Opéra « Et nous le monde », création mondiale : rencontre avec Graciane Finzi

Création à Saint Denis d'un opéra, dont le texte est écrit et joué par des adolescents d'un lycée professionnel du 93.

Vendredi 6 mai. Le drame lyrique Et nous le monde est une commande ambitieuse de Radio France, en partenariat avec le Festival de Saint-Denis, et dans laquelle des élèves de première professionnelle ont versé leur regard frais et touchant.

Par Jérémie Lumbroso | Actualité | 4 mai 2011
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Date : le 6 mai 2011 de 20:00 à 21:00

Le Chevalier de la Barre est un jeune homme de 19 ans qui, en 1766, connaît la torture et la mort pour n’avoir pas salué une procession religieuse. Symbole de l’intolérance de son époque, il est mis en regard à l’intolérance, au regard dépréciatif porté sur les jeunes des banlieues difficiles, y compris par eux-mêmes, et ce au travers d’un livret émouvant écrit en partie par des élèves d’une première professionnelle du lycée Bartholdi, du 93.

Sur ce livret, Graciane Finzi a composé Et nous le monde, qui sera créé cette semaine, par le chœur de Radio France et l’Orchestre National de Paris, dirigés par Mélanie Levy-Thiébaut, et qui fera intervenir une partie des lycéens ayant pris part à l’écriture.

Le concert, gratuit sur réservation au 01 48 13 06 07, aura lieu le vendredi 6 mai à 20h, à l’amphithéâtre X de l’Université Paris VIII (métro L13, Saint-Denis Université, voir la page de l’université pour plus d’information sur l’accès) dans le cadre du Festival de Saint-Denis, édition 2011.

Une retransmission radio aura lieu lundi 23 mai à 12h35 sur France Musique.

Rencontre avec Graciane Finzi, la compositrice.

La genèse de cet opéra est particulière, pouvez-vous nous en parler ?

Absolument. J’ai la chance de souvent avoir des commandes de Radio France. J’ai donc l’habitude de travailler avec des grands orchestres dont les moyens ne me limitent ni dans la technique ni dans l’expressivité. Ainsi c’est mon métier d’écrire pour ces orchestres, et j’y suis à l’aise.

« Le texte des lycéens a une poésie, une profondeur, une déchirure... »

C’est au niveau du livret que le projet est particulier. Le librettiste, Jacques Descorde, a animé un atelier d’écriture avec des élèves d’un lycée professionnel du 93, le lycée Bartholdi, en première « Maintenance d’Équipement Industriel ». Au départ, ces lycéens ne sont pas le genre de librettiste auquel on pense, bien entendu. Mais cet atelier d’écriture, grâce à l’investissement de Jacques Descorde et de Pascale Dumatey, leur professeur de français, a permis en assez peu de temps de dégager un texte fort et personnel.

C’est extraordinaire dans la mesure où ces jeunes n’avaient aucun contact préalable avec la musique classique contemporaine (ou non-contemporaine, d’ailleurs), pas plus qu’avec l’écriture littéraire.

Aviez-vous le livret dans son intégralité lorsque vous avez composé la musique ?

Oui. Les ateliers se sont terminés en novembre 2010. Jacques Descorde a mis les phrases des jeunes en forme — car il y avait effectivement des redondances, des répétitions — et les a intégrées à son texte sur le Chevalier de la Barre. J’ai eu le livret final fin novembre, début décembre... et comme il fallait que je livre la partition à mon éditeur en février, cela a été une période de travail intensif.

En réalité tout a été fait dans l’urgence. Malgré cela, le résultat est exactement ce que j’aurais approfondi en, peut-être, une année complète. Je ne suis pas frustrée, d’un point-de-vue du temps. Il est même possible que l’urgence m’ait aidée.

Mais je connaissais la thématique de base. Le Chevalier de la Barre fut accusé d’impiété et de sacrilège et condamné à subir la question ordinaire et extraordinaire, autrement dit à être torturé, à avoir le poing et la langue coupés, à être décapité et brûlé avec l’exemplaire du Dictionnaire Philosophique cloué sur le torse. Il avait 19 ans.

L’intérêt du projet était de faire le parallèle entre ce jeune et l’intolérance de son époque, avec l’intolérance d’aujourd’hui. Cette problématique, ainsi que cette manière assez particulière de l’aborder, m’a passionnée. Et le texte m’a emballé parce qu’il y a une poésie, une profondeur, une déchirure, une revendication, de l’amour, bref tout ce que vous voulez dans l’écriture de ces jeunes, et cela m’a complètement portée dans l’écriture de ma musique.

Vous n’en êtes pas à votre premier opéra qui fait intervenir des enfants ou des adolescents ? Qu’est-ce qui vous interpelle dans ce choix ?

