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Ce live n’est pas le premier, c’est certain, mais ça ne devrait pas déranger les nombreux dévots qui possèdent ou écoutent régulièrement les 356 précédents, d’autant que ce n’est pas le plus mauvais. On pourrait sans doute le classer parmi les vingt meilleurs, voire le faire figurer dans le top 10 si la troisième partie avait été aussi soignée que celle du formidable Radical Action to Unseat the Hold of Monkey Mind (live) de 2016, bien que la “pièce maîtresse” (c’est David Singleton, le bras droit de Robert Fripp, qui le dit) soit inclue sur ce “CD 3”. King Crimson n’avait en effet plus rejoué le monumental Fracture sur scène depuis le 1er juillet 1974 (au Central Park de New York) et la version enregistrée au Falconer Center de Copenhague le 23 septembre 2016 vaut, il est vrai, largement le détour. Mais les trois « paysages sonores » qui suivent l’interprétation heavy à souhait de l’immortel 21st Century Schizoid Man pourront quelque peu interpeller ceux qui n’écoutent pas en boucle Brian Ferneyhough ou Fausto Romitelli. On n’en voudra pas à certains de regretter la précédente édition de ce live destinée au marché nippon qui proposait à la place quelques extraits d’un concert à Tokyo en 2015, dont un Peace chanté en japonais. Le concert au Museumsquartier de Vienne ne souffre en revanche d’aucune faiblesse, même infime. Le son est idéal pour une écoute en HD et l’interprétation est aussi rigoureuse qu’éblouissante. C’en est presque agaçant, d’autant que les protagonistes semblent s’amuser, y compris dans les passages les plus périlleux et on sait qu’ils sont nombreux. Même Robert Fripp, qui pouvait sembler quelque peu cénobitique tout au long des quatre premières décennies de son groupe, semble au comble de l’allégresse. On le voit même sourire sur certaines photos prises par Tony Levin, bassiste et seul autre « ancien » de la formation (depuis 1981) avec Mel Collins (saxophone, flûte, depuis 1970). Il manque certes Bill Rieflin parmi les « jeunes » recrues, l’ancien batteur de Ministry étant alors en congé sabbatique (il est revenu depuis), mais les quatre experts convoqués dans cette incarnation du groupe qu’on ne saurait numéroter ne font regretter aucun de leurs innombrables prédécesseurs. Fripp a baptisé cette équipe qui l’entoure depuis 2010, avec quelques changements mineurs, de « bête à sept têtes » (Seven-headed Beast), c’est dire s’il se sent en confiance. Saluons en premier lieu les louables efforts de Jakko Jakszyk. Non seulement il reprend à la guitare le rôle de complément idéal du patron (Fripp), assuré pendant plus de trente ans par l’imposant Adrian Belew mais, vocalement, il se montre supérieur à ce dernier. Pour compliquer cette difficile tâche, il se devait de rendre un digne hommage à trois chanteurs disparus en moins d’un an et étroitement associés à King Crimson ou Robert Fripp. Ne pas être ridicule en passant du registre de Greg Lake (The Court of the Crimson King, Epitaph, Peace, 21st Century Schizoid Man) ou John Wetton (Easy Money, Starless) à celui de David Bowie (Heroes) est une performance plus que remarquable. Grâce à cette formation, King Crimson pourra fêter sans crainte ses 50 ans le 30 novembre. À l’image de son leader « apaisé », le groupe assume aussi bien son passé et les grands classiques de ses débuts que ses explorations les plus avant-gardistes. L’un des grands fantasmes du rock progressif était de devenir aussi estimable que la musique classique. Dans le cadre idéal de Vienne, King Crimson y est certainement parvenu, même si c’était probablement le dernier groupe du genre à ambitionner ce type de reconnaissance. © Jean-Pierre Sabouret/Qobuz
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