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Quand la mort rattrape Mark Lanegan...

Par Marc Zisman |

À la tête des Screaming Trees, intérimaire chez Queens of the Stone Age, en duo avec Isobel Campbell ou tout simplement en solo, le songwriter américain, pionnier du grunge (mais pas seulement) et acteur majeur du rock indé de ces 30 dernières années, est mort à l'âge de 57 ans...

La mort lui allait plutôt bien. Mais jusqu’ici, Mark Lanegan flirtait seulement avec elle. L’évoquait souvent. L’invoquait parfois… Depuis le 22 février 2022, c’est elle qui a pris le dessus, emportant le songwriter quinquagénaire au lourd passé d'alcoolique et de junky. Lanegan était une figure majeure de l’underground américain. Né en 1964 à Ellensburg, à 150 kilomètres à l’Est de Seattle, il bourgeonne avec la scène grunge de la région à la tête des Screaming Trees fondé vers 1984 avec le guitariste Gary Lee Conner, le bassiste Van Conner et le batteur Mark Pickerel. S’ils n’atteindront jamais la notoriété d’un Nirvana voire d’un Soundgarden, les Trees réuniront un bon paquet de fans aux quatre coins du monde et enregistreront tout de même huit albums, essentiellement pour SST puis Epic. Le grunge de Lanegan, plus psychédélique et hard que celui de ses confrères, est alors poisseux, austère et sombre au possible. Le blues habitait Mark Lanegan. Celui de Leadbelly notamment, passion partagée avec Kurt Cobain qu’il fréquente alors.

Parallèlement aux Screaming Trees, Mark Lanegan se lance en solo à partir de 1990 avec l’album The Winding Sheet publié chez Sub Pop. Plus intimiste, plus blues, plus sombre, le ton est celui d’un vrai songwriter solitaire au fort potentiel. Ce qui se confirme quatre ans plus tard avec Whiskey for the Holy Ghost, chef d’œuvre sur lequel viennent piger Tad mais aussi J Mascis et Mike Johnson de Dinosaur Jr. Suivront de nombreux side projects, comme Above unique album de Mad Season, le super group de Layne Staley d’Alice In Chains, Mike McCready de Pearl Jam, Barrett Martin des Screaming Trees et John Baker Saunders des Walkabouts, sur lequel il chante sur cinq titres.

L’aura de Mark Lanegan était telle qu’il pouvait inviter sur ses albums solos de nombreuses pointures : Duff McKagan de Guns N’Roses et Ben Shepherd de Soundgarden sur Field Songs (2001), PJ Harvey, Greg Dulli des Afghan Whigs, Dean Ween de Ween, Duff McKagan et Izzy Stradlin de Guns N'Roses, Josh Homme et Nick Oliveri de Queens of the Stone Age sur Bubblegum (2004). Queens of the Stone Age justement. A compter de Rated R (2000), le deuxième album du groupe de Josh Homme, Lanegan tient le micro sur plusieurs titres. Il en deviendra même membre officiel jusqu'en 2014.

C’est une autre collaboration plus inattendue mais pas moins passionnante qui vient étoffer son CV au milieu des années 2000 : un duo lancé avec Isobel Campbell, l’ancienne chanteuse du groupe pop Belle & Sebastian. Trois magnifiques albums, dans la lignée des duos mythiques Nancy Sinatra/Lee Hazlewood et autres Jane Birkin/Serge Gainsbourg, viendront étoffer sa discographie : Ballad of the Broken Seas (2006), Sunday at Devil Dirt (2008) et Hawk (2010). Entre 2003 et 2009, il y aura aussi l'aventure Gutter Twins avec Greg Dulli des Afghan Whigs.

Si Mark Lanegan était une plume, c’était aussi une voix. L’implacable chant d’un Barry White rock et rauque qui restait le même que la musique soit grunge, psychédélique ou teintée d’electro comme sur l’étonnant Blues Funeral de 2012 où guitares et machines fusionnent à la perfection… Auteur de plusieurs ouvrages (ses mémoires, Sing Backwards and Weep, sont publiées en 2020 et Devil in a Coma sur son expérience du covid sort l’année suivante) et fans d’artistes aussi divers que Gérard Manset, Jeffrey Lee Pierce du Gun Club, des groupes krautrock Harmonia, Cluster et Kraftwerk et de la country de Townes Van Zandt, Lanegan aura accumulé un nombre impressionnant de projets. « C’est comme de voyager dans différents pays. Ça me maintient éveillé et excité… » expliquait-il. Ces pays préférés ? « Travailler avec PJ Harvey m’a énormément marqué. Magique, créatif, chaleureux. Je considère les chansons enregistrées avec elle parmi ce que j’ai fait de mieux de toute ma carrière… Mon duo avec Isobel fut aussi une des aventures les plus enrichissantes que j’ai vécue. J’aime l’idée de chanter des chansons écrites par une femme. »

Publié en 2020, Straight Songs of Sorrow conçu avec l’aide d’invités parmi lesquels son vieux complice Greg Dulli, Warren Ellis des Bad Seeds, John Paul Jones de Led Zeppelin, Adrian Utley de Portishead ou bien encore Ed Harcourt, fut son ultime grand-messe rock’n’roll qui méritait d’être vécue. Un dernier album qui montrait à nouveau que son art était kaléidoscopique au possible, entre grunge contemporain, électro-rock, blues austère, folk étrange et ballade chamanique. Tractée comme toujours par sa voix charismatique de baryton, ce disque était pour la première fois entièrement autobiographique, inspiré de son histoire personnelle et indissociable de ses mémoires, Sing Backwards and Weep.

« En écrivant ce livre, je n'ai pas eu de catharsis. Tout ce que j'ai obtenu, c'est une boîte de Pandore remplie de douleur et de misère. Je suis entré et je me suis souvenu de conneries que j'avais mises de côté il y a vingt ans. Mais j'ai commencé à écrire ces chansons dès la fin de mon travail, et j'ai compris qu'il y avait une profonde émotion car elles étaient toutes liées aux souvenirs du livre. Ça a été un soulagement de revenir soudainement à la musique. Puis j'ai réalisé que c'était le cadeau du livre : ces chansons. » Oui les chansons de Mark Lanegan étaient souvent des cadeaux. Parfois empoisonnés. Mais cadeaux qui vont manquer...

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