Cela a commencé avec une commande qui m’a été passée pour un opéra avec chœur d’enfants, Le Clavier Fantastique (2000). L’œuvre était destinée à être chantée par des écoles, les enfants seraient à peu près trois cents à chanter, accompagnés toujours par une maitrise et un orchestre professionnels. (Au passage, j’insiste qu’il est toujours possible de travailler avec un orchestre amateur, mais pas simultanément avec des enfants qui ne connaissent pas encore la musique.)

Lorsque j’ai vu que je pouvais écrire une musique très difficile, et que ces enfants parvenaient à en faire quelque chose, que l’expérience les sortait d’eux-même, les tirait peut-être même vers le haut — et que je pouvais faire cela sans faire de concessions, que cela demeurait entièrement ma propre musique, j’ai trouvé cette expérience très intéressante, et j’ai voulu la renouveler.

L’opéra pour adolescents Là-bas peut-être (2003) est un peu à part. Car s’il s’adresse à un public adolescent, il est en revanche chanté par des chanteurs du CNSM, en début de carrière, et un orchestre professionnel. Et dans ce cas, je ne fais pas intervenir de jeunes non-musiciens.

« Aucun ratage possible : il faut les passionner ! »

En dehors de l’intérêt musical, il y a un aspect social. Je ne peux pas aller me porter volontaire dans un pays du tiers monde, ou porter la bonne parole. Mais je suis très heureuse d’aller porter ma musique et mon professionnalisme. C’est important d’aller à la rencontre de jeunes qui n’auraient jamais connu ce travail-là. Il ne faut pas les infantiliser : il faut leur faire le crédit d’être capables de comprendre des choses difficiles, et simplement leur ouvrir une porte.

Puis il est crucial de ne pas les tromper. C’est simple. Si le public de l’Opéra de Paris est déçu par une œuvre contemporaine, cela ne l’empêchera de continuer à aller à l’opéra contemporain ou non. Par contraste, avec ces jeunes, si l’expérience est ratée, il se peut que pour eux elle le soit de manière permanente. Si une porte peut s’ouvrir et les amener à aller un peu aux concerts, à être un peu curieux d’une musique qui n’est a priori pas la leur, on ne peut pas louper le coche.

Un opéra faisait intervenir des adolescents, et composé en partie pour eux, doit probablement être sujet à contraintes, non ?

Je ne peux pas faire de concessions au niveau de la musique, ce serait contre-productif, c’est toujours pareil. Mais il faut quand même faire deux pas vers eux pour qu’ils en fassent quatre vers nous. Ce qui veut dire que puisqu’on m’a commandé une œuvre de 50 minutes, je ne peux pas être ennuyeuse pendant 50 minutes. Ma musique, je pense, n’a jamais été ennuyeuse !! Mais je veux dire ennuyeuse pour eux.

Je ne peux pas les tromper, il faut qu’il y ait une dynamique. C’est pour cela que l’opéra a été découpé en quatorze séquences différentes. Ces séquences sont très distinctes les unes des autres. Dans l’une d’entre elles, par exemple, le chœur de Radio France incarne un juge lors du procès du Chevalier de la Barre. L’opéra est riche en événements, et chaque séquence en amène une autre qui est une surprise théâtrale.

Il fallait toutefois qu’il y ait une unité. Un opéra doit être cohérent. C’est pour cela qu’un travail en amont a été indispensable. Des paramètres nombreux, comme celui de savoir comment traiter un chœur professionnel, des jeunes qui ne chantent pas — deux mondes différents —, auxquels se joignent deux comédiens professionnels, un orchestre.

Pouvez-vous décrire quelques uns des moments forts de la partition ?

L’opéra commence par le lever du jour. Le Chevalier de la Barre est sur sa statue à Montmartre et contemple Paris. Le chœur chante une harmonie, bouches fermées, et une petite trompette fait des mi répétés à différents rythmes avec une sourdine Harmon. Cet accord revient tout au long de la partition d’ailleurs, comme une sorte de leitmotiv symbolisant la statue qui est toujours sur scène ; il est soit joué par les cordes, soit chanté par le chœur. L’âge du Chevalier de la Barre revient aussi souvent, « 18, 19, 18, 19 », scandé par les jeunes. Cet aspect est important, parce qu’il n’avait que 19 ans lorsqu’il est mort.

