A l’occasion des 40 ans de la mort de Cloclo, de nombreux ouvrages sortent en librairie. Parmi eux, on trouve La Chanson exactement, un essai étonnant signé Philippe Chevallier, spécialiste de Søren Kierkegaard et de Michel Foucault. Rencontre avec un philosophe amoureux de la chanson.

Claude François est un symbole de la chanson populaire à la française. Contrairement à l’idée reçue, vous estimez que la chanson populaire pèche par excès de sérieux. Qu’entendez-vous par là ?

Du moins une certaine chanson populaire, celle qui cherche à coller à nos vies. Un couple se sépare le lundi matin : « Regarde ta montre / Il est déjà huit heures / Embrassons nous tendrement » ; un autre se réveille dans l’indifférence : « Je m’lève / Et je te bouscule ». Les chansons de Claude François parlent de jalousie, de dissimulation, de tromperie, de solitude. C’est cela, l’excès de sérieux : des bouts de vie saisis sur le vif, presque du documentaire. Le lundi au soleil s’appelait au départ La Maman rossignol, et Claude François refusa net : on ne chante pas n’importe quoi, une chanson doit dire quelque chose. L’idée vint alors d’évoquer ce vague à l’âme que nous connaissons tous et que les Anglais appellent le blue monday. Ce qu’on peut reprocher à ces chansons, c’est plutôt de dire nos vies au présent de l’indicatif, en les enfonçant dans leur propre évidence, en évitant le subjonctif ou le conditionnel. Si elle était légère, la chanson quitterait le sol des évidences, comme le rock’n’roll, qui chante volontiers n’importe quoi : « Tu peux brûler ma maison / Voler ma voiture / Mais ne marche pas sur mes chaussures en daim bleu. » Ça, c’est libérateur !

Une grande partie de votre ouvrage tourne autour de l'idée d’un « éloge de la forme moyenne ». Est-ce une autre façon de parler d’un art maîtrisé de la synthèse (mélodies et paroles qui parlent au cœur, mais exécution très technique et complexe) ?

Oui, tout à fait. Il s’agit de tenir ensemble des contradictions qui me semblent constitutives de la variété : l’effort illimité dans une forme limitée, la quête d’une nécessité dans ce qui est pure contingence technique, etc.. L’idée de « forme moyenne » m’est venue d’une remarque d’Aristote sur la vertu : le juste milieu est un sommet, car il est très difficile de se tenir entre les extrêmes, en ce point d’équilibre qui requiert une grande vigilance. Le défi n’est plus de franchir la limite, mais de se contraindre au contraire à rester où l’on est : persévérer sans se dépasser. Prenez Burt Bacharach, que Claude François aimait beaucoup. Il était capable d’écrire de la grande musique, mais préféra exceller dans quelque chose de plus simple et mélodique : Baby It’s You, etc.. Quand il était étudiant, à l’Académie de musique, il avait honte de ce penchant, jusqu’à ce que son professeur, qui était tout de même Darius Milhaud, lui dise : « N’ayez jamais honte d’une musique dont on peut se rappeler. » Phrase magnifique. C’est cette autolimitation qui fait de la variété un art passionnant.

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