Depuis bientôt trente ans, Dominique A est un infatigable créateur de chansons, à la frontière du rock et la pop, de l’électronique et l’acoustique. A l’occasion de la sortie de son douzième album, « Toute Latitude », retour sur la carrière de celui qui est considéré comme l’instigateur de la « nouvelle scène française », adulé à la fois par le public et par ses pairs.

On a l’impression que certains hommes sont programmés pour faire de la chanson et y exceller. C’est le cas de Dominique A (A pour Ané), dont la principale raison d’être est de poser des mots sur des musiques, que ce soit dans un home studio plus ou moins improvisé ou un studio d’enregistrement luxueux. C’est dans sa chambre nantaise, dans les années 80, que l’adolescent commence à créer des chansons, dont certaines figureront au répertoire de son premier groupe, John Merrick. Au tout début des années 90, à 23 ans, il autoproduit un premier album, pressé à compte d’auteur à seulement 150 exemplaires, et intitulé Un Disque sourd. Entre le romantisme, la causticité et une bonne dose de mélancolie, les premiers jalons de son style sont déjà posés. Autre caractéristique : la musique est aussi importante que les paroles (il refusera d’ailleurs toujours l’étiquette de chanteur à textes, trop réductrice à ses yeux).

En 1992, il sort son premier « vrai » album, La Fossette. On y entend notamment son premier petit tube, Le Courage des oiseaux. Petit à petit, il devient le chef de file d’un courant minimaliste (il se produit avec un simple clavier Yamaha à ses débuts), mais aussi, plus largement, de la fameuse « nouvelle scène française », qui voit émerger d’autres talents singuliers, comme Katerine, Christophe Miossec ou Silvain Vanot. Jusqu’alors, la majorité des groupes pop rock indépendants écrivait des paroles en anglais : en chantant dans la langue de Shakespeare, ils marquaient ainsi leur différence avec la variété classique, celle qui prospérait dans les émissions de Michel Drucker ou de Pascal Sevran. En plus d’écrire de splendides chansons, la mission de Dominique A fut aussi de décomplexer l’artiste indépendant frileux à l’idée de « faire dans le francophone ».

Avec sa voix claire et chaude où seul un léger vibrato effleure, Dominique A séduit de nombreux aficionados, et il devient rapidement le chouchou des programmateurs de festivals, mais aussi des fameuses Black Sessions de Bernard Lenoir sur France Inter. La Mémoire neuve (1995) passe à deux doigts du disque d’or, notamment grâce au tube Le Twenty-two Bar, qui figure en troisième position dans l’album. Mais en 1999, il déroute le public et les critiques avec Remué, un album saturé et difficile qu’il conçoit en réaction envers un succès populaire avec lequel ce solitaire patenté a un rapport compliqué.


Le nouvel A

En ce début de siècle, il est temps pour lui d’évoluer. 2002 marque ainsi le début de la seconde période de l’œuvre de Dominique A. Une année qui correspond à la sortie d’un album d’Alain Bashung (L’Imprudence) qui marquera fortement le chanteur, à tel point qu’il décide de changer de méthode de production. Dominique A se remet en question, ce qui est concrètement symbolisé par la publication d’une première compilation qu’il conçoit lui-même (Le Détour). En 2004, il sort Tout sera comme avant. Le titre est évidemment ironique puisque rien n’est comme avant dans sa manière de travailler. Il confie ses maquettes au collectif Gekko – le producteur Jean Lamoot, les musiciens Arnaud Devos et Jean-Louis Solans, soit la majeure partie de l’équipe de L’Imprudence – et leur donne carte blanche. L’ajout d’une section de cordes contribue à donner une nouvelle ampleur aux chansons de Dominique A. Il s’éloigne du format « chanson » à l’état brut pour aller vers des territoires moins délimités, plus ouverts. En 2006 sort L’Horizon, son septième album, dans un esprit un peu plus dépouillé et aérien. Pour l’occasion, Dominique A s’était acheté une guitare folk au son chaleureux, particulièrement mise à l’honneur sur Dans un camion, ballade souriante évocatrice des grands espaces, où cette guitare roots dialogue avec des cuivres badins.

Dans l’album La Musique en 2009, il retrouve le travail solitaire et électronique de ses débuts, mais avec un 32-pistes numérique cette fois (et non plus un 4-pistes). S’il fait un retour aux sources avec cette méthode DIY, Dominique A ne prend pas pour autant le même chemin concernant les paroles. Il est désormais un « quadra » pour qui il est temps de dresser un premier bilan de sa vie et de réfléchir sur le temps qui passe, ce qu’il fait dans des morceaux comme La Fin d’un monde ou Immortels. En 2012, il retrouve le rock (et les couleurs boisées) à l’occasion de Vers les lueurs, un album grâce auquel il obtient la Victoire de la musique de l’artiste masculin de l’année. Et en 2015, pour Eléor (territoire utopique imaginé par Dominique A), c’est principalement la littérature qui l’inspire. Ainsi, une chanson comme Par le Canada puise sa source dans le roman de Richard Ford, Canada, paru en 2012. L’inspiration est également humaine : la rencontre avec Etienne Daho, lors d’un hommage à Jacno à la Cité de la Musique, fut décisive dans l’écriture des paroles et la couleur musicale de l’album. Comme dans Les Chansons de l’innocence retrouvée, le trio classique guitare/basse/batterie est parfois agrémenté d’une section de cordes accentuant le lyrisme des mélodies. Enfin, Eléor étant la description d’un ailleurs (utopique ou réel), il faut évoquer la passion de Dominique A pour les horizons lointains, et en particulier la Nouvelle-Zélande, où furent écrites certaines chansons de l’album.

Depuis bientôt trente ans, Dominique A poursuit donc son petit bonhomme de chemin musical, avec passion et modestie. Et pourtant, il aurait eu des raisons d’abandonner son humilité légendaire car au fil des albums et des années, il est devenu une référence, une étoile dans la nuit pour nombre de ses confrères comme Vincent Delerm et Jeanne Cherhal, lesquels citent l’auteur du Courage des oiseaux comme une influence essentielle. Comment expliquer une telle fascination auprès de ses pairs et du public ? Un élément de réponse réside sans doute dans un paradoxe que Dominique A maîtrise à la perfection : ses textes sont noirs, acides ou mélancoliques, mais ils contrastent avec des mélodies qui, sans être guillerettes, sont d’une luminosité et d’une lisibilité confondantes. Même lorsque les guitares saturent et que des dissonances se font entendre (cf. l’étonnant Pendant que les enfants jouent), Dominique A est un indécrottable mélodiste dont les airs, beaux et souvent entêtants, ont longtemps fait de lui un incompris chez les amateurs de rock les plus radicaux. De par cette clarté mélodique pop, le spleen qui semble prédominer dans son œuvre s’avère finalement plus réconfortant que plombant. Chez Dominique A, un espoir est toujours permis.