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Interview

Miss Kittin et The Hacker : “L’électroclash, on ne savait même pas ce que c’était”

Par Smaël Bouaici |

Presque un quart de siècle après leurs débuts sur le label International Deejay Gigolo Records, Miss Kittin et The Hacker sortent leur “Third Album”, un disque qui célèbre leur amour pour le mouvement électro porté par des artistes comme Dopplereffekt, Drexciya, I-F ou Egyptian Lover, une esthétique à la fois rave et industrielle, dark et SF avec un peu de new wave et de punk dedans. Caroline Hervé et Michel Amato nous racontent leur parcours à l’avant-garde de ce mouvement qu’on a fini par appeler électroclash, leurs liens avec la Russie et l’Ukraine, et comment ils n’ont jamais cédé un pouce de leurs valeurs.

A quel moment avez-vous décidé de repartir pour ce troisième album en vingt ans ?

Kittin : C’était très progressif. Par exemple, quand on a une date tous les deux, on se marre beaucoup, ça nous rappelle des souvenirs. Quand on rejoue nos vieux morceaux, on se dit que ça fait longtemps. On commence à se manquer et il y a des rencontres aussi, des gens qu'on admire, qui nous poussent. Ça plante des graines dans nos cerveaux. Après, on en a parlé : si on fait un album, qu'est-ce qu'on va dire ? On a réfléchi, ça a mûri, et quand on s'est lancés, c'était fluide parce que, pour une fois, on en avait beaucoup parlé avant.

The Hacker : En 2019, le projet était sur les rails, mais avec le Covid, on a pris du retard. On a fini des morceaux pendant le confinement, mais ça n’avait aucun sens de le sortir alors qu'on ne pouvait pas se produire sur scène.

En laissant autant d’années entre chaque album, vous laissez aussi à votre public le temps d’avoir envie.

Kittin : On a toujours défendu la qualité plutôt que la quantité. Et c'est d'autant plus juste aujourd'hui que c'est facile de faire un morceau dans ton studio et de le sortir sur une plateforme. Nous, on ne travaille pas comme ça. On a besoin de ce temps pour faire les choses chacun de notre côté, on a besoin de se manquer. Prendre notre temps, c’est important.

The Hacker : C’est bien de ne pas bombarder les gens d'informations. Résultat, quand on poste quelque chose, ça a plus d'impact puisque les gens se disent : “Ça fait cinq ou six ans qu'ils n'ont rien fait, qu’est-ce qui se passe ?” Il y a des artistes qui sortent des disques tous les mois, tant mieux pour eux, mais ce n'est pas notre cas.

Qu'est-ce que vous pensiez que les gens attendaient de Kittin et The Hacker en 2022 ? C’est une question que vous vous êtes posée ou pas ?

Kittin : On ne se pose pas la question. Et d'ailleurs, il ne faut pas se poser la question. La vraie question, c'est pourquoi on fait cette musique, pourquoi on travaille ensemble et pourquoi on est bons et meilleurs que d'autres dans ce domaine ? Il faut cultiver ce dans quoi on est bons. Donc il faut s'isoler de ce que les gens vont penser, de ce qu'ils attendent. Il faut juste faire de la bonne musique, peu importe le style, peu importe de quoi tu parles. Et après, c'est notre challenge d'arriver à être modernes.

The Hacker : C’est un classique, mais il ne faut pas faire de la musique en pensant aux gens, mais pour se faire plaisir à soi-même. C'est hyper égoïste. Quand tu opères comme ça, tu fais un truc sincère qui va toucher les gens.

Kittin : Comme pour n'importe quel groupe, les gens attendent un deuxième tube aussi fort que Frank Sinatra. C'est le réflexe de base. Mais c'est impossible. Déjà, on ne peut pas. Et si on le faisait, on nous le reprocherait. Donc la question ne se pose même pas.

En tout cas, sur cet album, on sent la volonté de rester dans l'héritage de cette scène électro au sens pur, dans le sillage de Stingray, Dopplereffekt, Drexcya… Une scène qui est revenue à la mode il y a quelques années d’ailleurs.

