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Chers disparus

Brian Couzens, fondateur du label classique indépendant Chandos Records, est mort

Par Yves Riesel |

Le producteur britannique Brian Couzens, fondateur du label Chandos, s’est éteint vendredi 17 avril 2015 à l’âge de 82 ans.

Il faut repartir 25 ans en arrière et se figurer l’époque alors, pour réaliser l’importance historique de Chandos et l’action déterminante de son fondateur Brian Couzens, qui a construit un catalogue dont l’abondance et l’envergure, au ré-examen, sont stupéfiants. Aujourd’hui qu’un certain Âge d’Or du CD classique indépendant dont Chandos a été précurseur et acteur fait place à… autre chose qu’on a du mal à figurer, il est évident que Couzens n’a pas seulement travaillé pour lui. Il a, dès 1979 (avec son concurrent d’en face Ted Perry de Hyperion Records et le fondateur de BIS Robert von Bahr), modélisé ce que serait le disque classique indépendant pendant 35 ans.

La recette de Chandos était un mix de qualité de son audiophile intégrant et sublimant les progrès et facilités du numérique qui étaient apparues ; de fierté d’être anglais et de défendre le patrimoine de la musique anglaise constamment et presque sans limite ; de passion pour la musique russe et pour la musique orchestrale en général, et le son des orchestres. Brian Couzens n’était pas un producteur exécutif quand il y en a tant et trop, ou un type qui fait semblant de savoir lire la musique derrière une grosse console ; il était un praticien, vraiment aux manettes, et aux câbles, partout dans le monde, constamment. On se demande et on aurait voulu être petite souris pour voir ce que devaient être (ou pas) ses relations personnelles avec certains de ses artistes les plus vigoureux et prolifiques — certainement un respect de grands fauves.

Car Brian Couzens a d’abord construit son aventure avec des artistes qui étaient comme lui de vrais stakhanovistes des studios — on citera Neeme Järvi, Richard Hickox, Howard Shelley, Alexander Gibson, Bryden Thomson, Guennady Rojdestvenski, Lydia Mortkovitch, Yuli Turovski… Avec ces complices et tant d’autres, avec cet appétit insatiable de découverte, cette volonté de repousser les limites du répertoire documenté quand les « grandes » maisons comme on disait, rabâchaient — et rabâchent encore au reste — Couzens a mis au monde et fait grandir un catalogue incroyable. Nous y sommes retournés pour écrire cet article, après toutes ces années, pour visiter en particulier les quinze premiers millésimes du label, afin de vous offrir trois playlists Qobuz, comme un grand voyage de près de six heures parmi des trésors. Le catalogue est tellement gigantesque, pantagruélique, tellement original et bourré de trésors qu’il a été bien difficile de se décider.

Deux autres labels seulement sont comparables à Chandos à la même période, aujourd'hui achevée, de l’âge d’or du disque classique indépendant. En tout premier lieu Hyperion — né à peu-près au même moment, avec des traits communs (musique anglaise) mais avec des traits assez différents aussi : la musique ancienne et baroque beaucoup plus tôt et avec un succès plus constant, une merveilleuse capacité à produire des disques parfois plus raffinés, plus exquis, on dirait — et qui triomphent, et bien entendu de splendides disques de piano, beaucoup plus que partout ailleurs. Hyperion est, dira-t-on, aussi important que Chandos, on ne les départagera pas. Il fut un temps où ils étaient rivaux, ils se complètent aujourd’hui pour former l’image de cette époque, avec en second lieu le label BIS, qui a toujours été plus discrètement représenté en France, mais qui lui aussi possède un bilan considérable, lui aussi avec une qualité de son superlative et des disques d’orchestre innombrables. On laisse de côté Naxos qui est survenu plus tard, a pris son envol au début des années 90 et n’a rien inventé vraiment, ce qui n’est pas un crime mais un fait.

On fait cette mise en perspective pour souligner que Chandos, tout compte fait, est peut-être le label le plus « énorme » des trois. Pas forcément le plus aimable, le plu in-croy-able, oui ! Absolument incroyable sur le plan de la musique symphonique en particulier. Quand par la suite, la crise se faisant sentir, les moyens financiers ont un peu fléchi, on a bien observé comment Couzens et ses collaborateurs ont su dénicher des orchestres parfois moins coûteux pour poursuivre par tous moyens possibles et à un niveau de qualité qui était leur raison d’être, leur travail de découvertes. Ils y ont été aidés par les positions acquises par leurs amis chefs d’orchestres. C’est ainsi qu’on s’est balladé à Detroit, à la Suisse Romande, en Islande, à la Radio Danoise, et tant d’autres salles de concerts avec eux, pour entendre de nouveaux répertoires qu’impliquaient souvent ces orchestres. Chandos Records fut dans les années 90 un label qui affichait fièrement de 12 à 16 nouveautés par mois, presque un disque tous les deux jours, et là-dedans au moins la moitié de répertoire symphonique, avec des formations telles que le Philharmonia, Chicago, le London Symphony… Rien que ça. Sur le plan de la musique anglaise, la combinaison des répertoires soutenus par les trusts intelligemment dirigés des musiciens disparus bouclait probablement les budgets — comment en aurait-il pu être, autrement. En général, ce sont les grands cycles symphoniques qui caractérisent le catalogue Chandos qui a, entre autres, achevé la première intégrale discographique moderne des œuvres de Prokofiev ou de Chostakovitch — on n'imagine pas l'événement que ce fut à l’époque, et comment cela s’est vendu !

Il émanait de Chandos une énergie folle. La qualité de présentation était impeccable, comme les textes et les traductions. Chandos fonctionnait en système intégré de plus de 50 personnes dans un immeuble basé à Colchester et à l'époque travaillait avec très peu de free-lance, même pour les pochettes. Quand on visitait Chandos, on était frappé de voir ce label produire là, dans une ville honorable de la province anglaise, des disques que les discophiles du monde entier s’arrachaient. Les gens se moquaient en France du goût qu’on disait anglais, des pochettes parfois fleuries de Chandos, en les comparant à la sobriété noire d’un certain label français à succès. Mais, ce que n’a jamais su faire l’industrie phonographique française classique indépendante, Chandos le faisait. Enregistrait les plus grands orchestres du monde, de la musique anglaise comme jamais aucun label français n'a enregistré de la musique française, des œuvres rares, des premières mondiales chaque semaine…

Et derrière Chandos il y avait cet homme, Brian Couzens. Il n'était pas très causant ni même expansif — trop dans ses enregistrements et déléguant le commercial. Il produisait, produisait... Peu importe en vérité si Brian Couzens n'était pas un homme expansif, mais son visage, sa vie c'était son label, un label qui a bien des égards a été la matrice de tant d’autres. Enfin, faut-il le préciser, Couzens se trompait de temps en temps dans les grandes largeurs, sans doute comme tous les producteurs par combinazione, pour faire plaisir — troc avec un artiste, un orchestre. Se tromper carrément est toujours, notez-le, la marque d’un grand producteur, qui invente ce que ses clients ne savent pas encore pouvoir aimer.

L’ensemble du catalogue Chandos est disponible en distribution numérique sur Qobuz soit téléchargement soit streaming, modulo quelques restrictions du label lui-même. Chandos est l'un des plus grands catalogues audiophiles au monde par nature, et sans exception depuis sa création. Il y a tant d'enregistrements spectaculaires sur Chandos qu'il est bien difficile de choisir. Les playlists que nous vous proposons sont des pistes, forcément restrictives, nécessairement subjectives.

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