nouveau en 1983 et condamner le musicien à dix années de prison. Avec l’aide d’Amnesty International, Fela est libéré en 1985. Il continuera d’enregistrer, toujours dans le même registre, de nombreux albums, avant de ralentir la cadence durant les années 90 pour s’éteindre été 1997, emporté par le Sida.

Les deux albums ici réunis représentent à merveille l’art de Fela. Enregistré en 1970, London Scene fut mis en boite à Londres dans les studios d’Abbey Road. De l’afrobeat en fusion suinte ainsi les effluves des sonorités psychédéliques et rock d’alors. Fela traine avec la faune locale à l’image de Ginger Baker, grandissime batteur du groupe d’Eric Clapton, Cream (Baker participe d’ailleurs à London Scene bien qu’il ne soit pas crédité). Shakara qui sort deux ans plus tard en 1972 est pour sa part du pur Fela. Composé exclusivement de deux longues suites d’un quart d’heure chacune, il est la quintessence même de l’idiome afrobeat. Ni vraiment funk, ni vraiment jazz, ni vraiment soul, ni vraiment blues… Le rythme est juste une colonne vertébrale sans fin sur lequel danse à l’unisson des cuivres chauffés à blanc, des claviers chaloupés, des riffs de guitares minimalistes et la voix du maitre des lieu lançant (rappant ?) ses imprécations militantes. Black is beautiful et Fela was powerful !

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