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Chers disparus

Maurice White est mort

Par Marc Zisman |

Grand gourou funk, le fondateur d'Earth Wind & Fire s'est éteint à l'âge de 74 ans.

Maurice White est décédé le 4 février 2016 à Los Angeles. Agé de 74 ans, le fondateur du groupe Earth Wind & Fire lutait depuis les années 80 contre la maladie de Parkinson. Avec cette disparition, le funk perd l'une de ses figures les plus emblématiques...

Au début des seventies, le triumvirat de la sagesse funk – James Brown, Sly Stone, George Clinton – n’est désormais plus seul. Au quatre coins du territoire américain, les groupes plus ou moins inspirés par leurs préceptes commencent à pulluler. Avec le Earth, Wind & Fire de Maurice White, le funk entre de pleins pieds dans une ère hollywoodienne où les paillettes remplacent la coke et la philosophie new-age prend le dessus sur le militantisme contestataire…

Ceux qui trouvent à P-Funk des airs de superproduction à la Ben Hur, penseront sûrement qu’Earth, Wind & Fire ressemble à un remake bulgare de Maciste contre les vampires… La bande de Maurice White n’est pourtant guère le sous-P-Funk castré que certains veulent voir. Ses ambitions sont plus pop que celle de l’armée d’Uncle George. L’anarchie de P-Funk n’apparaîtra à aucun moment de la carrière d’Earth, Wind & Fire. White est un pur musicien passionné qui n’utilisera jamais son art pour véhiculer un quelconque militantisme.

Batteur de formation né le 19 décembre 1941 à Memphis dans le Tennessee, Maurice White devient rapidement l’homme de la situation pour Vee Jay Records mais surtout Chess Records. A 23 ans, son tableau de chasse aligne déjà de nombreuses sessions pour Muddy Waters, Chuck Berry, Etta James, Fontella Bass et Jackie Wilson. Mieux, White remplacera son confrère Elvin Jones souffrant lors d’une tournée de John Coltrane ! En 1965, l’affaire devient sérieuse et il intègre le trio du pianiste Ramsey Lewis qui surfe alors sur le succès mi-jazz, mi-rhythm’n’blues de The In Crowd, hymne Mod passablement culte. Mais il se lasse de son costume de batteur de studio. En 1969, avec son frère Verdine à la basse, le chanteur Wade Flemons et le pianiste Donald Whitehead, il fonde les Salty Peppers et enregistre un premier single qui attire l’attention de Capitol. Le quartet est envoyé à Los Angeles pour mettre en boite un premier album. Seul un single verra le jour. Remercié par Capitol, White change alors sa stratégie et étoffe son groupe en embauchant Michael Beale (guitare), Chet Washington (saxophone), Sherry Scott (chant), Leslie Drayton (trompette), Alex Thomas (trombone) et Phillard Williams (percussions). Et pour officialiser cette nouvelle orientation les Salty Peppers deviennent Earth, Wind & Fire, en référence au thème astral du batteur…



Des musiciens, issus pour la plupart de la scène jazz, soucieux de donner naissance à une pop matinée de R&B : la machine semble huilée pour gravir les sommets. Warner Bros la signe et sort son premier album éponyme, Earth, Wind & Fire début 1971. Le disque est un honnête fourre-tout alternant les ballades de R&B sucrées (Love Is Life), les grooveries mortelles (Moment Of Truth, sa guitare et sa basse shaftiennes) et la soul latino (Bad Tune). Aucun doute, Maurice White est déjà un expert de la mélodie. Il jongle avec les harmonies et n’a que faire du rock surpuissant qui fascine tant George Clinton. Il s’amuse même à populariser le kalimba, ce piano africain à la sonorité si limpide. Dès ce premier album, son joujou de groupe est davantage roulé dans la soie que dans la hargne qui pousse grands nombres de groupe funk. La force de ce jeune Earth, Wind & Fire est justement de ne jamais sombrer dans le mièvre. Le réalisateur Melvin Van Peebles, l’un des réalisateurs phares de la blaxploitation (ces productions cinématographiques au budget séré, destinées au public black), approche la bande de Maurice White pour qu’elle travaille sur la musique de son nouveau film Sweet Sweetback’s Baadasssss Song qui sort sur Stax la même année. Le mitigé deuxième album pour Warner, The Need Of Love, expédie Earth Wind & Fire aux oubliettes. Maurice et Verdine décident de revoir leur copie. Bien luné ce jour-là, le Tout Puissant leur expédie la voix miraculeuse d’un certain Philip Bailey. Dans la foulée, Ronnie Laws (saxophone et guitare), Al McKay (l’ancien guitariste de Charles Wright & The Watts 103rd Street Rhythm Band), Ralph Johnson (batterie), Larry Dunn (claviers), Roland Bautista (guitare), Jessica Cleaves (chant), Bobby Bryant et Oscar Brashear (cuivres) intègrent Earth, Wind & Fire.

