La guitare française de Sébastien Llinares

Le 2 octobre, Sébastien Llinares redécouvre une tradition occultée de la guitare à la française, impulsée par le Groupe des Six et représentée par Henri Sauguet, Pierre Wissmer ou Albert Roussel. Représenté à l'École normale supérieure, ce concert exceptionnel prolonge le dernier album de Llinares, « Soliloque ».

Par Pierre-Carl Langlais | Concerts, festivals et tournées | 26 octobre 2014
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La guitare classique souffre d'une désaffection paradoxale. Tout en jouissant d'une immense faveur populaire, l'instrument se fait silencieux dans les répertoires savants. Signe des temps, France Musique vient d'arrêter l'unique émission thématique qui lui était consacré. Bien que reléguée à une heure tardive, elle s'était maintenue sans discontinuer depuis les années 1960.

Sébastien Llinares ne se résigne pas à cette amnésie collective. Le toulousain impose une guitare soliste en disque et en concert et fait découvrir un vaste répertoire. Henri Sauguet, Albert Roussel, Pierre Wissmer, Francis Poulenc: les représentants d'une guitare à la française prennent vie sous ses doigts avisés. Ses talents de transcripteur et de compositeur et ses goûts éclectiques en font le passeur idéal d'une tradition musicale trop méconnue…

Le 2 octobre, il présentait un riche panorama de ses dernières investigations à la Salle Cortot de l'École Normale Supérieure. Le concert se présente comme un prolongement et une anticipation de son dernier album : « Soliloque ».

Sorti le 6 octobre, « Soliloque » décline, en toute logique, une série de méditations intérieures. Il succède à un opus tout aussi métaphysique. L'année dernière, Llinares concevait et interprétait avec Nicolas Lestoquoy de vertigineuses transcriptions des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach pour deux guitares. Le duo restituait pleinement la gaîté solaire de ce contrepoint baroque que le ton trop égal du clavecin ou trop feutré du piano tend à étouffer.

Par contraste, le concert du 2 octobre pose d'emblée une atmosphère de spleen. Ils s'ouvre sur la pièce éponyme d'Henri Sauguet, Soliloque. Un air entêtant s'élance, s'emballe, et s'arrête… Détrompant les attentes initiales du public, la pièce s'engage sur des chemins de traverse, sans orientation précise. Instrument du plaisir et des festivités populaires, la guitare peut aussi être le relai d'interrogations toutes philosophiques : telle est la leçon inaugurale de Llinares qui imprègne toute la représentation à venir.

L'album et la première partie du concert ont des allures de vie parallèles. Elle rapproche deux figures souvent occultées : le genevois Pierre Wissmer et le bordelais Henri Sauguet. Ils sont tous deux familiers de la musique « savante ». Sauguet est adopté par le Groupe des Six et anime sa déclinaison « jeune » : le groupe des trois créé à Bordeaux en 1920 avec le compositeur Jean-Marcel Lizotte et le poète Louis Emié. Wissmer se forme à la Schola Cantorum et en prendra la direction pendant les années 1950. Par-delà cette reconnaissance prestigieuse, ils se soucient de diffuser leur art à un plus vaste public. La guitare constitue (avec la musique de film) un vecteur privilégié de cette transmission. Llinares rappelle ce contexte particulier dans une interview parue dans ResMusica :

«On sait peu que le répertoire pour guitare a connu un renouveau considérable au cours du XXe siècle en s’affranchissant des poids lourds espagnols et latino américains. Le Groupe des Six initia le mouvement en exploitant le côté mélancolique de la guitare à six cordes.»

Le Soliloque de Sauguet, illustre pleinement ce « tournant français » de la musique pour guitare. Llinarès égrène les arpèges errants, irrésolus, qui immergent quelques rythmes encore ibériques dans une brume impressionniste. Sa diction claire et sensible confère aux deux pièces pour Claudel un ineffable cachet nostalgique. Rares sont les artistes qui parviennent à mettre en musique cette sensation subtile du temps perdu, que l'on ne retrouvera jamais. Non présentes sur l'album, les Six pièces faciles approfondissent cette veine proustienne. Dans la partition originale, la flûte accompagnait la guitare : Llinares et la violoncelliste Maïtane Sebastian proposent une version alternative qui fait pleinement ressortir le « côté mélancolique » de la guitare française.

Pierre Wissmer illustre un autre versant de ce mouvement de renaissance de la guitare. Écrivant pour le duo Ida Presti-Alexandre Lagoya le Suisse brasse son inspiration au quatre coins du monde et de l'histoire. Le ton recueilli de la vihueja, cet ancêtre de la guitare ibérique apparue au XVe siècle, l'a durablement marqué. L'Intermezzo illustre pleinement cet imaginaire métissé : des enchaînements modaux de la Renaissance s'intègrent dans une sorte de romance sans parole à la Fauré. Le Prestilagoyana est interprétée par Llinares et son collègue du duo Mélisande, Nicolas Lestoquoy, avec une ardeur qui rappelle les plus belles heures du duo Presti-Lagoya. Leurs douze cordes déploient un récit virtuose et sensible : l'ostinato initial est progressivement recouvert d'une multitude de voix jusqu'à composer un kaléidoscope infini d'arpèges éclatés, de thèmes évaporés et de fulgurants motifs ibériques…

La Sarabande de Poulenc marque l'achèvement de cette première partie du concert, placée sous le double signe de Sauguet et de Wissmer. La relecture de Llinares n'a rien d'une danse échevelée : des basses alanguies ramènent les échos assourdis d'airs suspendus dans les profondeurs de l'instrument. Imperceptiblement, la ligne mélodique s'anime différemment. Elle gagne en virtuosité et multiplie les combinaisons harmoniques audacieuses. Ce n'est plus du Poulenc : Llinares enchaîne, in media res, sur une variation inédite d'Eric Pénicaud. Cette transition subtile est magnifiquement évocatrice. Elle révèle instantanément les métamorphoses d'une tradition de la guitare française, qui se prolonge jusqu'aux temps présents. Par-delà les recompositions, le style classique de Sauguet ou Wissmer est perpétué jusqu'aux temps présents.

D'autres pièces inédites approfondissent cette transmission. Improvisation XVII-XXI de Pénicaud compose une fresque en miniature, retraçant l'itinéraire d'un thème depuis le XVIIe siècle jusqu'à aujourd'hui. Ancien élève d'Henri Sauguet, Dominique Preschez a conçu un cycle pour voix et guitare. Nous entrons dans un tout autre domaine harmonique que les Lieder romantiques et modernes. L'accompagnement de six cordes incite la soprano Elise Chauvin à se rapprocher des aria et récitatifs de l'ère baroque. Là encore, présent, passé proche (ce style de Sauguet dont Preschez reste empreint) et passé lointain se répondent, tels une série indéfinie d'échos.

Tout s'achève sur une référence plus lointaine : les Six gnossiennes d'Erik Satie, transcrites et jouées par Llinares. L'œuvre est un extraordinaire dialogue entre l'ancien et le moderne, le savant et le populaire. Dotée d'un titre volontairement cryptique, elle paraît en feuilleton dans le supplément musical du Figaro (ce qui représente, à l'époque où le disque n'existe pas, l'équivalent d'un « tube »). Il y a là, dans cette mise en tension, les germes de l'art de Sauguet et Wissmer. La transcription et l'interprétation de Llinares cultivent cette ambiguïté fondamentale : les rythmes de la basse passeraient autant pour une routine populaire que pour le motif principal d'une invocation sacrée.

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