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François Hudry : Cum grano salis

Les autres voies de Placido Domingo

Par François Hudry |

La nature est très injuste, car même si la grande Birgit Nilsson chantait encore le rôle d'Isolde à plus de 60 ans, la voix masculine possède en général une longévité accrue par rapport à celle des cantatrices. La parution imminente du dernier enregistrement de Placido Domingo (72 ans), annoncé par SONY pour la semaine prochaine, rend les amateurs de chant impatients, d'autant plus que le grand ténor espagnol chante désormais en baryton depuis quelques temps. Vous le trouverez déjà sur votre Qobuz en pré-commande avant la date officielle du 19 août. Adieu aux Duc de Mantoue, Radamès, Othello, Don José, Lohengrin et bien d'autres, mais bienvenue aux grands rôles de baryton verdien qui figurent sur ce prochain album, accompagnés par l'Orquestra de la Comunitat Valenciana dirigé par Pablo Heras-Casado. La couverture très réussie nous offre un joli clin-d'oeil avec cette parodie du célèbre portrait de Verdi peint par Giovanni Boldini en 1886. Même haute-forme, même écharpe blanche nouée au ras du coup, même taille de la barbe, mêmes cheveux blancs dépassant du chapeau. Mais l'extraordinaire regard froid qui semble vous analyser et les yeux bleux perçants de Verdi sont d'une autre nature que ceux de son avatar aux traits plus doux et paisibles.

Changer de registre est en fait un retour aux sources pour Placido Domingo, une manière de boucler la boucle, puisqu'il a commencé à chanter en baryton à l'âge de 18 ans, avant de passer en ténor sur les conseils de ses professeurs. En abordant aujourd'hui ces nouveaux rôles, Domingo change aussi de psychologie, car l'épaisseur de la voix va de pair avec celle des personnages eux-mêmes. Il faudra désormais s'habituer à écouter ce diable de musicien chantant le Père Germont (Traviata), Rodrigue (Don Carlo), ou Rigoletto. Devant la puissance vocale et expressive de ses dernières incarnations verdiennes, on se prend à rêver en l'imaginant interpréter Scarpia (Tosca), un des personnages les plus noirs et les plus odieux de toute l'histoire de l'opéra. Il y a quelques années, Domingo avait décliné la demande de Gérard Mortier qui souhaitait lui confier ce rôle à l'Opéra de Paris. Une proposition qui venait sans doute trop tôt et qui en avait fait sourire certains, mais qui n'était toutefois pas dénuée de vraisemblance. L'avenir nous le dira. Voilà plusieurs années que le chanteur espagnol explore d'autres voies musicales, notamment comme chef-d'orchestre, un rôle dans lequel il excelle, semblant défier une santé défaillante qui inquiète de plus en plus ses proches et ses admirateurs. Si son cancer du côlon semble jugulé, une nouvelle alerte a contrecarré ses plans au début de cette été, avec une embolie pulmonaire prestement soignée au début du mois de juillet. Il ne devrait pas tarder à remonter sur scène, en principe à Vérone où on l'attend pour un gala Wagner-Verdi et dans Nabucco de ce dernier.
Personnage charismatique, simple et souriant, Placido Domingo désire aussi transmettre son art et initier la jeune génération à la musique classique, notamment à travers le concours Opéralia et sa volonté affirmée de vouloir introduire l'apprentissage de la musique à l'école.

On peut comparer la longévité de sa voix à celle de son compatriote Alfred Kraus qui a chanté pendant plus de quarante ans et jusqu'à un âge avancé. Il y a aussi le grand Carlo Bergonzi, 89 ans aujourd'hui, qui donne encore des leçons de chant, n'hésitant pas à chanter occasionnellement. Il va peut-être battre le record du ténor Hugues Cuenod, ce grand maître de la mélodie française, qui avait fait ses débuts au Metropolitan Opéra de New York, à 90 ans (!), dans le rôle de l'empereur Altoum (Turandot) aux côtés d'un certain...Placido Domingo émerveillé et sous la direction de James Levine. Mais Cuenod, qui avait une grande lucidité et un humour féroce, disait à qui voulait l'entendre qu'il ne risquait pas de perdre sa voix puisqu'il en avait jamais eu...

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