La nouvelle formation, affinant de plus en plus ses arrangements, se retrouve en première partie d’une tournée de l’ancien chanteur des Lovin’ Spoonful, John Sebastian. Le public blanc découvre alors Earth, Wind & Fire. Le bouche à oreille arrive justement aux oreilles de Clive Davis, patron des disques Columbia. Le contrat est immédiatement signé pour une somme dérisoire et l’album Last Days And Time, enregistré dans la foulée, peut s’installer à la quinzième place des charts R&B à l’hiver 73. L’ensemble, assez sage, est l’occasion pour Phil Bailey d’imposer une nouvelle voix, limpide, spectralement impressionnante et au falsetto unique. Le critique Dave Marsh voit en Bailey le plus grand chanteur de l’histoire du funk. C’est également à cette époque qu’Earth, Wind & Fire multiplie les concerts aux côtés de Mandrill, War, des Stylistics mais aussi Funkadelic. L’impact du gang junk et allumé de Clinton sur les proprets scouts de White est énorme. D’un coup de baguette magique, l’ancien batteur des studios Chess transforme les déguisements de ses sbires : platform shoes, paillettes, patte d’eph’, toute la panoplie du soldat de la P-Funk army se retrouve sur les membres d’Earth Wind & Fire.

Head To The Sky sous le bras, Terre Vent & Feu est paré pour la grande ascension. Emmené par Evil, un single on ne peut plus soyeux, l’album décroche la seconde place des charts R&B. Le guitariste Johnny Graham et le souffleur Andrew Woolfolk viennent grossir les rangs, Cleaves et Bautista décident quant à eux de quitter le navire. La suite ne sera qu’enfilade de disques d’or et de tournées dans les stades. Maurice White est devenu le tailleur Haute Couture du funk. L’élégance coule des instruments, la paix et l’amour nourrissent sa prose, Earth, Wind & Fire devient un funk en smoking. Columbia est bien sûr conscient du potentiel commercial de cette recette certaine de ne jamais faire de vagues sur le plan politique et social. Clive Davis vend même EWF comme le remède idéal aux mots de l’Amérique de 74. L’album suivant, Open Our Eyes, évidemment installé à la première place des charts R&B, décroche ainsi une quinzième place dans les charts pop. Debout ! Bougez vot’ cul sur le groove de Mighty Mighty et les dernière heures du Vietnam comme Nixon à la Maison Blanche vous paraîtront d’insignifiants faits-divers ! Enregistré au Caribou Ranch, dans le décor grandiloquent des Rocheuses du Colorado (la pochette aurait pu aisément servir pour la brochure de l’office du tourisme…), l’album dégage une insouciance baba presque naïve. Mais musicalement, les certitudes de Maurice White sont parfaitement en place. Son funk de soie fusionne de mieux en mieux la pop, le jazz, la soul, le gospel et les rythmes afro-latinos qu’il vénère tant.



Sur scène, Earth, Wind & Fire entre en guerre virtuelle contre l’armada P-Funk. L’ère est aux concerts XL, aux scènes de cent mètres de long, bref il faut offrir au public des shows échappés de Disneyland. Au cours de ces années pré-disco, l’industrie du disque est en pleine mutation et chaque artiste, chaque groupe, est de plus en plus travaillé comme une nouvelle lessive. Rien de (vraiment) neuf sous les étoiles mais la situation prend tout de même le chemin de la démesure au milieu de ces seventies. L'escalade vers les sommets enclenchée, Earth, Wind & Fire est ainsi contacté pour participer au film That’s The Way Of The World, un navet concocté par le producteur de Superfly, Sig Shore, une métaphore risible sur la méchante industrie discographie dans lequel Harvey Keitel, patron de label, est tiraillé entre ses poulains fétiches, le gentil The Group (joué par Earth, Wind & Fire), et une vilaine formation pop évidemment sans âme… Flop du film, carton de sa B.O. ! La production est superbe, l’élégance musicale alors rare dans le funk atteint une sorte de cime. Même si George Clinton trouve qu’il s’agit plutôt d’Earth, Hot Air & No Fire, les tables de la loi du funk en peignoir de soie se trouvent bel et bien sur cet album. Le groupe s’installe simultanément à la première place des charts R&B et pop. Une première ! Les singles Shining Star et That’s The Way Of The World font péter les compteurs et installe le funk au sommet de l’industrie discographique. L’influence de Sly Stone est flagrante sur le titre Shilling Star. Mais un Sly Stone libéré d’une quelconque emprise lysergique. Une décennie plus tôt, Berry Gordy avait réussi à vendre à l’Amérique blanche ces poulains policés, Clive Davis permet lui aussi de livrer à ce même destinataire un pan de la culture afro-américaine dans les habits dits de la respectabilité. Nous sommes à des années lumières du Dr Funkenstein poudré jusqu’au nez et d’une Sex Machine partouzarde…

