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Rencontre avec Pat Metheny

Par Jean-Michel Proust |

A l'occasion de la sortie de son album KIN enregistré avec le Pat Metheny Unity Band.

Jean-Michel Proust : Comment parler de cet album Pat Metheny : comme un premier ou un second disque du Pat Metheny Unity Group ?

Pat Metheny : Bonne question. L’adjonction de Giulio Carmassi a complété et bouclé la cohérence de ce groupe. Dans un certain sens, c’est un premier disque avec le groupe au complet et tel qu’il doit désormais sonner. Mais en réalité, c’est un second album car les quatre premiers musiciens du quintet ont enregistré un premier album l’année dernière qui s’est d’ailleurs vu récompensé par un Grammy Awards, mon 20ème.

Qu’avez-vous appris avec ce deuxième album ?

Comme j’ai pu le dire, le premier album Unity Band était un documentaire réfléchi en noir et blanc de quatre musiciens en train de jouer dans un studio d’enregistrement. Ce nouveau disque est plus comme la version technicolor IMAX de ce qu’il est devenu après avoir joué plus de cent concerts de part le monde. Au cours de cette période, le groupe est devenu l’une de ces combinaisons rares où le Tout est plus que la somme de ses parties. Il a pris une réelle consistance et cela semblait appeler à une expansion et de nouvelles recherches. En même temps, j’ai eu envie d’écrire en utilisant un concept plus luxuriant et orchestré qui aille au delà des limites sonores de ce qu’un quatuor peut invoquer. Mais je ne voulais pas perdre l’énergie, la concentration et l’intensité que ce groupe a développées. Je voulais aller plus loin.

Présentez-nous les membres de cet orchestre désormais baptisé le Pat Metheny Unity Group.

Il y a Ben Williams à la basse. Je les découvert lors de la présentation par Christian McBride de ses élèves de la Juilliard. J’ai complètement craqué pour cet artiste qui avait deux morceaux personnels lors de ce concert. Je l’ai ensuite engagé pour remplacer Christian quand ce dernier n’était pas disponible. C’est un formidable musicien et une belle personne. Ben est capable de prendre des risques. Il a l’esprit ouvert à toutes les aventures qui se présentent à lui. Son jeu m’inspire et il m’est facile d’écrire pour lui. Il y a bien plus que du Jaco Pastorius en lui, il a un véritable sens de l’espace. Depuis qu’il a remporté le Prix Thelonious Monk, il est très demandé et je suis chanceux de l’avoir dans ce Pat Metheny Unity Group. A la batterie, Antonio Sanchez fut un choix évident pour ce projet, il est avec moi depuis dix ans déjà, c’est l’un de mes collaborateurs les plus proches. Et puis il a beaucoup travaillé avec Chris aussi. C’est un batteur remarquable, il n’y en a pas d’autre comme lui. Et je ne crois pas qu’on aurait pu trouver, Chris et moi, une meilleure équipe que Ben et Antonio pour jouer ensemble. Giulio Carmassi est le dernier arrivé. Il joue du piano, de la trompette, du trombone, du cor, du violoncelle, du vibraphone, de la clarinette, de la flûte, du saxophone alto, du Wurlitzer, il siffle à merveille et chante comme un ange. Il est juste incroyable ! Il est apparu dans mon radar grâce aux recommandations d’un ami, le bassiste Will Lee. Merci à lui de m’avoir indiqué cet extraterrestre venu d’Italie. Giulio m’a dit avoir été inspiré en voyant un de mes groupes en tournée en Italie alors que lui était jeune musicien et avoir toujours pensé trouver sa place dans un de mes projets. Il a apporté à cet orchestre le petit quelque chose sans lequel le groupe n’était pas complet. Il est d’une invention sans limite. Toujours là où on ne l’attend pas. Toujours là où on est heureux de le trouver. Et puis il y a Chris Potter au saxophone ténor et à la clarinette basse.

Parlons-en, cela fait bientôt trente ans que vous n’aviez pas enregistré sous votre nom avec un saxophoniste ténor.

C’est exact. Le dernier disque avec un ténor, c’était pour l’album 80/81 avec non pas un mais deux saxophonistes : Michael Brecker et Dewey Redman. Dans d’autres contextes, j’ai pu enregistrer avec Joshua Redman pour son album Wish, Michael Brecker pour ses albums personnels, Kenny Garrett, Gary Thomas, Dave Liebman, Donald Harrison, David Sanchez et, bien sûr, Ornette Coleman pour Song X. Mais sous mon nom, depuis 80/81, je ne trouvais pas la personne qui puisse correspondre à ma vision de la place d’un ténor dans le groupe. Quand j’écris la musique, j’ai une notion exacte de ce que je souhaite entendre et je ne trouvais pas la bonne personne.

Qu’est-ce qui vous a motivé cette fois-ci à retrouver la combinaison ténor/guitare ?

