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João Gilberto, la bossa nova orpheline

Chanteur-guitariste de génie, le père de la bossa s’est éclipsé à l’âge de 88 ans…

Par Marc Zisman | Vidéo du jour | 8 juillet 2019
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C’est une plume qui vient de s’envoler dans le ciel. La fin d’une caresse. L’adieu d’une brise éthérée. Les métaphores de pacotille pour évoquer l’art de João Gilberto sont tentantes et toujours axées autour de cette viscérale légèreté et d’une sensibilité émouvante. Cette bossa-nova dont il est l’un, voire le père, il la voyait comme « une petite samba faite d'une seule note… »

A la fin des années 50, ce chanteur-musicien autodidacte né dans la région de Bahia filtre cette samba avec un jeu de guitare décalé et des phrases chuchotées, presque parlées, totalement uniques. La nouvelle vague (bossa-nova) est née grâce à ce jeune João qui vient de s’éteindre le 6 juillet 2019.

Le Brésil du début des sixties est alors euphorique et ce doux vent de modernité devient une BO mélancolique et sensuelle qui se rependra progressivement aux quatre coins du monde. Avec l’aide notamment de ses compatriotes aînés ou cadets Antonio Carlos Jobim, Luiz Bonfa, Nara Leão, Elis Regina, Caetano Veloso, Gilberto Gil, Tom Zé ou d’un saxophoniste comme l’Américain Stan Getz, la plume, la voix et le jeu de João Gilberto auront les cambrures d’une révolution esthétique lancée avec la violence d’une caresse donc…



Au cœur de l’été 1958, João Gilberto enregistre Chega De Saudade, des paroles de Vinicius de Moraes et une musique d’Antonio Carlos Jobim que son jeu et sa voix transforment en classique instantané. Et cinq ans plus tard, les 18 et 19 mars 1963, dans les studios A&R de New York, il grave avec Stan Getz LE disque qui fera basculer cette bossa dans une autre dimension. Côté rythmique, Jobim est au piano, Milton Banana à la batterie et Sebastião Neto à la contrebasse. La cerise sur le gâteau est la voix d’Astrud Gilberto, présente sur les tubesques Girl From Ipanema et Corcovado. Comme celui de son mari João, son organe est d’une douceur envoûtante, proche du chuchotement. Tout ici est minimalisme, épure et espace.

Selon l’écrivain et journaliste Ruy Castro, grand spécialiste de la bossa-nova, l’enregistrement ne fut pas aussi paisible, le courant passant mal entre Stan Getz et João Gilberto. La rumeur veut même que le Brésilien, qui ne parlait pas un mot d’anglais et ne goûtait guère au style rythmique de l’Américain, aurait dit à Jobim : « Dis à ce gringo qu’il est idiot ! » Ce que le pianiste aurait transformé en « Stan, João dit que son rêve a toujours été d’enregistrer avec toi. »

Son de cloche un brin différent du côté de Creed Taylor. Le producteur racontera que Getz et Jobim étaient deux musiciens plutôt faciles, sans ego démesurés. Pour lui, le problème venait principalement de João Gilberto. « C’était l’enfer de le faire venir en studio. Il restait cloîtré dans sa chambre d’hôtel. Je crois qu’il était un peu agoraphobe, qu’il y avait trop de monde pour lui et qu’il avait peur de nous rejoindre. Il faut remercier Monica, la femme de Stan, de l’avoir quasiment physiquement sorti de sa chambre pour l’amener en studio ! Une fois sur place, il s’asseyait et jouait. » Des dissensions – vraies ou fausses – qui n’empêcheront pas ce Getz/Gilberto de devenir l’un des disques de jazz les plus vendus au monde. Cela dit, pour leur Getz/Gilberto #2 publié en avril 1966 et enregistré le 9 octobre 1964, ils opteront pour un live à Carnegie Hall, avec une face A de Getz en quartet, et une face B de Gilberto en trio…



Mais au milieu de ces années 60, João se sépare d’Astrud, le Brésil divorce de la démocratie pour la dictature, bref le musicien se fera de plus en plus rare, à la scène comme à la ville, en studio comme dans les médias. Régulièrement pourtant, il signera quelques chefs d’œuvre, en solitaire (João Voz e Violão produit en 1999 par Veloso) ou bien emmailloté dans les cordes (Amoroso en 1977 sur des arrangements de Claus Ogerman), c’est selon.

Au soir de sa mort, l’hommage de deux compagnons de route souligne l’ampleur du choc provoqué par sa disparition. Pour Caetano Veloso, « João Gilberto est le plus grand artiste avec qui mon âme a pu entrer en contact. La musique ne serait pas la même sans l’obstination de João. Il fut une illumination mystique. » Gilberto Gil va encore plus loin : « Tous les cent ans apparaît un génie de la chanson et ce génie, c’était João. »

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