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Otis Redding

Le corps inerte est vissé sur son fauteuil. Fermement maintenu par une ceinture de sécurité. Il est massif (1,80 m pour 100 kg), sans vie (depuis 15h30) et presque congelé (l’eau ne dépasse pas les 5 degrés). En ce dimanche 10 décembre 1967, celui qui vient d’être repéché par des plongeurs au fond du Monona, un lac de barrage situé dans le Wisconsin entre Madison et Monona, était pourtant installé là-haut. Tout là-haut même. L’étoile Otis Redding s’est brusquement décrochée. A 26 ans seulement, le Big O était l’un des passagers du Beechcraft Model 18 qui s’est écrasé avec à son bord quatre membres des Bar-Kays, le guitariste Jimmy King, le saxophoniste Phalon Jones, l’organiste Ronnie Caldwell et le batteur Carl Cunningham. Seul leur trompettiste, Ben Cauley, survivra à la tragédie… Même si cette disparition subite et prématurée met K.O. le monde de la musique comme la communauté noire, Otis Redding n’avait pas encore atteint tous les sommets. La ségrégation raciale vit alors ses heures de gloire et le public blanc – le grand public surtout – n’a pas été encore totalement hypnotisé par la voix surpuissante du chanteur de Georgie. Ce zénith, Otis l’obtiendra pourtant un mois après sa mort, lorsque sort (Sittin' On) The Dock Of The Bay. Un nouveau single, posthume, qui se retrouve au sommet des charts R&B mais aussi des charts pop. Une première pour son auteur qui n’est plus de ce monde pour savourer la situation. Comme il n’entendra jamais la version définitive de ce (Sittin' On) The Dock Of The Bay, notamment le bruit des vagues de l’intro et le légendaire sifflement final entonné par le bluesman Sam Taylor, le tout finalisé en studio par le guitariste Steve Cropper, co-auteur et producteur de la chanson…

50 ans après sa mort, Otis Redding est un intouchable. Une voix considérée à juste titre comme l’une des plus grandes que la soul music ait connue. Un organe identifiable entre mille. Surpuissant. Et capable de passer du gémissement au cri ultime. Comme la synthèse de ses deux idoles de toujours : Sam Cooke et Little Richard. Au premier, il empruntera le gospel, la soul à l’état pur et la capacité à transformer en notes et en mots ce qui se passe dans son cœur et ses tripes. Du second, il reprendra la rage, le charisme et une attitude quasi-charnelle. Une sorte d’antagonisme qui est au cœur de Try A Little Tenderness, une vieille scie des années 30 popularisée par Val Rosing, Ted Lewis, Ruth Etting et même Bing Crosby, et dont Otis signera la version ultime en 1966, aux côtés de Booker T. et des M.G.'s et d’Isaac Hayes aux arrangements et à la production. Sans doute, son plus grand titre dans une mise en scène/mise en son quasi dramatique. Le calme devenant tempête. La confession se transformant au fil des minutes en déchainement. Et ce final où le Big O est habité comme jamais.

Au disque, Otis Redding n’eut le temps de publier que six albums : Pain In My Heart (1964), The Great Otis Redding Sings Soul Ballads (1965), Otis Blue: Otis Redding Sings Soul (1965), The Soul Album (1966), Complete & Unbelievable: The Otis Redding Dictionary Of Soul (1966) et King & Queen (1967) en duo avec Carla Thomas. Avec les deux premiers, on comprend rapidement la calibre du bonhomme. Le potentiel de cette voix certes encore fidèle à ses influences mais déjà capable de s’en détacher. Avec le chef d’œuvre Otis Blue qui paraît en septembre 1965, fini la collection de singles et place au véritable album, pensé comme une entité avec un début, un milieu et une fin. Là, sous pavillon Stax/Volt/Atco et dans la moiteur de Memphis avec la crème des musiciens locaux (Booker T., Steve Cropper, Donald Dunn, Al Jackson, Isaac Hayes…), Otis prouve qu’il n’est pas qu’un interprète et sait aussi composer (Respect comme I've Been Loving You Too Long), il n’oublie pas de saluer à nouveau Sam Cooke (ses reprises de A Change Is Gonna Come et Shake sont à tomber) et prend le temps de renvoyer dans leurs propres cordes ces jeunes blancs-becs de Rolling Stones (une relecture hirsute de Satisfaction). Rebelote seulement six mois plus tard avec le même casting de sidemen pour The Soul Album, un nouveau sommet sur lequel il existe en tant que tel sur des merveilles comme Cigarettes And Coffee ou Just One More Day et coupe définitivement le cordon avec Sam Cooke (même s’il reprend son Chain Gang). Là encore, la soul sudiste 100% made in Memphis des musiciens et producteurs qui l’entourent est l’écrin indissociable de son génie. La rugosité du son (en total opposition avec ce qui se fait alors au nord du pays, à Detroit, chez Motown) comme l’instrumentarium ancré dans le blues, la country, le gospel, le rhythm’n’blues et le rock’n’roll participent à la révolution dont Otis Redding est le fiévreux leader.

