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LEBOUC en personne a inauguré le Carnaval des animaux

Eh oui ! le Carnaval des animaux de Saint-Saëns fut créé sous l'impulsion d'un violoncelliste répondant au doux nom de Lebouc, qui souhaitait célébrer en musique le Mardi gras de 1886. Le compositeur s'y moque d'Offenbach, de Rossini, de Berlioz, de Czerny, de Mozart, des virtuoses bouffis et, surtout, de lui-même. Quelques détails amusants.

Par symphoman | Les éditos | 13 novembre 2013
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Oui, oui, tout le monde le sait : après la création lors du Carnaval de 1886, Saint-Saëns avait interdit que l'on jouât ou même publiât le Carnaval des animaux jusqu'à sa mort, hormis Le Cygne qui devint rapidement le must pour tous les violoncellistes en mal de bis. Selon toute évidence, il craignait que l'ouvrage ne devienne trop célèbre vis à vis de ses ?uvres plus "sérieuses" telle que la Symphonie avec orgue, écrite la même année, ou ses opéras carrément bibliques - on songe à Samson et Dalila - ou antico-historiques - on devrait songer à l'opéra Les Barbares hélas presque jamais donné. Saint-Saëns avait à la fois tort et raison.

Raison, car en effet, dès que l'ouvrage fut rendu public après sa mort survenue le 16 décembre 1921 (Pierné le dirigea pour le Carnaval de 1922), il devint rapidement célébrissime et désormais, dans l'esprit de "tout le monde", le titre et la musique du Carnaval des animaux évoquent le nom de Saint-Saëns, plus ou moins à l'exclusion de tout autre ?uvre. En réduisant le champ d'observation, on constate que nombre de mélomanes qui ne parlent de Saint-Saëns qu'avec une moue de désolation, n'en ont cure : cette fantaisie zoologique n'est-elle pas la preuve que le mauvais compositeur préféré de Debussy n'a aucun goût ?

Tort quand même, car il se trouve malgré tout une poignée d'illuminés qui primo savent que Saint-Saëns a écrit un grand nombre de chefs-d'?uvres quoi qu'en dise fielleusement Debussy, et secundo que le Carnaval des animaux recèle une brouette de surprises, d'inventions, d'idées géniales, de féroces originalités qu'il convient de revisiter.

Dessin de Saint-Saëns dans le manuscrit
Tout d'abord, rappelons qu'une grande majorité des enregistrements réalisés après les années 50 comportent une erreur fondamentale : la partie de cordes y est confiée à l'ensemble des cordes de l'orchestre, alors que Saint-Saëns a conçu cette partie pour un quintette à cordes soliste ! La nomenclature du manuscrit lui-même fait mention de chaque instrument nommément (et non pas seulement "cordes" comme il est d'usage lorsque l'on écrit pour orchestre), et, de surcroît, le mouvement Eléphant comporte "contrebasse", au singulier, sans que le compositeur ne précise "solo" comme on le ferait dans une partition orchestrale - même remarque, d'ailleurs, pour le Cygne confié au violoncelle naturellement solo, sans indication spécifique. Par ailleurs, l'équilibre instrumental exige que les parties de cordes soient réellement solistes et non pas orchestrales, faute de quoi, par exemple, l'on risque fort de ne pas entendre la partie d' harmonica de verre du mouvement Aquarium. Eh oui, vous avez bien lu : harmonica de verre, ainsi que l'exige le manuscrit. Alors que la plupart des exécutions orchestrales font bêtement usage d'un célesta, pour deux raisons : peu d'orchestres ont un harmonica de verre en réserve et quoi qu'il en soit, l'instrument serait totalement noyé dans l'aquarium des cordes alors que le célesta, au moins, réussit à percer. Mais écoutez Aquarium avec l'instrumentation requise (playlist ci-dessous) et vous resterez confondu de l'originalité de la sonorité développée par Saint-Saëns : la flûte joue dans le registre le plus grave (un "truc" orchestral souvent utilisé par Debussy et Ravel, bien des décennies plus tard), les cinq cordes restent en sourdine d'un bout à l'autre, tandis que les deux pianos jouent en una corda, le tout nimbé des sons éthérés de l'harmonica de verre.

Les deux pianos, justement : le mouvement Pianistes est toujours donné avec une fausse imprécision, comme joué par des débutants. Hélas... le manuscrit, pourtant d'une redoutable précision, ne fait aucunement mention de cette manière de jouer. En réalité c'est l'éditeur Durand qui a, de sa propre initiative, rajouté l'indication " Les exécutants devront imiter le jeu d'un débutant et sa gaucherie, (Note des éditeurs) ". Note des éditeurs ! Quitte à reproduire fidèlement le manuscrit, l'éditeur aurait plutôt dû reprendre les deux dessins de Saint-Saëns, que l'aimable lecteur aura découvert au passage de ce petit article.

Encore un graffiti dans le manuscrit de Saint-Saëns... et on le traite de vieux chnoque ?

Dans le registre des aimables moqueries, Saint-Saëns commence, dès l'ouverture, par nous servir une fausse musique orientalisante un peu dans le goût de son Concerto "Egyptien", mais avec une emphase particulièrement appuyée tout à fait hilarante - pour qui veut bien, justement, y voir une raillerie et pas le vrai Saint-Saëns. Ensuite, le mouvement Fossiles fait la part belle à ce que le compositeur considère comme étant d'aimables vieilleries, quand bien même adorables : Ah vous dira-je maman (chanson enfantine attestée dès 1761, Mozart n'a fait que la reprendre), l'air de Rosine du Barbier de Séville de Rossini, J'ai du bon tabac (attestée dès le XVIIe siècle, ici écrit en fugue puis en canon inversé), Au clair de la lune (XVIIIe au plus tard), et naturellement sa propre Danse macabre qui, elle aussi, fait appel au rare xylophone (que Saint-Saëns orthographie d'ailleurs "xilophone" dans son manuscrit) : rien que des vieilleries musicales, ou, si l'on préfère, des fossiles connus de tous... On n'oubliera pas le cancan d'Orphée aux enfers d'Offenbach, donné quatre fois trop lentement dans les Eléphants pour un effet bouffon. Par contre, un chroniqueur des années 60 affirme que Saint-Saëns aurait précédé l'ornythomanie de Messiaen dans son mouvement Volières ; que nenni, les représentations de piafs orchestraux habituels, de Beethoven à Ravel, n'ont rien à voir dans leur stylisation métrique avec les laborieuses notations de Messiaen qui cherche, avec une précision quasi-chirurgicale, à restituer les rythmes des chants d'oiseaux dans des mesures de 3+2+2/32 ou des machins similaires. Saint-Saëns n'a ici rien préfiguré du genre et se situe, avec élégance mais sans préoccupation naturaliste, dans la lignée des oiseaux instrumentaux habituels.

Enfin, il existe quelques textes de liaison en français concoctés par Francis Blanche ; si l'on veut bien me permettre la remarque, ils ont un peu mal vieilli, même quand narrés par l'inénarrable Claude Piéplu. Par contre, l'on ne peut que recommander l'enregistrement du Carnaval qu'a réalisé Bernstein avec sa propre explication avant chaque morceau. Certes, c'est joué à l'orchestre plutôt que l'ensemble instrumental, il n'y a pas d'harmonica de verre, le violoncelle du Cygne est remplacé par une contrebasse, mais eu égard la qualité de la narration de Bernstein, on lui pardonnera volontiers ces écarts.

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