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Les Esprits Animaux de Telemann

Soutenues par Qobuz Labs, les Résidences de jeunes ensembles du Centre culturel de rencontre d'Ambronay ont permis de révéler un ensemble aussi novateur que prometteur : Les Esprits Animaux. Séjournant à Ambronay du 5 au 12 juillet, cette formation cosmopolite de sept musiciens a donné dimanche 11 juillet un remarquable concert Telemann.

Par Pierre-Carl Langlais | Sur Scène | 16 juillet 2010
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Département : Ain (01)

Inspiré par le succès de l’Académie baroque européenne, le Centre culturel de rencontre d'Ambronay a initié cette année un nouveau cursus de soutien aux jeunes musiciens baroques : les Résidences de jeunes ensembles. Retenu parmi trente-six candidatures, L'Ensemble Les Esprits animaux a séjourné à l'abbaye Ambronay du 5 au 11 juillet. Créée fin 2009 à la Haye, cette formation regroupe sept musiciens venus de tous horizons : les espagnols Francisco Javier Lupiáñez (violon), David Alonso Molina (alto) et Roberto Alonso Alvarez (violoncelle), les françaises Elodie Virot (traverso) et Lena Franchini (flûte à bec), la portugaise Patrícia Vintém (clavecin), et la japonaise Tomoe Mihara (violon).

Au cours de ce séjour d'une semaine, l'ensemble a préparé un programme musical centré sur Telemann, donné en concert le 11 juillet au soir à la Tour Dauphine. Apportant un soin particulier aux transitions et aux changements de tonalité, les musiciens ont présenté un ensemble cohérent de quatre œuvres emblématiques.

Aux deux extrémités du concert, les deux concertos pour flûtes et orchestre TWV 52:a 2 et TWV 52:e 1 posent d’emblée la « carte d’identité » de l’ensemble.

Le Concerto en la mineur pour deux flûtes et orchestre TWV 52 :a 2 donne tout de suite la couleur, ou plutôt les couleurs. L'ensemble déploie en effet de remarquables jeux d’intensité : le récitatif du troisième mouvement suscite des effets extraordinaires, en alternant ralentissements et accélérations qui ne respectent pas forcément les indications de la partition, mais qui, du moins, respectent les intentions de Telemann. Le second et le quatrième mouvements donnent lieu à de véritables feux d’artifice rythmiques et harmoniques. Ce concerto pyrotechnique fait certes ressortir les deux flûtistes Lena Franchini et Elodie Virot, mais également la claveciniste Patrícia Vintém. Posant les harmonies, et dépeignant les atmosphères, cette dernière joue un rôle assez comparable au chef d’orchestre dans le répertoire romantique. Elle définit une base, à partir de laquelle ses collègues peuvent ériger d’audacieuses architectures.

Le Concerto en mi mineur pour traverso, flûte à bec et orchestre TWV 52:e 1 constitue la raison d’être de cette formation. Lorsqu'elle était étudiante au Conservatoire royal de la Haye la flûtiste à bec Lena Franchini souhaitait interpréter ce chef-d’œuvre de la musique concertante pour vent. Elle fit appel à quelques-uns de ses condisciples pour l’accompagner. L’ensemble ainsi formé devint Les Esprits Animaux. Les musiciens nous proposent ainsi du sur-mesure : chaque position, chaque jeu a été pensé en fonction de ce concerto. Ainsi s’explique l’aisance particulière qui semble se dégager de leur interprétation. Le largo est tout entier illuminé par le solo de Lena Franchini. Déclinant les longs légatos effilés, il touche aux limites de la flûte, aux limites de la respiration humaine. Le traverso d’Elodie Virot brille d’une lumière semblable. Il soutient tout l’orchestre de ses élégants phrasés.

Entre les deux concertos viennent s’intercaler deux suites « descriptives », en ce sens qu’elles s’attachent à musicaliser deux chefs-d’œuvre littéraires : Don Quichotte et Gulliver.

Composé par Telemann à la fin de sa vie, le Burlesque de Don Quichotte prend sous les auspices des Esprits animaux des reliefs truculents. Se succède toute une série de croquis hauts-en-couleurs : une « attaque des moulins à vent » virtuose, des « soupirs amoureux » languissants, etc. Particulièrement bien clarifiée par l’ensemble, l’œuvre est immédiatement compréhensible : quiconque a lu Don Quichotte reconnaîtra immédiatement à quelle scène fait allusion ce « Sancho berné ». Le violoncelliste Roberto Alonso Alvarez contribue pour beaucoup à cet éclaircissement : son jeu franchement percussif anime de bout en bout le « Coucher de Don Quichotte ». L’altiste David Alonso Molina est également mis en valeur par cette suite qui favorise les tessitures graves : profond et chantant, son instrument devient un peu la voix de Don Quichotte.

Après Don Quichotte, intervient une autre figure mythique de la littérature européenne. Gulliver est né de la plume de Jonathan Swift un siècle plus tard que la créature de Cervantès, mais tous deux sont faits du même bois. Publiée en 1728 par Telemann lui-même, la Gulliver-Suite TWV 40 :108 est réputée pour son recours constant à un procédé que les anglais qualifient de « eye music ». C’est-à-dire l’inscription dans la partition d’indications quasi-inaudibles. Mesurée à 3/32, la « Chaconne des Lilliputiens » dure une vingtaine de secondes et se termine sur un déluge de sextuple croches. De son côté la « Gigue des géants » égrène les rondes dans une mesure à 24/1. La Gulliver-Suite étant écrite pour deux violons, Francisco Javier Lupiáñez et Tomoe Mihara sont seuls en scène. Francisco Javier Lupiáñez possède un jeu diabolique, quelque part entre Paganini et Méphistophélès. Son archet déploie tous les motifs de la séduction : rubatos enjôleurs, glissandos imperceptibles, rythmes ensorceleurs… Ces audaces esthétiques s'appuient sur une technique impeccable : au cours de la « Rêverie des Laputiens » une corde de son violon se brise… Il finit néanmoins la pièce avec les trois cordes restantes. Loin de ces charmes irrationnels, le violon de Tomoe Mihara se veut résolument cérébral. Très contrôlé, son jeu ne se départ jamais d’une maîtrise parfaite : pour fuyantes qu’elles soient, ses sextuples croches de la Chaconne restent parfaitement audibles. C’est une sorte de fil d’Ariane qui nous guide dans les dédales virtuoses de Telemann. Sa « Furie des Yahoos » interprétée parallèlement à la « Louré des Houyhnhnms » de Francisco Javier Lupiáñez met une technique parfaitement maîtrisée au service d’une expression achevée.

A la fin du concert, l'audience était transportée. A contrario l’on sentait les musiciens partagés. Ils se félicitaient des perspectives qui s’ouvraient à eux : à court terme une série de concerts en Espagne et au Portugal puis une « carte blanche » au Festival d’Ambronay le 25 septembre En même temps, ils regrettaient ce séjour si vite passé. Le violoncelliste Roberto Alonso Alvarez livrait peut-être ici le fin mot de l’histoire : « il ne faut pas oublier cette semaine ».

Souhaitons-leur d'enregistrer un disque très bientôt.

Photo : (c) Jean-Baptiste Millot / www.qobuz.com – Reproduction Interdite

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