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Sur Scène

Eliane Radigue, sur scène et dans le texte

Par Marc Zisman |

Le 25 octobre, Naldjorlak I, II, III d’Eliane Radigue résonnera au Louvre. A cette occasion, Qobuz publie un texte inédit de la pionnière de la musique électroacoustique.

Dimanche 25 octobre, à l’Auditorium du Louvre, Charles Curtis au violoncelle, Carol Robinson et Bruno Martinez au cor de basset interprèteront Naldjorlak I, II, III d’Eliane Radigue. L’œuvre de cette compositrice française se constitue au cours des années 60, parmi les expériences musicales développant les durées soutenues et les sons de synthèse. Elle conduit alors des expériences pionnières avec des boucles de sons élaborés et s’engage dans l’investigation approfondie d’un instrument privilégié, le synthétiseur ARP 2500.

Dessinant une trajectoire singulière entre musique concrète et minimalisme, elle construit un langage méditatif, qualifié de « sculpture sonore », qui enveloppe l’auditeur dans un tissage harmonique complexe.

Véritable pionnière de la musique électroacoustique, Eliane Radigue qui naquit à Paris le 24 janvier 1932 a travaillé avec Pierre Schaeffer et Pierre Henry dont elle fut un temps l'assistante au studio Apsome. Elle fut également la compagne du sculpteur, plasticien nouveau réaliste Arman.

A la fin des années 60, elle rencontre aux Etats-Unis, les principaux représentants des mouvements expérimentaux et minimalistes.

Au cours des années 70, elle est sensibilisée au bouddhisme tibétain et son travail musical s'oriente logiquement vers une musique à base de drones où elle poursuit plus en profondeur son exploration de l'harmonie, et de la texture du son.

Terriblement attaché aux dispositifs analogiques, le ARP 2500 demeure son instrument de prédilection. Avec ce synthétiseur datant du début des années 70, Radigue entretient une véritable relation affective et ne l'utilise qu'avec des potentiomètres. Le clavier se retrouve donc banni de ce mode de création artisanale ! Son œuvre la plus connue est la Trilogie de la Mort, une composition étalée sur huit ans et réalisée d'après le Bardo Thodöl, le Livre des Morts tibétain.

Ses œuvres récentes, conçues pour et avec des interprètes de grand renom, sont issues d’une approche inédite de l’instrument, compris comme une géographie dont les résonances sondent progressivement la plasticité et les profondeurs C’est le cas de Naldjorlak (2005-2008), trilogie subtile, portée par trois musiciens virtuoses.

Avec Naldjorlak « la partition est devenue le corps entier de l’instrument, explique la compositrice. Le but est de suivre le flux naturel des harmoniques, et de répondre aux gammes d’harmoniques jusqu’au seuil de leur disparition au-delà des limites de l’audible. » Le titre, en langue tibétaine, évoque le mouvement de toute vie vers l’unité.

Qobuz publie un texte inédit d’Eliane Radigue :

La mystérieuse puissance de l’infime

Au commencement était le souffle puissant de l’air, violentes tornades imposantes, sombres et profondes ondes, en longues pulsations émanant des craquements de la terre, jointes à celle du feu jaillissant en crépitement flamboyant. Le déferlement de l’eau, vagues ruisselantes en gouttelettes scintillantes…

Etait-ce déjà son, alors que nulle oreille n ‘était accordée à cette zone particulière du spectre ondulatoire, dans l’immense symphonie vibratoire de l’univers ? Y avait-il son si aucune oreille n’était là pour entendre ?

Puis le vent devient bise, le socle de la terre devient résonance, le feu crépitant paisible, générateur de chaleur, l’eau, ressac au bord des rives, roucoulement en ruisseau.

La vie est là.

Un autre registre, un autre thème commence.

Un organe s’adapte à transformer une toute petite zone dans l’immensité du spectre vibratoire décryptée en sons captés, affinés, signifiants.