L’année de sa mort, en 1967, cette renaissance soul sort enfin de son ghetto et ne se limite pas à la communauté afro-américaine. En mars et avril, la Stax/Volt Revue (Otis Redding, Sam & Dave, Booker T. & The MG’s, Arthur Conley, Carla Thomas et Eddie Floyd) s’envole pour l’Europe (Angleterre, France, Danemark, Suède et Norvège) et le 17 juin Otis Redding se produit même au Festival Pop de Monterey aux côtés d’artistes comme le Jefferson Airplane, les Byrds, Laura Nyro, Canned Heat, Quicksilver Messenger Service, Steve Miller Band ou bien encore Moby Grape. Un an plus tôt déjà, les 8, 9 et 10 avril 1966, avec ses dix musiciens, Otis chantait déjà dans l’antre du Whisky A Go Go sur le Sunset Strip de Los Angeles. Ces concerts n’étaient, au départ, guère anodins. Ouvert à peine deux ans plus tôt, le Whisky était un club majoritairement blanc où se produisait la communauté pop et rock locale. Avant le 8 avril, la salle a ainsi accueilli les Rascals, le Paul Butterfield Blues Band, les Leaves, les Grass Roots, Love ou bien encore les Beau Brummels mais aucune star noire du sud du pays. En programmant Otis Redding et son groupe, l’entourage comme la maison de disque du chanteur veut ouvertement agrandir son public. Conscient de son potentiel rageur (surtout sur scène), il ne fait aucun doute que le public blanc du Whisky adoubera le soulman. La force d’Otis est évidemment de ne pas mettre la moindre goutte d’eau dans son vin et de livrer son art tel quel, dans sa brutalité, sa simplicité et sa force initiale. Conscient de devoir conquérir une audience venue plus par curiosité que par fanatisme, il déroule son show à la force de sa voix qui prend aux tripes et de ses chansons imparables. Même lorsqu’il revisite les tubes du moment auquel les spectateurs du Whisky sont habitués (au hasard, Satisfaction des Stones ou A Hard Day’s Night des Beatles), il sait qu’il vise juste. On sort lessivé, renversé et subjugué par ces quatre heures quarante de soul pure et dure rééditées dans le coffret Live At The Whisky A Go Go: The Complete Recordings, publié en 2016. Entouré de James Young à la guitare, Robert Holloway, Robert Pittman et Donald Henry aux saxophones, Sammy Coleman et John Farris aux trompettes, Clarence Johnson au trombone, Katie Webster au piano, Ralph Stewart à la basse et Elbert Woodson à la batterie, Otis Redding a livré ici des performances comme peu de ses confrères en offriront. « Je me souviens être resté debout devant la scène pendant tout le concert, s’est souvenu des années plus tard un spectateur présent. Je n'avais jamais entendu parler de ce Otis Redding. J'ai été abasourdi par l'énergie qu'il dégageait. » Ce spectateur n’était autre que Robby Krieger, guitariste des Doors…

Retour à ce 10 décembre 1967. Difficile de ne pas penser que tout ça fleure bon la symphonie inachevée. Laisser des traces aussi profondes sur la musique populaire de son temps en seulement quelques années laisse un goût amer. Une frustration certes, mais aisément balayable par l’écoute, toujours et encore, de ces enregistrements sur lesquels le temps n’a guère de prise. Des disques conçus par un être habité par son art et sa mission. Dans son essentiel Sweet Soul Music publié en 1986, l’écrivain et historien Peter Guralnick cite Rodgers Redding, le frère cadet d'Otis, racontant que, tout jeune déjà, le futur chanteur sortait des concerts de ses idoles comme Little Richard ou James Brown avec une seule phrase à la bouche : « Un de ces jours, je serai comme eux ! » Rodgers d’ajouter : « Rien ne pouvait l'arrêter ! » © MZ

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