Lors du Festival de Radio France Montpellier Occitanie mi-juillet, nous avons rencontré le chef d’orchestre François-Xavier Roth, qui venait y donner un magnifique programme croisé Ligeti/Mozart avec son ensemble Les Siècles, ainsi que la violoniste Isabelle Faust et le pianiste Alexander Melnikov en solistes invités. L’occasion de s’attarder avec lui sur deux anniversaires majeurs de 2023 : le centenaire de la naissance de György Ligeti, et les 20 ans des Siècles.

Vous êtes invité à vous produire avec votre ensemble Les Siècles dans le cadre de la 38e édition du Festival Radio France Montpellier Occitanie, un festival que vous connaissez bien.

Et même très bien ! J’ai été flûtiste dans une première vie avant d’être chef d’orchestre, et j’ai enseigné au conservatoire de région de Montpellier. Dans les années 90, j’ai aussi fait partie d’un ensemble de musique contemporaine dirigé par René Bosc, et nous avions été programmés au festival en 1995 ou 1996. C’était il y a longtemps ! Plus tard, j’ai eu le bonheur d’y revenir avec mon propre orchestre, Les Siècles, notamment en 2013 quand on avait donné le Sacre du printemps à l’invitation du programmateur Pierre Charvet. Radio France Montpellier, c’est aussi un festival que j’ai assidûment fréquenté comme auditeur de concert, donc oui, je suis ici en terrain connu !

Vous présentez au festival un programme confrontant deux compositeurs radicalement différents, György Ligeti, représentant de l’avant-garde contemporaine, et Wolfgang Amadeus Mozart, génie de la période classique. Vous êtes coutumier de ce type de grand écart musical, que vous avez toujours revendiqué dans vos programmes. Quelle est la mise en perspective, le fil conducteur entre ces deux hommes ?

Ce soir, nous jouons le Concerto roumain et le Concerto pour violon et orchestre de Ligeti, et le Concerto pour piano et orchestre n°23 et la Symphonie « Jupiter » de Mozart. C’est la première fois que nous défendrons ce programme sur scène avant de partir en tournée. Le projet était d’abord de célébrer la musique de Ligeti, dont on aurait fêté les 100 ans cette année. Sinon, j’aime l’idée de faire dialoguer des œuvres d’époques différentes pour donner une perspective d’écoute et d’expérience en miroir. Associer Ligeti et Mozart, c’est une façon de célébrer cette région d’Europe centrale ainsi que le génie hors norme de ces deux compositeurs. Ils ont en commun d’avoir produit une musique d’une vitalité, d’une fraîcheur qu’on a du mal à expliquer. Quand on écoute des œuvres de Ligeti comme le Concerto pour violon ou Ramifications, on a l’impression que la musique a été écrite la semaine précédente. C’est la même chose chez Mozart : on assiste à un miracle du phénomène musical, il y a une énergie quasi indescriptible. Par ailleurs, ce qui fait la spécificité des Siècles, c’est de jouer sur instruments d’époque, c’est-à-dire de présenter ces œuvres sur les instruments qu’ont connus les compositeurs. Cela demande une grande virtuosité pour les musiciens qui jouent Ligeti sur instruments modernes et Mozart sur instruments de l’époque classique. Mais c’est aussi pour le public une expérience assez fascinante qui permet de descendre en profondeur et d’affiner l’oreille.

Revenons sur le centenaire de Ligeti : il est unanimement acclamé par la profession et les mélomanes pour l’unicité de son style, la virtuosité technique et la diversité de ses compositions. Mais on a parfois l’impression que ce succès d’estime joue contre lui : il est finalement assez peu présent dans les programmes de concerts ou enregistré au disque, comme si la complexité de son répertoire continuait d’intimider artistes et programmateurs. Cette année anniversaire voit se multiplier de belles sorties discographiques et concerts hommages, pensez-vous que cela peut changer la perception de Ligeti par le grand public ?

Je dois dire que je ne suis pas d’accord avec vous ! Aujourd’hui, dans le paysage musical, Ligeti est un des compositeurs les plus joués de sa génération. Maintenant, bien sûr, on peut poser la question de la place accordée à la musique contemporaine et à sa promotion dans nos sociétés. Mais je ne crois pas que Ligeti souffre de désertification dans les programmes. En revanche, vous avez raison sur un point : sa musique peut continuer à effrayer certains musiciens, car c’est vrai qu’elle est exigeante, difficile à exécuter. Mais ça reste un compositeur qui a été pleinement intégré dans les différents répertoires : musique de chambre, solistes, orchestres…

Une année de célébration, c’est toujours bien car ça permet à une partie des gens de redécouvrir tout un répertoire qu’ils pensaient déjà connaître, mais uniquement à travers les films de Kubrick (Stanley Kubrick a intégré plusieurs œuvres de György Ligeti à la bande-son de ses films : Atmosphères, Requiem et Lux Aeterna dans 2001, l’Odyssée de l’espace ; Lontano dans Shining ; et Musica Ricercata dans Eyes Wide Shut, ndlr). D’autres auditeurs pouvaient se faire une idée austère, aride, de sa musique. Et finalement ils ont plaisir à l’entendre ! D’où encore une fois l’intérêt d’associer Ligeti à un compositeur comme Mozart qui est une porte d’entrée immédiate pour le grand public.

