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Interview – Lisa Batiashvili  : “Les artistes sont le porte-voix de la société. Il ne faut pas reculer devant cette responsabilité.”

Par Lena Germann |

Violiniste, ambassadrice, Européenne… Lisa Batiashvili ne fait pas “que de la musique”. À l’occasion de la sortie cet été de son album “Secret Love Letters”, elle nous parle de sa grande amitié avec le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin, de l’importance d’encourager les jeunes talents et des rapports entre musique et politique.

Quel rapport peut-il et devrait-il y avoir entre musique et politique ? Absolument aucun pour les uns ; pour les autres – dont Lisa Batiashvili fait partie –, ce sont deux choses presque indissociables. Violoniste allemande née en Géorgie, elle s’intéresse activement à la politique depuis des années, notamment du fait de ses origines, et souhaite que sa musique transmette un message : “Beaucoup d’exemples ont montré que l’art et la culture étaient étroitement liés à la politique. Et même sans s’engager en politique, les artistes sont à la fois le miroir et le porte-voix de la société.”

Outre son activité d’interprète de renommée mondiale, Lisa Batiashvili joue un rôle d’ambassadrice musicale et soutient, à travers la structure qu’elle a créée, la Lisa Batiashvili Foundation, de jeunes musiciennes et musiciens géorgiens. Elle nous présente l’un de ces nouveaux talents dans son dernier album, Secret Love Letters, et nous livre à cette occasion un précieux aperçu de son processus de création, de sa profonde amitié avec le chef Yannick Nézet-Séguin et de son engagement politique, plus important que jamais depuis le début de la guerre en Ukraine.

Pour commencer, souhaitons beaucoup de succès à votre dernier album, Secret Love Letters, sorti en août 2022. Dans ce très beau projet, vous mettez en avant les liens entre la littérature et trois chefs-d’œuvre du répertoire pour violon. D’où est venue l’idée de cet album romantique ?

J’ai d’abord été inspirée par le Concerto pour violon n° 1 de Szymanowski, que j’ai joué pour la première fois il y a environ quatre ans, donc très tard. J’y ai découvert une toute nouvelle palette d’émotions, marquée par la passion, l’amour inassouvi, la conquête, l’imaginaire… Un mélange complexe très lié au sentiment amoureux : c’est une œuvre – même si elle est plutôt courte pour un concerto – qui offre une diversité incroyable de couleurs, de facettes, d’explosions de sentiments et, à parts égales, de grandes subtilités. Comme soliste, on plane au-dessus de l’orchestre. Même quand l’orchestre joue à plein, le son du violon passe, il apporte une touche de magie. Le contexte de l’œuvre, on le connaît, on sait que Szymanowski y exprime son homosexualité, dont il n’a parlé que beaucoup plus tard, et qu’il a intégré énormément de choses à cette œuvre-là.

Les sonorités du concerto sont très proches de la musique impressionniste française et de la littérature française, qui décrit si souvent le sentiment amoureux dans toute sa richesse. C’est de là qu’est venue l’idée d’enregistrer le Poème d’Ernest Chausson. À l’origine, le Poème devait être un concerto pour violon. Chausson l’a dédié au poète russe Ivan Tourgueniev ; c’est un genre par définition très poétique, proche de la littérature et des textes qui ont toujours influencé et inspiré la musique. C’est tout cela qui lie intimement les deux œuvres, cet état d’esprit, cette façon d’utiliser toute la palette d’idées et de couleurs de la musique pour y intégrer des sentiments très intimes et très forts et les exprimer à travers elles.

Enfin, nous avons pensé à la Sonate de César Franck car évidemment, il n’était pas question que notre duo violon-piano sonne tout petit à côté des pièces avec orchestre ! Il fallait une œuvre puissante, qui rende justice à la richesse de cette combinaison. En plus d’être extrêmement populaire, la Sonate pour violon de Franck est à mes yeux une pièce très passionnée, une pièce qui parle d’amour. C’est toujours un plaisir de réunir sur un même album musique de chambre et musique d’orchestre, car ça permet de faire entendre les multiples possibilités du violon.

© Peter Adamik

Secret Love Letters est un album thématique, comme le précédent, City Lights. Est-ce que l’idée vous travaillait depuis longtemps ? Allez-vous encore développer ce concept à l’avenir ?

