Avec « Bach Stage », Francesco Tristano publie chez Scala Music un enregistrement des « Concertos pour clavier » de Bach, incluant de nouvelles cadences contemporaines. Qobuz a rencontré le pianiste luxembourgeois qui navigue depuis vingt ans entre explorations baroques et techno. Portrait d’un libre-penseur.

On dit souvent qu’on reconnaît un grand artiste à sa façon de toujours raconter la même histoire, mais avec une approche à chaque fois renouvelée. Si c’est vrai, alors Francesco Tristano appartient incontestablement à cette lignée. Son album Bach Stage, paru le 3 mars chez Scala Music, est le dernier symptôme d’une obsession vieille de deux décennies : au début des années 2000, le pianiste luxembourgeois, à peine 20 ans, enregistrait en compagnie de l’ensemble New Bach Players (créé pour l’occasion) les six concertos pour clavier de Bach. Et voilà qu’il récidive vingt ans plus tard avec trois d’entre eux.

A l’origine, il y a un amour inconditionnel pour le Kantor de Leipzig. « Bach, c’est une musique pour la vie, je pense qu’on n’a jamais fini d’en faire le tour », explique-t-il. Après le premier album de 2002 en hommage à Glenn Gould – qui n’avait jamais pu enregistrer le 6e , ce Bach Stage a été conçu en compagnie du chef Léo Margue, avec qui « on cherchait depuis longtemps un projet autour duquel faire de la musique ensemble. Le choix s’est porté naturellement sur Bach ». Cette fois, Tristano, qui a la délicieuse manie de tout compliquer, émet « le vœu d’y intégrer un discours contemporain en demandant à des compositeurs, y compris moi-même, d’en réécrire les cadences ». Le résultat est un cocktail aussi explosif que délectable : « Ça donne des couleurs très différentes au projet, ce sont des moments de tension mais aussi de magie ! »


J’ai toujours eu l’impression que Bach était le premier compositeur minimaliste, bien avant Steve Reich

Dans ce nouveau chapitre, abordé comme « une première lecture », priorité est donnée à la construction de l’identité sonore : « On s’est vu plusieurs fois avec Léo pour parler du choix des instruments, de la nomenclature. On n’a gardé qu’une seule contrebasse, mais comme elle a des cordes en boyau, elle sonne très vintage, comme une section entière. » Ainsi qu’au choix du rythme, donnée primordiale pour le pianiste qui considère les concertos de Bach comme « le rock du baroque ». Une musique peut-être moins démonstrative que les virtuosités d’un Vivaldi mais « qui procure un énorme plaisir à jouer. Il y a une joie de vivre qui est sans doute la plus belle chose que Bach nous ait léguée ».

Il joue du piano debout

Cette joie de vivre est aussi visuelle. Sur scène, Tristano joue debout : « J’adore ! Ça me met dans une disposition plus propice au groove et à la danse. Jouer assis est peut-être plus confortable mais il manque quelque chose : on ne peut pas danser assis ! » La bougeotte : un héritage de ses nombreuses activités dans le domaine des musiques électroniques. « Je pense que toutes ces inspirations se rétro-alimentent. J’ai toujours eu l’impression que Bach était le premier compositeur minimaliste, bien avant Steve Reich. Le meilleur exemple pour moi, ce sont les premiers préludes du Clavier bien tempéré : une figure, un rythme qui ne s’arrête jamais, et puis un déferlement d’harmonies. Finalement, c’est très techno tout ça ! » Si la comparaison séduit par son insolence, pas sûr qu’elle soit du goût des musicologues les plus pointilleux. Mais Francesco Tristano est libre-penseur depuis trop longtemps pour respecter toute classification : « J’ai toujours fait exactement ce que je voulais, et c’est la seule chose que je ne regrette pas. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui ne savent pas dans quelle case me mettre, mais ce sont justement ces cases-là qui ne m’intéressent pas. Dès que je monte un projet, je pense à casser la continuité : j’ai fait beaucoup de piano cette année, mais mon prochain album sera sans aucun doute un album techno. »

Cette liberté a un prix. Fort d’une discographie dépassant la vingtaine d’albums parus chez les plus belles maisons (Deutsche Grammophon, Sony Classical, InFiné, Pentatone), le pianiste n’a jamais signé d’exclusivité avec un seul de ces labels. Le dernier en date, Scala Music, partage avec lui le goût du risque. Née en pleine pandémie, défendant les talents émergents et les répertoires éclectiques pointus, la structure est le prolongement musical de la Scala Paris, un théâtre pluridisciplinaire ouvert en 2018 dont Francesco Tristano connaît les fondateurs depuis longtemps. En amont de l’inauguration de la salle, il a même eu l’occasion d’en choisir le piano de concert avec le pianiste Bertrand Chamayou : « Nous sommes allés aux ateliers Yamaha à Hambourg. J’avais du retard mais Bertrand était déjà là. Je me suis mis à tester tous les pianos sous son regard, et sans se le dire, on avait choisi le même. C’est toujours un plaisir de retrouver cet instrument quand je donne un concert à la Scala, parce qu’un piano, ça évolue dans sa salle, son habitat, son acoustique. »