Les Siècles ont 20 ans ! | Orchestre symphonique - François-Xavier Roth | Concert complet 2022

Théâtre des Champs-Elysées

Cette année, on célèbre un autre anniversaire qui vous concerne personnellement : les 20 ans des Siècles !

Ces deux décennies ont passé à une vitesse folle ! Ce fut très instructif, notamment sur ce que j’avais imaginé pour cet orchestre. Je suis très fier de la place qu’il a prise aujourd’hui, en France mais aussi dans le monde entier. Ce sont 20 ans de recherche, d’essais, d’expérimentations. Pour un chef d’orchestre, c’est une expérience singulière, car les chefs sont invités à diriger des orchestres dont certains existent depuis des siècles. Récemment, j’étais avec l’Orchestre de l’Opéra de Bavière à Munich qui fête ses 500 ans ! Et la semaine précédente avec l’Orchestre de l’Opéra de Berlin qui fête ses 450 ans. Avec Les Siècles, que j’ai fondé avec une bande de copains – au début on nous appelait un « garage band » –, on a construit quelque chose. C’est un miroir très vivifiant, intéressant, je suis très fier de ce groupe. Je ne peux que nous souhaiter de garder le même esprit pionnier pour les 20 prochaines années. Parce qu’on a fait plein de choses que personne n’avait faites auparavant. Je pense notamment à ce projet autour des ballets russes, lorsqu’on avait retrouvé les instruments qui avaient créé le Sacre du printemps. D’autres réalisations aussi, sur Berlioz, Ravel, Mahler ou Bruckner. C’est un orchestre qui a une âme aventurière que j’aime énormément.

Du point de vue discographique, 2023 a été une année chargée pour Les Siècles avec quatre sorties majeures chez Harmonia Mundi, consacrées à Stravinsky, Ravel, Ligeti, et prochainement Saint-Saëns. En 2008, vous aviez déclaré à Qobuz : « Je pense que le disque objet n’a pas d’avenir. » Doit-on comprendre que vous avez changé d’avis ?

Je vous ai dit une énorme connerie à l’époque ! C’est très intéressant d’ailleurs, à la lumière de nos 20 ans d’existence, de réaliser combien le disque a eu une importance capitale dans notre développement. On a commencé à enregistrer assez tôt, dans l’histoire de l’orchestre. Et les enregistrements ont été non seulement des marqueurs, des témoins dans notre parcours, mais ils nous ont aussi ouvert des portes. Un exemple dont je ne me remets toujours pas, c’est le Japon. On a une très grosse communauté de fans au Japon, qui s’est construite uniquement grâce au disque. Ils ont découvert notre travail, et ils continuent à le suivre à travers nos albums. Alors évidemment, c’est peut-être plus difficile aujourd’hui de trouver une chaîne hi-fi avec un lecteur CD qu’il y a 20 ans, mais le disque physique existe toujours ! Difficilement, mais il continue de résister. Maintenant on assiste même à un regain d’intérêt pour le vinyle. Tous les segments ne sont pas concernés au même degré, mais dans la musique classique, le disque a toujours son importance.

Il y a quelques mois, vous avez été nommé à la tête de l’Orchestre symphonique de la Südwestrundfunk de Stuttgart à partir de la saison 2025-2026. Comment appréhendez-vous ce nouveau chapitre ?

Je suis infiniment heureux de prendre la direction de cet orchestre. C’est une formation magnifique, que je connais pour partie, parce que j’avais été pendant cinq ans directeur de l’Orchestre de la SWR de Fribourg/Baden Baden avant sa fusion avec l’Orchestre de Stuttgart. C’est un orchestre qui a une culture hors norme de la musique contemporaine et du XXe siècle en général. Je pense aussi au travail monumental qu’ils ont fait à l’époque de Roger Norrington, qui avait une manière de lire les compositeurs du passé, classiques ou romantiques, avec une acuité stylistique vraiment unique. Je me réjouis de les rejoindre en 2025 !

Vous avez souvent cité John Eliot Gardiner et Pierre Boulez comme les personnalités les plus marquantes dans la construction de votre identité de chef d’orchestre. Que retenez-vous d’eux ?

Ils m’ont beaucoup enseigné, sur la manière de diriger bien sûr, mais bien au-delà encore. Ce sont deux chefs qui ont su créer des institutions musicales qui n’existaient pas, pour pouvoir y développer leurs propres projets. Ça m’a beaucoup inspiré pour la création des Siècles. D’ailleurs, Pierre Boulez était très attentif à l’activité des Siècles à la fin de sa vie, il nous a beaucoup encouragés, aidés. Et John Eliot est un ami proche à qui je dois énormément (François-Xavier Roth a été chef assistant de Gardiner pendant quelques années, ndlr). Cette année, il a fêté ses 80 ans, et quand je vois qu’il a toujours cette même forme, cette envie, cette gourmandise musicale… J’espère avoir cette énergie au même âge. Pour moi, c’est un exemple, un monstre sacré.