Ce qui m’a motivé porte un nom : Chris Potter ! C’est l’un des plus grands musiciens actuels tous instruments confondus. Quand Antonio Sanchez nous a invité tous les deux pour son premier disque sous son nom, j’ai tout de suite ressenti ce phrasé, cette manière naturelle de jouer, ce tempo sans faille, cette mise en place impeccable. J’ai commencé à penser qu’on pourrait construire quelque chose avec lui pour ce nouveau projet. Aujourd’hui, je suis intarissable quand je parle de Chris. Il a tant de niveaux d’excellence. Il a tant de virtuosité, de facilité dans tous les registres de son instrument. Je n’avais jamais entendu cela jusqu’alors. Dans sa manière de ne jamais se trouver à cours, il me fait penser à Gary Burton ou Ornette Coleman. Il a tant de profondeur dans son jeu. Je le redis, il est un des plus grands musiciens avec lequel il m’ait été donné de jouer. Il m’a inspiré la genèse de cet orchestre, les autres se sont imbriqués tout naturellement.

Le répertoire est constitué de morceaux aux titres bizarres.

Les titres eux-mêmes n’ont pas beaucoup d’importance, je les trouve bien après que la musique n’ait été composée.

La musique semble laisser beaucoup de place à l’improvisation. Le résultat de très nombreux concerts j’imagine.

La cohésion du groupe est le résultat du casting de départ et, effectivement, des nombreuses dates que nous avons données ensemble. Mais pour parler de la musique. Vous devez savoir que j’écris tout. J’ai une notion très précise de ce que je veux entendre. Chaque morceau est une architecture. Un concept global. Avec ce groupe, tout est possible.

Comment avez-vous trouvé le nom du groupe : Pat Metheny Unity Group ?

Cela remonte à mon enfance. La ville où j’ai grandi dans le Missouri est appelée la ville de l’unité. C’est là que se trouve le QG de ce que nous appelons l’église de l’Unité. Je tiens à préciser que je ne suis pas membre de cette église. Mais l’histoire veut que ma famille et celle qui a fondé cette église, la famille Fillmore, ont de tous temps entretenu d’excellents rapports au point de fonder un orchestre commun, l’orchestre de l’unité. Mon père y a joué, mon frère y a joué et moi-même, j’y ai joué du cor. L’idée de cet orchestre était de jouer tous les dimanches de l’été. Comme nous avons démarré notre tournée l’été avec ce groupe, j’ai eu l’idée de reprendre ce nom d’unité. Un bon mot pour entreprendre la conquête du monde, non ? Au delà de ce nom, le concept qu’il induit et qu’il implique me séduit. L’Amérique et la musique qu’elle a produite provient d’un melting pot du meilleur de différentes culture et du meilleur de différents peuples. Les mots « jazz » et « fusion » ne seraient rien sans cette idée d’unité. Toute ma vie musicale repose sur ce concept d’unité et de réconciliation pour en faire une seule et même pensée globale. Ce groupe est pensé dans cet esprit. J’ai beau être un leader et un compositeur, l’orchestre est l’unité constituée de différentes individualités. Ce nom de groupe est donc le meilleur que je puisse trouver pour ce projet.

Le dernier disque reçu cette année et portant votre nom s’intitule : Tap : John Zorn’s Book of Angels, Vol. 20. Le résultat d’une étroite collaboration avec le saxophoniste ?

Pas du tout. Je connaissais et admirais John Zorn depuis la fin des années 70 et j’ai suivi ses étonnantes productions tout au long de sa carrière. Il y a quelques années, John m’a contacté pour écrire quelques lignes dans Arcana, l’une de ses publications. Puis nous avons démarré une relation épistolaire inspirée par courriel. Aussi difficile que cela puisse paraître, nous ne nous étions jamais rencontrés en personne toutes ces années. Je lui ai dit que, depuis le début, je m’intéressais de près à sa série Book of Angels et que pensais pouvoir contribuer de manière singulière à cette collection. Il m’y a encouragé avec enthousiasme et m’a fait quelques suggestions sur les titres qui n’avaient pas encore été enregistrés. J’ai donc choisi ceux qui sortaient du lot et qui me parlaient le plus. Je les ai enregistrés, seul, un par un dans mon studio personnel l’année suivante, chaque fois que l’occasion m’en été donnée. C’est seulement quand tout a été terminé et mixé que je me suis décidé à lui envoyer la musique. Ce fut l’occasion de nous rencontrer. On a ensuite coproduit le disque sur nos deux labels confondus : Tzadik et Nonesuch. On finira bien par jouer ensemble un jour où l’autre. Mais nos emplois du temps ne sont guère compatibles.

Une dernière question, Pat Metheny, quel a été le disque qui a tout déclenché dans votre vie ?

Difficile de répondre. J’ai envie de citer des œuvres complètes, celles de Charlie Parker, John Coltrane, Miles Davis. Mais pour répondre à votre question, j’ai envie de dire Four & More de Miles Davis. Ce fut mon premier disque de jazz, j’avais 11 ans. Je l’écoute toujours avec le même plaisir.

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