The Hacker : C’est vrai qu’il y a eu un retour du son électro vers 2015-2016. C’est peut-être ce qui m'a donné envie qu'on rebosse ensemble parce que, d'un seul coup, il y avait un regain d'intérêt pour nos vieux morceaux. Des gens de 19 ans qui venaient me parler de Dopplereffekt, I-FLegowelt

Kittin : C'est pour ça que quand on rencontre Egyptian Lover qui nous dit de refaire un album, on se regarde et on se dit qu’on n'a plus trop le choix. Ou quand on reçoit un message de Keith Tucker, une légende de Detroit, qui nous dit “J’adore ce que vous faites”, ben on a tout gagné. Et pour nous, c'est une consécration.

Caroline, sur cet album, tu chantes en français pour la première fois. C’est une question de confiance ?

Kittin : La première question que je me pose, c'est : qu'est-ce que je n'ai pas encore fait ? Chanter en français, c’est un challenge, et comme on n'a plus besoin d'être compris à l’étranger, je peux me le permettre. Même si c'est un exercice difficile, parce que le français, c'est une langue qui, pour nous, est très intellectualisée, alors qu'en anglais, justement parce que ce n’est pas une langue maternelle, on peut jouer avec. Donc j'ai pris un risque, je n’étais franchement pas sûre que Michel allait adhérer.

Et tu chantes aussi en russe sur Soyouz.

Kittin : Encore une fois, c'est la musique de Michel qui m'a inspirée. Il y a un sample dans le morceau qui est tiré des fréquences de la fusée russe Soyouz, donc je me suis lancée sur des paroles en russe. Ce qui est bien, quand tu ne parles pas la langue, c'est que tu peux te permettre un peu tout. Tu as l'excuse du novice. Et je ne voulais pas me faire aider par un ami russe, donc j'ai bossé avec des traducteurs automatiques. J’ai quand même fait vérifier à la fin si je n’avais pas dit une connerie. Il a aussi fallu m'exercer à prononcer correctement, c'est hyper dur. C'est une autre gymnastique de la bouche et ça, c'était drôle à faire.

The Hacker : Ils nous aiment bien en Russie. On a un bon public là-bas. Je pense qu'ils vont être contents.

Kittin : C'est vrai que c'est une scène extrêmement avant-gardiste et riche en ce moment. Les meilleures soirées que j'ai faites, vraiment underground, depuis quelques années, c'était là-bas, en Ukraine et en Russie. C'est d'actualité, malheureusement, mais c'est une scène aussi très punk, très EBM, très électro, très rave. C'est un peu comme les hangars d'il y a vingt ans chez nous, mais avec des jeunes à la pointe. Il y a de super producteurs de techno en Russie.

The Hacker : J’avais joué dans un festival dans une sorte de cosmodrome avec un plafond à 70 mètres de hauteur, c’était fou. Là-bas, il y a plein de raves dans des usines en friche de l’ex-URSS. C'est à l'image de la Russie, un mélange d'ordre et de bordel, de liberté et de n'importe quoi.

Le concept de rave comme espace de liberté doit avoir un autre sens là-bas par rapport à chez nous ?

The Hacker : Tu sens qu'il y a un truc un peu pesant, ouais.

Kittin : Dès qu'on va jouer en Russie ou dans des pays avec des systèmes politiques discutables, la réaction primaire de plein de gens, c'est de dire : il faut boycotter. Mais c’est faux. C'est justement là où il faut aller parce que c'est dans ces clubs que la contre-culture peut exister. C'est un refuge où il y a par exemple beaucoup de gays, de contestataires. On le voit quand on y va. Ils en ont vraiment besoin pour tenir.

En termes de son, sur l’album, la voix de Caroline est toujours mixée un peu en retrait. C’est une volonté depuis les débuts ?