Caquètements, rugissements, hurlements et grognements, les bruits de la vie – cacophonie ponctuant le rythme profond toujours présent du souffle, pulsations, battements …

Quelques millions d’années encore, les émissions bruitées s’organisent en sons coordonnés qui réfléchies, deviennent langage.

Mais souffle, pulsations, battements sont toujours là.

Comment, pourquoi, le bruit du vent, de la pluie, la fuite des nuages dans le ciel et leur apparition, disparition dans le bleu de l’espace, le crépitement d’un feu, comment, pourquoi, par quelle mystérieuse alchimie tout cela va se transformer en mélopées psalmodiées pour un de ces êtres récemment apparus, comment, pourquoi l’expérience d’un ressenti devient son, musique ?

Une organisation se fait. Souffles captés en de creuses tiges deviennent sources sonores apprivoisées, objets creux percutants deviennent source de rythmes, lins filandreux tendus sur d’autres objets creux, par le glissement d’un arc, se transforment en vagues sonores.

Mélopées lancinantes. La Voix, la Voie est là.

Les tiges creuses, trouées, associées en différentes longueurs, les objets creux tendus de peaux sur des cylindres de différentes dimensions, les cordes tendues sur des cavités résonnantes aux formes plus sophistiquées, munies d’« âmes » pour transmettre et entendre, animées par des « arcs » devenus « archets ».

Et la Voie, toujours et de plus en plus la mystérieuse « Voie ». Souple et fluide, souffle, terre, chaleur et eau, tout à la fois. La subtile alchimie des sons devient Ô merveille comprise. ½ longueur, 1/4 de longueur, 1/3 de longueur de cordes révèlent leur parfaite harmonie, confirmée plus tard par leur figuration sur l’oscillographe. Excepté… la toute petite, infime différence, lorsque laissées à leur propre vie, les harmoniques naturelles déferlent en l’espace en leur propre langage.

Le Tempérament…

Que de merveilles en sont nées. Il le fallait, cela le valait bien.

Vint alors Fée électronique, par son pouvoir de captation magnétique, analogique, numérique dans la foulée, souffle, pulsations, battements, bruissements peuvent êtres définis directement dans leur propre spectre, et révéler ainsi une autre dimension du son – dans le son - . Des accidents parfois, une relation perturbée enregistreur - émetteur - enregistreur – lecteur, et voilà, notre medium qui prétend à quelque indépendance.

Comment se comporte-il alors ?

Souffles, pulsations, battements, son tenu, selon l’humeur.

Quelle richesse dans tous ces « larsens » et autres « feed-back » occasionnels ou provoqués.

Quel défi de tenter de les apprivoiser en respectant la juste distance, l’infime mouvement qui les fait évoluer avant qu’une énorme « colère » ne les autodétruise.

C’est ainsi que d’autres coupeurs de tiges coupées en quatre et arpenteurs de cordes aux dimensions variables sur caisses de résonances se mettent en tête de tout ramener aux constituants premiers.

Les fréquences et tout ce qui en découle. Les modulations variées donnant naissance à de nouveaux spectres. Bref toute la musique dite « électronique ».

À l’origine, depuis l’origine, premiers générateurs et toute la cuisine pour leur traitement, modulations, filtrages, mixages, etc. (cf. le studio de Milton Babbit à Columbia University, celui d’époque de notre cher Karlheinz ou autres encore). Mastodontes irascibles et peu fiables qu’il fallait patiemment apprivoiser.

Par contre, en réduisant tout cet arsenal, en le « modulant »…

Commençait une autre histoire. Une histoire dans laquelle souffle, pulsations, battements, bruissements et surtout la naturelle production de ces merveilleuses, délicates et subtiles harmoniques, peuvent se déployer dans une organisation différemment élaborée.

Pas d’intervalles agréés ou tolérés à respecter. Pas de « marches harmoniques ».

Pas de séries, récurrentes ou renversées et le respect des règles de l’atonalisme qui se veut plutôt « discordant ». Tout oublier pour re-apprendre.

