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Allez, marche, Radetzky !

Par symphoman |

Radetzky, c'est certes une marche, mais c'est aussi un comte et un épisode meurtrier de l'histoire italienne...

Qu’on se le dise : la Marche de Radetzky est bien de Strauss, et même de Johann Strauss . Mais pas le même Johann Strauss que le Beau Danube bleu ; non, l’auteur de cette inénarrable marche est le père Strauss. Qu’on se le dise également, la partie de clap-clap n’existe que dans l’esprit des auditeurs, surtout viennois et surtout le premier janvier, qui par tradition tapent dans les mains en rythme sur la Marche qui, par tradition aussi, clôt (presque) toujours le Concert de Nouvel An du Philharmonique de Vienne. « Toujours », car en 2005 Lorin Mazel décidait de s’abstenir d’achever la présentation avec un morceau par trop festif, eu égard aux victimes du tsunami qui avait frappé l’Asie du Sud-Est cinq jours auparavant : on termina donc avec le Beau Danube bleu, dont le flot est assurément moins dévastateur.

Cela étant dit, votre serviteur a eu l’occasion d’entendre ce court morceau au fin fond de la Chine, interprété par un gigantesque orchestre d’instruments traditionnels chinois et là aussi, on tapa allègrement dans les mains : Vienne n’a donc pas l’exclusivité ! Cette vidéo vous en donnera une idée… veillez à ne pas mourir de rire.

En réalité, ces claquements de mains sont un peu dommages, car la partition mérite quand même d’être entendue dans son intégralité. Nous vous proposons donc, par la playlist jointe, de l’entendre d'abord non pas dans la version réorchestrée et copieusement alourdie qui est presque toujours donnée, mais dans la version initiale de Strauss-père. Et là, surprise, nombre de tournures changent, le thème n’est pas exactement le même, l’orchestration est nettement plus transparente, et personne ne tape des mains. On est pourtant bel et bien au concert du Nouvel An 2001 de Vienne avec Nikolaus Harnoncourt, mais le chef commence le concert avec ce morceau ! Le morceau original, s’entend. Pour faire bonne mesure il termine malgré tout le concert avec Radetzky, dans la version habituelle, orchestration plus épaisse et clap-clap intempestif - également dans la playlist ci-dessous.

La bataille de Custoza où se distingua Radetzky - tableau de Giovanni Fattori, 1880

Mais au fait, qui est cet imprononçable Radetzky ? C’est l’encore plus imprononçable comte Johann Joseph Wenzel Anton Franz Karl Radetzky von Radetz (en tchèque carrément imprononçablissime : Jan Josef Václav Antonín František Karel hrabě Radecký z Radče), plus couramment appelé comte Joseph Radetzky, un maréchal autrichien originaire de Bohème, né en 1766, mort en 1858 à l’âge canonique de 91 ans. Canonique, c’est bien le mot, puisque Radetzky doit sa célébrité à la bataille de Custoza (au cours de la Première guerre d’indépendance italienne) qu’il remporta – enfin, que remportèrent ses soldats, Raddy restant sans doute tranquillement en arrière, mais bon, il affichait alors 80 printemps, on comprendra qu’il tenait à sa santé bien plus qu'à celle des milliers de soldats qui allaient à l'abattoir –, bataille pour le retour de laquelle Strauss écrivit sa marche triomphale. Pour ceux que cela intéresse, le côté italien avait aligné quelque 22.000 soldats, le côté autrichien 33.000, et l'on estime que la moitié des combattants – donc 27.000 bonshommes – perdit la vie en seulement deux jours de bataille, disons deux fois douze heures de boucherie, plus de mille cadavres à l’heure, un mort toutes les trois secondes. Il n’y a pas vraiment de quoi taper dans les mains et en fait de triomphe, c'est celui de l'horreur…

Quelques-uns de ceux qui ne sont pas revenus de Custoza et n'ont donc pas entendu
la Marche de Radetzky en rentrant à la maison... Ossuaire de Custoza

Jamais opposé au recyclage, Strauss réutilisa dans la Marche de Radetzky l’une de ses propres pièces : la Jubel-Quadrille op. 130 , et une chanson à boire viennoise, le Tinnerl-Lied (désolé pour le son électronique... mais c'est justement un son électronique). En réalité, la marche n’a rien de particulièrement martiale, si ce n’est que la version originale commence par quelques roulements de caisse claire. Quant à la chanson à boire, elle est dans le plus pure style du Yodel, fort éloigné lui-même des faits d’armes ! Vu sous cet angle, il n’y a pas grand mal à accompagner un quadrille puis une chanson de taverne avec quelques clap-claps, après tout, ne serait-ce que pour applaudir posthumement les vingt-sept mille morts de la bataille de Custoza sans lesquels Radetzky n'aurait jamais eu droit à sa Marche et à la célébrité posthume, au moins de son nom.

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