Bon anniversaire Richard Strauss !

Par François Hudry | François Hudry : Cum grano salis | 10 juin 2014
Réagir
Qobuz

Etrange destinée en vérité que celle de ce musicien. Ce petit bourgeois conformiste, né il y a tout juste 150 ans, le 11 juin 1864, a traversé les pires moments de l'histoire mondiale comme témoin de trois guerres fratricides auxquelles il n'a ni participé ni rien compris. Muré dans sa tour d'ivoire, il a employé toute sa vie le même langage musical sans même voir que le temps avait changé. Né à l'époque de la pleine jeunesse de Brahms, il écrit ses célèbres Vier letzte Lieder trois ans APRES la Première Sonate de Boulez, aussi extravagant que cela puisse paraître ! Avec le temps, le révolutionnaire s'est mué en vieux sage réactionnaire contemplant un monde disparu sous les ruines du Troisième Reich auquel il a collaboré avec un curieux mélange de naïveté et d'opportunisme. Comme l'écrit si bien notre collègue et ami André Tubeuf dans sa brillante biographie parue chez Actes Sud en 2004, une musique et un monde sont morts avec Strauss, et pourtant son œuvre, qui sait bien qu'elle n'aura pas de suite, est plus vivante en nous que celles qui sont venues depuis et qui s'imaginent qu'elles commencent quelque chose.

Fils du premier corniste de l'Orchestre Royal de Munich, Richard révèle vite des dons musicaux hors du commun et son père, farouchement conservateur et ennemi de toute nouveauté, "préserve" son rejeton de l'influence wagnérienne qui sévit à l'époque, tout en lui ayant donné, assez paradoxalement, le même prénom que le compositeur honni. C'est plutôt vers la musique de Schumann, de Mendelssohn et de Brahms qu'il est initié. Il découvrira lui-même, et avec passion, la musique de Wagner lors de ses premières armes comme chef-d'orchestre, car il fut dans ce domaine aussi un des meilleurs de son temps.

La découverte de la modernité auprès des oeuvres de Wagner et, surtout, de Franz Liszt va donner une impulsion décisive au jeune compositeur. Du premier il empruntera la puissance expressive, du second la forme du poème symphonique. La forme seulement, car le langage de Strauss reste traditionnel, sans les audaces harmoniques lisztiennes. Ses premiers chefs-d'œuvre, Don Juan, Macbeth, Mort et Transfiguration, Till l'espiègle, Ainsi parlait Zarathoustra, Don Quichotte, Une Vie de héros (lui-même) remportent un succès jamais démenti, même si, aujourd'hui, ils ont tendance à disparaître des programmes symphoniques. Le disque conserve des interprétations exceptionnelles, comme l'intégrale de sa musique pour orchestre sous la direction flamboyante de Rudolf Kempe, à la tête de la célébrissime Staatskapelle de Dresde, un orchestre que Strauss a dirigé et qui avait réalisé la création de plusieurs de ses oeuvres. C'est une référence absolue.

La nostalgie d'un langage en voie de disparition le pousse dans la voie de l'opéra, sur les traces d'un XVIIIe siècle rêvé, avec une forte nostalgie mozartienne comme dans Le Chevalier à la rose, Capriccio (sur un livret du chef-d'orchestre Clemens Krauss) ou Ariane à Naxos. Il faut dire que Strauss a trouvé son Da Ponte, en la personne du poète et dramaturge autrichien Hugo von Hofmannsthal, avec lequel il collabore très étroitement pour six ouvrages qui comptent parmi les meilleurs de sa production. Avec deux oeuvres capitales comme Elektra et Salomé, c'est toute la puissance tragique du monde antique qui revit avec une force encore jamais atteinte sur une scène lyrique. Avec La Femme sans ombre (Die Frau ohne Schatten), opéra d'une grande complexité écrit en 1919 avec Hofmannstahl, Strauss se tourne vers le monde abstrait des esprits, mêlé à celui des hommes. C'est une atmosphère de conte oriental qui s'inscrit en quelque sorte dans l'esprit de La Flûte enchantée de Mozart, avec des symboles dont l'ésotérisme n'est pas toujours compréhensible. Il faut dépasser ces difficultés pour pouvoir goûter une des oeuvres les plus originales de Strauss, dotée d'une musique d'une exceptionnelle beauté prolongeant la profondeur d'un sujet plein de sagesse et d'humanité dans une partition d'une extrême sensualité orchestrale.

Les 150 ans de la naissance de Richard Strauss n'ont pas à proprement révélés d'inédits, car l'œuvre du grand compositeur allemand est vraiment bien connue dans sa totalité. On appréciera des versions nouvelles de la Symphonie Domestique (Franz Welzer-Möst) ou la Symphonie Alpestre (Philippe Jordan, Daniel Harding).

Thomas Hampson a choisi de fêter à sa manière les 150 ans de la naissance de Richard Strauss par un choix très judicieux de Lieder écrits tout au long de sa vie. Les plus connus (Morgen, Zueignung, Freudliche Vision) côtoient de véritables découvertes. Le Lied est permanent dans la vie et dans les oeuvres de Strauss, c'est ce qui a séduit le le baryton américain. A l'approche de la soixantaine, il garde encore ses moyens qu'il met au service d'une musique qu'il aime entre toutes.

Vous trouverez sur votre QOBUZ d'innombrables versions du riche catalogue de Richard Strauss, sans oublier sa musique instrumentale, comme ces émouvantes Métamorphoses pour 22 cordes solistes, un chef-d'œuvre écrit à la demande du mécène suisse Paul Sacher qui a remis en selle le vieux compositeur octogénaire qui habitait alors en Suisse, non loin de cette Allemagne exsangue et des rapports ambigus qu'il avait entretenus avec les dignitaires nazis, au point d'accepter les fonctions les plus officielles pendant la guerre (photo ci-dessus : Strauss en conversation avec Joseph Goebbels). Lorsqu'il compose, en 1948, les Vier letzte Lieder, Strauss ne devient pas néo-classique, il reste simplement celui qu'il a toujours été. Il prend congé du monde avec les poèmes de Hermann Hesse et de Joseph von Eichendorff qui représentent les quatre âges de la vie d'une manière saisissante. Alors que les alouettes s'élèvent gracieusement dans la brise parfumée le poète médite sur sa fin prochaine : Le ciel déjà s'assombrit. Il va être l'heure de dormir. O paix immense et sereine, si profonde à l'heure où le soleil se couche. Comme nous sommes las d'errer ! Serait-ce déjà la mort ?

On se disputera toujours pour savoir quelle est la meilleure version des Vier letzte Lieder entre Schwarzkopf I (Otto Ackermann) ou II (George Szell), Lucia Popp, Jessye Norman, Terera Stich-Randall, Lisa Della Casa, Gundula Janowitz et tellement d'autres... car cette musique sublime est intemporelle et n'a pas fini de nous émouvoir.

 Lire aussi

À découvrir autour de l'article

Vos lectures


Inscrivez-vous à nos newsletters