Oui, de plus en plus. Bien sûr, il y a aussi quelques enregistrements où j’interprète juste de grands concertos pour violon, Tchaïkovski, Prokofiev, etc.. En fait, ça dépend d’avec qui on travaille. L’enregistrement avec Daniel Barenboim par exemple, c’est clair : ce n’est pas un album thématique. Mais en musique comme dans la vie, je suis plutôt contre trop de théorie, et ça me va très bien de raconter une histoire, y compris personnelle, dans un album, et d’en profiter pour enregistrer encore un grand concerto – pas juste en disant : “OK, les autres l’ont joué comme ça, et moi je vais le jouer autrement.” Pour les œuvres courtes en particulier, c’est important et intéressant d’avoir un fil rouge qui se révèle à mesure qu’on écoute et qui relie les différentes pièces. Ça peut être un concept ou juste une proximité musicale, mais pour moi, vu la quantité de disques qui existent déjà, c’est la seule manière de donner un intérêt à ce qu’on continue d’en sortir !

La Sonate de César Franck m’a aussi offert l’occasion de présenter une nouvelle étoile de la musique classique : Giorgi Gigashvili. Un pianiste auquel je suis naturellement très attachée, en tant qu’artiste géorgienne, et qui a été l’un des premiers musiciens soutenus par ma fondation. Mais indépendamment de cela, c’est un artiste singulier, avec une manière de pratiquer la musique très tournée vers l’avenir. Quand on regarde la nouvelle génération de musiciennes et musiciens, qui ont dans les 20 ans, on voit comment la musique classique va évoluer. Chaque génération amène quelque chose de nouveau, mais on se fait toujours un peu de souci pour la musique classique : est-ce qu’elle n’est pas en danger, à cause de la numérisation, du marketing, etc. ? Et on a raison, mais il se passe aussi quelque chose de très positif. Les artistes qui arrivent aujourd’hui sur scène sont plus polyvalents. Non seulement ils excellent dans le répertoire classique, mais ils sont doués pour plein d’autres choses. Par exemple, on voit de très jeunes musiciennes et musiciens diriger, jouer de plusieurs instruments, chanter ou pratiquer à la fois le classique et le jazz. C’est très frappant chez celles et ceux que je côtoie. Et c’est très important pour moi de les faire connaître, dès le début de leur carrière.

Les jeunes s’éloignent de plus en plus de la musique classique. Avez-vous des idées, en plus de la fondation, pour inverser la tendance ?

Le problème se posait déjà quand j’étais petite et malheureusement, ça n’a pas beaucoup changé. À mon avis, c’est peut-être justement cette nouvelle génération d’artistes polyvalents qui va ramener les gens dans les salles de concert. Nous devons aussi travailler à rendre les concerts eux-mêmes, dans leur structure et leur déroulement, plus créatifs et plus modernes. Ne pas nous contenter de faire comme il y a quatre-vingt ans : j’arrive sur scène, je m’accorde, je joue. Quand on compare avec d’autres spectacles, de jazz ou de pop par exemple, on voit ce qui compte pour le public d’aujourd’hui, en plus de la qualité de la musique : créer une tension, une ambiance, peut-être quelque chose de visuel… J’espère que la nouvelle génération osera davantage, qu’elle arrivera à créer des liens encore plus forts entre la musique et son public.

Sur votre dernier album, en plus de Giorgi Gigashvili, on trouve le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin, avec qui vous cultivez depuis des années une relation de travail et d’amitié. Comment a-t-elle commencé ?

On a vraiment notre histoire tous les deux, comme beaucoup de musiciennes et musiciens qui sont très proches, qui grandissent un peu ensemble. Avec Yannick, on se connaît depuis quinze ans, mais c’est comme si c’était beaucoup plus, parce qu’on a énormément travaillé ensemble. Tout ce temps passé sur scène était un vrai bonheur, et très sincèrement, il y a des personnes comme ça avec qui l'on s’épanouit, qui nous font comprendre pourquoi on joue de la musique. Cet élan musical partagé, c’est quelque chose d’unique. Avec Yannick, j’ai trouvé une communauté d’âme qui m’est très précieuse. À mes yeux – et aux yeux de tous –, c’est un musicien extraordinaire, et cette relation de frère et sœur qu’on a sur scène persiste en dehors de la scène. On part en tournée ensemble, on vit des tas de choses, on s’éloigne, on se retrouve… On vieillit ensemble, en fait !

On a joué ensemble pour la première fois en 2008, avec le Deutsches Symphonie-Orchester Berlin. On a aussi fait deux ou trois tournées communes. Cet album – Secret Love Letters – est notre premier enregistrement commun, et c’est aussi ma première expérience d’enregistrement avec un orchestre américain. Ça n’a pas toujours été facile, surtout en venant d’un label européen : on n’a pas beaucoup de liberté, il y a énormément de contraintes d’horaires à respecter… Mais c’est resté une expérience formidable. J’ai aussi l’impression que Yannick comprend des choses, dans la musique, que tout le monde ne verrait pas de la même façon. Savoir qu’on est sur la même longueur d’onde sur tel ou tel aspect, c’est beau, je trouve, et ça crée une confiance qui a été particulièrement précieuse pour cet enregistrement.