La tournée qui suivra, immortalisée sur l’incontournable double album live Gratitude de l’automne 75, est un nouveau pas dans la démesure et l’entertainment pur et dure. Sur scène, la quincaillerie égyptienne chère à Maurice White vient tapisser le décor (auquel participe un certain David Copperfield…). Et le light show est à deux doigts de restituer la vue à Ray Charles, Stevie Wonder et Gilbert Montagné réunis ! Côté musique (on en oublierait presque que c’est tout de même de ça dont il s’agit…), la section cuivres de Michael Harris, Don Myrick et Louis Satterfield intensifie sa présence. Le groove règne, les harmonies vocales atteignent une certaine perfection, les refrains se fredonnent du matin au soir et pourtant… Mais lorsque la machine s’apprête à réellement s’emballer, Earth, Wind & Fire ne se lâche jamais réellement, et les canons de la pop reprennent le contrôle des opérations. Là réside les prémices du disco, quand les impuretés propres au funk sont progressivement gommées. Toutefois les hommes de White ne sont pas des manchots. Leur niveau musical les empêche de sombrer dans le mécanique et d’ôter à leurs compositions l’âme vitale. Sous cet angle, des décennies après son enregistrement, Gratitude fait toujours autant d’effet. De la musique pour musiciens ? Peut-être. Du funk embourbé par la pop ? Sûrement. Des mélodies prenant l’auditoire en otage ? Evidemment ! Le grand public fait un triomphe à ce funk de conte de fée. Même de ce côté-ci de l’Atlantique, Earth, Wind & Fire assure à Columbia des revenus mirobolants. Dans la tornade de ce succès intergalactique, Maurice White trouve même le temps de produire des albums pour Ramsey Lewis, les Emotions et Deniece Williams.



En 1976, Spirit est la suite logique de That’s The Way Of The World et de Gratitude. En bon gérant de secte, White déballe son karma écolo-mystico-égypto-positiviste. Sa pop gospel cultive une fois de plus le mythe de la symphonie afro-américaine. Tout est huilé à la perfection et une fois encore les harmonies vocales enveloppées dans la basse de Verdine transportent les fans au septième ciel. Emprunt de spiritualité (étonnant, non ?), l’enregistrement de Spirit est toutefois marqué par la mort de Charles Stepney, mentor, compositeur et surtout arrangeur hors pair du groupe. Les pyramides apparaissent sur la pochette de l’album comme elles envahiront, un an plus tard, celle de All’n’All, un nouveau sommet pop emmené par les tudesques Fantasy, Serpentine Fire, Jupiter et quelques autres perles bien brillantes typiques d’Earth, Wind & Fire. Mais une grande partie du public noir commence à distinguer la part funk de celle plus pop. Ainsi, Serpentine Fire, dernier grand titre funk, se placera à la première place des charts R&B, ce qui n’arrivera pas au trop sucré Boogie Wonderland



Avec All’n’All, Earth, Wind & Fire loge toujours au premier étage des charts (à la même époque La Fièvre du samedi soir est sur tous les écrans), les Grammy Awards pleuvent sur les étagères de Maurice White mais la recette commence à sentir le préfabriqué. L’ancien batteur de Chess fréquente de plus en plus les requins de studios angelinos (David Foster, Steve Lukather, Allee Willis…) ce qui le pousse à ouvrir son propre laboratoire, The Complex, et à monter son label, ARC (logiquement distribué par Columbia…). En 1979, en toute simplicité, Verdine présente le nouvel album du groupe, I Am, comme leur Abbey Road. Le résultat caresse surtout les oreilles dans le sens du poil. Un an plus tard, Faces n’arrangera rien. En 1981, un single comme Let’s Groove, extrait de l’album Raise !, remplit un contrat sans surprise. Pro jusqu’au bout de ses ongles vernis, Earth, Wind & Fire ne surprend plus ses fans de la première heure. Powerlight en 1983 et Electric Universe en 1984 achèvent le groupe qui ferme la boutique en mars de la même année…



Maurice White mais aussi Phil Bailey jouent la carte des albums solos mais sans totalement convaincre. Et c’est étonnamment en 87 que le groupe se reforme pour Touch The World, troisième des charts R&B, et repart sur les routes en compagnie de l’autre Ferrari du funk à paillettes, Kool & The Gang. A l’aube des années 90, Earth, Wind & Fire refuse le séjour en maison de repos, quelques singles à succès extraits d’insipides albums lui donnant raison (Heritage en 1990 et Millennium, Yesterday, Today en 1993). Après une dernière tournée au Japon en 1996 (immortalisé sur Plugged In And Live/Greatest Hits Live In Tokyo) et In the Name of Love qui parait sur Pyramid Records l’année suivante, Maurice White annonce qu’il décroche, presque trente ans après avoir lancé sa formule magique, en raison d’une maladie de Parkinson, diagnostiquée à la fin des années 80, mais commençant à l’empêcher de jouer. En mars 2000, Earth, Wind & Fire entre au Rock’n’roll Hall of Fame... En septembre 2013, la sortie de Now, Then & Forever marque le retour au disque du groupe mais, pour la toute première fois, sans l’apport de Maurice White, malade. L’album réunit toutefois Philip Bailey, Verdine White et Ralph Johnson.

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