Aux USA, entre jazz et techno

A la Scala Paris comme dans le reste du globe, Tristano promène son éclectisme musical. C’est que les voyages ont eu un poids déterminant dans sa construction artistique. Il y a d’abord eu, à la fin des années 90, des études new-yorkaises à la prestigieuse Juilliard School. Mais lorsqu’on le branche sur cette partie de son CV, on l’imagine déjà un brin frondeur et peu porté sur les honneurs académiques : « Juilliard, pour moi, c’est avant tout associé à New York : cette ville m’a ouvert les oreilles à d’autres scènes très différentes de la mienne. » Il faut dire que dans cette période « post-Lewinsky et pré-11-Septembre » souffle un agréable vent de liberté. Le pianiste découvre le jazz, « son échappatoire ». A l’époque, l’école n’a pas encore de département dédié au genre. Qu’importe, avec sa bande de copains venus de la Manhattan School ou de la New School, il enchaîne les bœufs, parfois enregistrés à l’arrache. Viennent ensuite les premiers contacts avec la scène électronique : « J’y ai découvert encore plus de possibilités, soniquement, structurellement : j’avais tout à apprendre ! »

Tristano entame une véritable double vie : « Le jour, je travaillais mon piano, et le soir, je commençais à produire au music lab de l’école avec quelques ordis, séquenceurs et synthés. » Avec le temps, les influences se mélangent : « Quand je suis revenu au piano, j’ai remarqué que mes compositions étaient fortement secouées par la house ou la techno que j’écoutais. » Cela donnera quelques années plus tard un magnifique opus hybride, Not for Piano (2007) sorti chez InFiné, combinant musiques acoustique et électronique : « Dans ce domaine, je pense qu’on en est seulement aux débuts, les dix ou vingt prochaines années vont être très savoureuses sur le plan des possibilités techniques. » Depuis, Tristano a collaboré avec les plus grands noms de la scène techno, de Moritz von Oswald à Carl Craig en passant par des reprises de Derrick May : « Ce sont des gens incroyables, depuis trente ans, ils sont prêts à tout juste pour l’amour du son. »

Tokyo mon amour

Autre expérience déterminante dans le parcours du pianiste luxembourgeois : la découverte du Japon. Un premier séjour tokyoïte aux alentours de la vingtaine lui fait l’effet d’un électrochoc : « Je me suis dit : New York, c’est une blague à côté de ça ! » Mais il faudra attendre 2008 et l’invitation d’un bookeur pour nouer des liens pérennes avec le pays : « Depuis, j’y vais une à trois fois par an. A force, je commence à avoir mes repères, mes habitudes, mes amis. » Tristano finira par rendre un magnifique hommage à la ville avec l’album Tokyo Stories (Sony Classical, 2019) : « C’est mon album chouchou, mon bébé. J’ai vraiment tout mis dedans, je me suis mis à nu. » Par ailleurs, la scène nippone abrite des artistes qui comptent pour lui, comme le danseur Saburo Teshigawara, avec lequel il a collaboré plusieurs années : « Il m’a énormément appris, avec lui, j’ai complètement remis en question mon approche de l’espace, du silence, du rythme. Je sortais de scène en ayant l’impression d’avoir pris cinq ans d’expérience. » Ou le légendaire compositeur Ryūichi Sakamoto : « Ce type est génial : il a fait carrière avec Yellow Magic Orchestra, un groupe de disco/électro, avant de se tourner vers la musique de film, et maintenant, il revient à des sonorités de piano très intimistes. Il est toujours là où l’on ne l’attend pas ! » Un modèle pour Tristano, qui cite Sakamoto parmi ses trois références ultimes, aux côtés de Paco de Lucía (« Pour être allé au-delà des règles du flamenco ») et Joe Zawinul, le claviériste de Weather Report (« Ses compositions surprennent toujours par leur mix entre groove et langage harmonique »).

Ces figures incarnent une liberté de ton dans la création, liberté qui semble plus que jamais nécessaire à l’heure des incertitudes sur l’avenir du disque, « un format en voie de disparition mais que je continuerai toujours à défendre », ou sur le remplissage des salles qui peinent à faire revenir les spectateurs depuis le Covid. Pour autant, le musicien garde la foi dans le public : « C’est notre meilleur allié ! Un concert sans public, c’est nul, on l’a vu pendant la pandémie quand on enchaînait tous ces livestreams. » Avant de conclure en rappelant que la création musicale est indissociable du risque et de l’imprévu : « On ne joue jamais deux fois la même chose, selon le lieu du concert : galerie, parc, église, club, salle… Chaque fois, je me dois d’être le messager d’un moment d’urgence et d’exception, où le temps se déroule différemment. »