The Hacker : Ça dépend des morceaux, mais c'est vrai que si la voix était mixée trop en avant, ça pourrait se rapprocher de la synthpop. Et moi, je ne veux pas. J’aime bien mais on ne fait pas ça. Notre musique doit pouvoir passer en teuf. La synthpop en rave à 4 heures du mat, c'est compliqué. Je trouve que c'est bien quand il y a un petit fight entre la voix et la musique. Ça donne un truc vivant. C’est bien qu'on ait l'impression qu'elle lutte un peu pour se faire entendre.

Sur Frank Sinatra, comment était mixée la voix ?

The Hacker : Elle n’était pas mixée ! (Rire.) En fait, il y a deux versions de ce titre. Sur la première version, Caro avait chanté dans un casque. Et la deuxième, on avait peut-être un micro, mais je ne suis même pas sûr. La deuxième version, c'est la plus connue, mais elle m'a saoulé.

Kittin : Elle est moins bien, la première est bien trash.

The Hacker : Mais c'est la seconde qui a fait notre succès, la version de 2001 qu'on entendait partout.

Kittin : Mais faut pas oublier que c'est 1982 qui était notre premier tube. On avait fait un clip pour cette chanson, c’était un hit en Allemagne. Alors que Frank Sinatra s'est imposée avec le temps.

Vous l'aimez toujours Frank Sinatra ?

The Hacker : C'est par périodes. Parfois, il me saoule, parfois, je le re-aime. C'est pas celui que je préfère musicalement de cette époque-là. Mais après, je ne vais pas cracher dans la soupe, je le joue encore de temps en temps.

Kittin : Perso, il me saoule. Quand je le joue, je fais des bootlegs et des longs mix ; je peux prendre une boucle de Green Velvet ou un truc d'électro bien gras que je superpose pour que ça m'emmerde moins de le jouer. Après, on est content d'avoir fait un morceau qui marque, c'est sûr. 

Vous avez arrêté votre collaboration très rapidement après le succès de votre premier album. Pourquoi ?

The Hacker : C'est la lassitude. On a arrêté en 2003, au moment où ça commençait vraiment à cartonner en France pour nous. Sauf qu’on tournait depuis 1997. En France, les gens ne s'en rendaient pas compte. Et au moment où c'était le grand boum électroclash, on était crevés, tout simplement.

Vous avez toujours assumé d’être les têtes de gondole du mouvement électroclash ?

Kittin : C’est pas nous qui l'avons dit. On ne savait même pas ce que c'était, l’électroclash. Mais en fait, c'est comme dans le punk. Le jour où ce mot est apparu, c'était déjà la fin. On a juste évité de tomber dans le piège de la récupération et du glamour et des paillettes. Parce que tous les vrais artistes électroclash comme Fischerspooner, ils avaient l’ambition de faire des stades. Et nous, non, on voulait rester dans le monde d'où on venait, et il y a plein de gens qui nous l'ont reproché. On a fait ce qui était le plus en accord avec nos principes et nos valeurs. On aurait été extrêmement malheureux de finir par faire des télés, à être dans une grande maison de disques.

The Hacker : Parfois, j'y repense. On avait des propositions aux États-Unis à l'époque. C’était tentant. Il y avait de l'argent, des moyens, faire un clip à Las Vegas, tout ça. Et puis bon, finalement, rien de tout ça ne s'est fait et tant mieux.

Kittin : Mais on n'aurait pas supporté parce que, déjà, on venait de se taper cinq ans tout seuls à faire des live à l'ancienne, en punk, Et puis, d'un coup, tu te retrouves avec des gens de business. On sentait aussi que quand on t'offre beaucoup de moyens comme ça, qu'on te déroule le tapis rouge, il y a un prix derrière. Ça veut dire qu'après, il faut rembourser ce qu'on t'avance. Et là, il faut aller au turbin. Et quand t'as fait ça pendant cinq ans, que tu dois de l'argent à des grosses maisons et qu'il faut que tu vendes, bah c'est l'horreur. Tu n'es plus libre. Et puis il faut partir en tournée. Nous, on avait envie de retourner faire les DJ dans les raves.

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