Lisa Batiashvili avec Yannick Nézet-Séguin en concert à la Philharmonie de Paris, Septembre 2022. © Todd Rosenberg

Pouvez-vous nous en dire plus sur la Lisa Batiashvili Foundation, que vous avez créée l’année dernière ?

Lors d’un festival en Géorgie, j’ai eu l’occasion de mettre en valeur quelques jeunes talents. Pour certains, je ne les avais encore jamais rencontrés, je ne les connaissais que de nom. Quand je les ai entendus jouer, j’ai su que j’allais poursuivre l’expérience. On n’était pas encore sortis du Covid, j’avais un peu plus de temps que d’habitude. J’ai toujours voulu soutenir de jeunes artistes géorgiens. Dans ce domaine où il y a non seulement beaucoup de concurrence, mais aussi une multitude d’obstacles et de pistes possibles, je sais à quel point ça compte de recevoir le bon coup de pouce au bon moment, de comprendre dès le tout début de sa carrière comment certaines choses fonctionnent. De pouvoir s’appuyer sur quelqu’un qui peut toujours aider, même juste un peu. À ce jour, nous avons distribué cinq bourses, et même si nos finances sont encore modestes, alimentées par un petit cercle, nous en avons beaucoup fait en seulement un an et demi. Quatre de nos cinq boursiers étudient déjà en Europe, nous avons pu nous procurer de nombreux instruments, financer des masterclasses ou établir des contacts avec des musiciennes, musiciens et agences d’envergure.

En parallèle, un nouveau projet est né, qui n’était pas prévu. Depuis la guerre en Ukraine, nous avons ouvert un deuxième volet, qui consiste – par des voies assez compliquées – à soutenir des musiciennes et musiciens ukrainiens qui se trouvent encore dans le pays agressé, via différents programmes de concerts ou de levées de fonds. Nous avons déjà réuni des contributions assez importantes et touché plus de 150 artistes, mais vu l’ampleur de la catastrophe, ce n’est bien sûr qu’une goutte d’eau. On se sent très impuissants, mais en ce moment, ça m’aide de pouvoir faire au moins un petit quelque chose pour ces gens qui ont tout perdu.

© Peter Adamik

Votre engagement politique n'est pas récent. On se souvient par exemple du Requiem for Ukraine que vous avez joué en bis en 2014. D’où tirez-vous cette motivation ?

Surtout de mes origines, bien sûr, et peut-être encore plus depuis la guerre de cinq jours, en 2008  : une partie de la Géorgie s’est trouvée sous occupation russe, et le monde n’a pratiquement pas réagi. La guerre a été si courte que son ampleur n’est pas comparable à celle de la guerre aujourd’hui en Ukraine, mais nous avons bel et bien perdu une part importante de notre territoire, et les tensions et provocations se poursuivent. Il suffit de s’informer – et il n’y a vraiment pas besoin d’être spécialiste pour ça –, d’essayer de comprendre ce qui s’est vraiment passé, pour savoir tout ce qu’une grande puissance a entrepris et continue d’entreprendre pour brimer la liberté économique et culturelle, empêcher les jeunes générations de construire un avenir meilleur… En tant qu’artiste internationale, ça me donne bien sûr envie d’agir contre ça, d’essayer d’ouvrir un peu les yeux du reste du monde.

Je pense que ce qui se passe aujourd’hui est la conséquence des dix à vingt dernières années. On a fermé les yeux sur beaucoup trop de choses. Le plus souvent au niveau politique, bien sûr, mais aussi dans la société en général. Je viens d’un tout petit pays qui pourrait disparaître du jour au lendemain. Mais c’est aussi un pays qui a survécu au passage des siècles. Il y a dans ce peuple une force qu’il tire je ne sais d’où, une volonté de conserver son identité, sa langue, sa religion, son écriture, même après toutes les guerres. La musique est la langue que je parle à l’étranger, c’est ma façon de communiquer avec les autres, mais je ne viens pas de nulle part, mes racines sont dans ce pays avec tout ce qu’il a traversé. Et je pense que plus les gens recevront d’informations, plus la société réagira de manière adéquate au problème.

Beaucoup d’exemples ont montré que l’art et la culture étaient étroitement liés à la politique. Et même sans s’engager en politique, les artistes sont à la fois le miroir et le porte-voix de la société et des événements. Il ne faut pas reculer devant cette responsabilité, mais en avoir conscience et chérir la possibilité de s’adresser au monde à travers la musique.

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