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Les Essentiels: What's Going On de Marvin Gaye

Par Marc Zisman |

Il y a un avant et un après mai 1971… Lorsque le 21, les bacs des disquaires accueillent le nouvel album de Marvin Gaye, ça n’est pas juste l’histoire de la soul music qui voit son cours modifié mais bel et bien toute la musique pop(ulaire)…

Fer de lance du label Motown, ce rêve pour le corps et l’esprit d’une Amérique virtuellement unie où la soul et le gospel noir ne font plus qu’un avec la pop blanche où les histoires de cœur sont l’unique raison d’être, Marvin Gaye se sent happé par de multiples trous noirs. A 24 ans seulement, sa compagne de chant (et non dans la vie) Tammi Terrell, avec laquelle il signa de sublimes duos, a été emportée le 16 mars 1970 par une tumeur au cerveau. Autour de lui, l’Amérique s’embrase : les ghettos des grandes métropoles pullulent, la drogue s’y immisce à grand train, le conflit vietnamien atteint son paroxysme, la communauté afro-américaine reste à l’écart des centres de décision et de l’économie tout court, la superbe et féérique bande originale du film américain servie par le label de Berry Gordy est en total décalage avec la réalité en cette aube des années 70.

De ce terreau et de l’esprit tourmenté de son auteur, naîtra What’s Going On… Dans les colonnes du magazine américain Rolling Stone, Marvin Gaye décrira d’ailleurs clairement ses intentions : « En 1969 et 1970, j’ai commencé à réévaluer le concept de ce que ma musique devait dire… J’avais été très affecté par les lettres que mon frère m’avait posté du Vietnam, comme par la situation sociale du pays. J’ai réalisé que je devais mettre à l’écart mes propres fantasmes si je voulais écrire des chansons susceptibles de toucher l’âme des gens. Je voulais qu’ils réalisent ce que le monde vivait alors. »

L’album est aujourd’hui considéré comme le plus grand disque made in Motown. Lors de sa réalisation, le conflit est total entre le chanteur et son directeur de label (par ailleurs son beau-frère). Gordy ne comprend guère le radical changement de cap de Gaye. Sortir un album conscient, un disque en phase avec les maux de la société, un opus traitant de la drogue, du chômage, de l’écologie, de la guerre et de la misère, est à des années lumières de ses conceptions artistiques et surtout économiques. Bref, pour Berry Gordy, What’s Going On n’est pas un disque Motown ! Marvin Gaye réussit pourtant à convaincre son employeur. Et le disque sort donc ce 21 mai 1971…

Lorsque le temps vient de se pencher sur l’œuvre d’art en question, le miracle intervient comme une évidence… En 35 minutes seulement (les grands disques pop ne doivent jamais dépasser ce timing…), Marvin Gaye enveloppe les canons de la soul music dans un sublimissime halo de cordes et de réverbérations. Avec un onirisme démentiel, il pose sa voix de velours sur des mots choisis et percutants, sur une prose véritable miroir du monde qui l’entoure. Avec classe, raffinement et sobriété, ses paroles ne sombrent ni dans un militantisme bas du front, ni dans la niaiserie touche-pipi et bien pensante que ce genre de concept-album peut aisément engendrer… Comme un cri, le morceau-titre What’s Going On (Qu’est ce qu’il se passe) offre la transe subtile d’une rythmique mouchetée de percussions en apesanteur. Sur Inner City Blues, cette même soul flottante et hypnotique, comme faite de couches d’écho et de notes justes, donne une puissance décuplée à la violence du propos. C’est cette valse entre barbarie ambiante et symphonie sensuelle et rythmée qui fait de cet album un vrai monument qui n’a évidemment pas pris une ride.

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