« Une explosion de lumière, comme des âmes qui se dirigent vers leurs propriétaires »

Un passage, qui pour moi est très beau, provient de ce que Jacques Descorde a sollicité leurs idées en leur demandant d’imaginer ce qu’ils voient de leur fenêtre. Ce peut être des phrases un peu d’argot, « j’aperçois des chnaiques et des chnaiques », et ça peut être une façon simple d’énoncer leur quotidien, « des bâtiments, des jeunes sous les porches, je vois aussi des trafics de drogue, je vois un parc avec beaucoup d’enfants ». En fait ils voient des choses qui leur font un peu mal. Ils voient, par exemple, « de ma fenêtre, je vois la voisine qui passe son temps à regarder, à croire que c’est une indic’, à croire qu’elle n’a rien à branler de ses journées, peut-être que c’est elle qui balance »…

Ensuite, une autre séquence, où Jacques Descorde leur a demandé ce qu’ils voyaient lorsqu’ils ferment les yeux, amène d’autres descriptions très imagées et également remarquables. « C’est le ciel à moitié noir, et l’autre à moitié en orange, jaune, c’est la fin de la nuit, » ou « une vision floue du monde qui fait peur, c’est ce que je vois. » Certaines images sont poétiques et surprenantes : « C’est la nuit éclairée, avec des mini-éclairs. On dirait que tout va vite, mais comme tout va vite, l’image est floue. Cela fait penser à une explosion, ou à des sortes d’âmes qui se dirigent vers leurs propriétaires. »

Cela s’insère dans la musique soit dit par un des comédiens, soit ce sont les jeunes qui parlent, ou alors le chœur qui chante. Il y a un partage qui, je crois, est assez réussi. Et l’orchestre est présent en permanence.

Quel(s) rôle(s) jouent les jeunes ?

Ceux qui interviennent sur scène — un nombre relativement faible par rapport à ceux qui ont participé à l’écriture (certainement pour des raisons de pudeur) — ont le trac. Ils se donnent complètement. Ils s’investissent beaucoup, c’est encore plus frappant, là, lors des dernières répétitions.

Les jeunes élèves, et le jeune comédien professionnel, Yannis Bougeard, jouent « Nous ». L’autre comédien, Jacques Descorde, joue le Chevalier de la Barre, c’est « Lui ».

Dualités en mots, en musique

Pour illustrer cette superposition, il y a, par exemple, la scène où le bourreau s’apprête à couper la langue du chevalier. « Le bourreau m’enchaîna sur le chevalet et m’arracha les vêtements, » c’est « Je ». Et pendant ce temps, en parallèle, « Nous » disent « 7h30 du matin, je ferme ma porte, je descends les escaliers, il n’y a personne » ou « j’arrive sur le trajet, il y a des collégiens, des lycéens. ». C’est le quotidien banal du jeune qui rejoint son lycée. C’est phrases sont alternées. Lorsque ce sont les jeunes qui parlent, il y a des percussions qui figurent les bruits quotidiens, et pour le chevalier, j’utilise des accords scandés, très dramatiques.

J’ai donc cette dualité entre le banal, et le drame de ce que subit le Chevalier de la Barre.

Mais ce n’est pas la seule dualité sur laquelle joue l’ouvrage. Il y a une scène où le chœur, dont nous traitons les voix avec du matériel électronique, joue un entretien d’embauche : « Quelle est votre expérience ? Parlez-moi de vous. Avez-vous du talent ? Quels sont vos défauts ? Avez-vous un jardin secret ? En équipe, savez-vous dire non ? » Parallèlement ou en alternant, les jeunes eux disent :

« {À 15h41, je vais mettre mon bleu de travail et mes chaussures de sécurité. — À 15h50, le prof nous dira quoi faire. — À 15h55, on ira dans l’atelier.} »

Et ainsi de suite. D’un côté l’un des jeunes raconte sa journée avec un minutage très précis lorsqu’il s’habille, met les machines en route, etc., de l’autre un employeur potentiel. Une opposition intéressante, et je l’ai vraiment traitée musicalement : des rythmes de machines pour les jeunes, et un autre mode d’expression pour les employeurs.

À ce propos comment décririez-vous le style de la musique ? Et est-ce de la musique atonale ?

Oui, c’est ce que j’écris d’habitude, c’est ma musique à moi, mon orchestration à moi. C’est assez chargé, pas mal d’orchestre, les chœurs en harmonie même très dissonante, très divisé, des trames et des couches sonores très divisées, qui vont toujours en s’élargissant et en s’agrandissant. Et toujours une percussion assez prégnante, car c’est vrai que dans toutes mes œuvres la percussion est importante.

Parfois l’orchestration fait place à une instrumentation presque en solo. La onzième séquence, celle de la vie rêvée du Chevalier de la Barre, n’est accompagnée que d’un violon et d’un alto. C’est une séquence tendre et triste. Elle projette ce qui n’a pas été, ce qui aurait pu être.

Finalement, je me suis attachée à ce Chevalier de la Barre…

[Propos recueillis par Jérémie Lumbroso.]

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