La liberté de baigner dans l’ambivalence d’une modulation continue, dans laquelle règne l’incertitude d’être et/ou ne pas être dans tel ou telle mode ou tonalité. Liberté de se laisser envahir, submerger par un flot sonore continu dans lequel l’acuité perceptive s’affine en la découverte, de quelques micro-battements, là derrière, pulsations, souffle.

Liberté d’un déroulement hors temporalité dans lequel l’instant n’a plus de limites. Par un présent sans dimension, ni passé, ni futur, ni éternel. Immersion dans un espace que rien ne restreint, ni ne limite. Juste là où se situe le tout commencement. Accorder une oreille neuve à l’écoute primitive et naïve.

Souffle, pulsation, battement, bruissement,… continuum.

J’ai rêvé d’une musique impalpable, irréelle apparaissant et se fondant comme nuages dans un ciel bleu d’été. Jouant dans les vallées de hautes montagnes en échappées blanches autour du vent et du gris des arbres et des rochers. Cette musique-là, je n’ai jamais pu la faire. Chaque tentative se soldant par la constatation que quelque chose s’en approchait un peu plus mais restait inaccessible, suscitant à chaque fois le désir d’essayer encore et encore, d’aller un peu plus loin. Ce sera toujours mieux la prochaine fois…

Comment transcrire avec des sons, avec des mots cette lente et imperceptible transformation qui se fait à chaque instant que seul un regard particulièrement attentif et vigilant peut parfois percevoir, le mouvement d’une feuille, d’une tige, d’une fleur poussée par la vie qui la fait croître. Comment savoir un peu, juste un tout petit peu, juste essayer, s’exercer à mieux à mieux regarder pour voir, mieux écouter pour entendre et connaître de fugitifs instants à être là, juste là. Tel le papillon sortant tout nu de sa chrysalide, ou seuls des petits points blancs, ou bleu, ou gris se développent insensiblement en ailes pour prendre son envol.

J’ai connu l’enchantement de la découverte en oubliant tout ce que j’avais appris, j’y ai bien sûr aussi rencontré le doute, le déni, le sentiment d’absurde pendant de longues années, seule avec mon ARP et toutes les difficultés qu’il « nous » a fallu traverser avant de, peut-être, « nous » comprendre…un peu.

Maintenant, c’est dans l’irisation de ces effluves, qui s’écoulent lentement, que de merveilleux musiciens acceptent de partager ce que j’appelle mes «fantasmes sonores» Carol Robinson, Charles Curtis, Bruno Martinez, avec lesquels nous venons de terminer Naldjorlak III. Avec leurs instruments, violoncelle, cors de basset, ils acceptent d’explorer cet univers sonore subtil, délicat, fait de souffle, pulsation, battement, bruissement, et la richesse des harmoniques naturelles qui s’en dégage. Tous instruments accordés à presque unisson, juste un tout petit écart de quelques comas pour laisser plus de liberté aux souffles, battements, pulsations, bruissements, sons tenus…

Et par dessus tout cette merveilleuse expérience du partage, dans la plus subtile affinité, connivence. La joie d’entendre cette musique dont j’ai rêvé et que ces merveilleux musiciens font tout pour moi. À laquelle ils donnent tout leur talent, leur virtuosité, leur âme. Quelle étrange expérience après tout ce parcours de revenir à ce qui était déjà là, le, les plus parfaits des instruments acoustiques, le jeu riche et subtil de leurs harmoniques, subharmoniques, partielles, l’intonation juste laissée à sa propre nature insaisissable comme les couleurs de l’arc-en-ciel.

Simplement, retrouver mes premières amours, celles qu’on n’oublie pas. Pourtant il est évident que ce long périple en d’incertaines contrées m’a aussi permis simplement de reconnaître ce qui était déjà là, enfoui, caché.

Puisse-t-il mener à d’autres encore. Pour d’autres aventures, explorations dans cet infini mystère de la transmutation du bruit devenu son, du son devenu musique et, comme toute vraie question, ne recevoir en réponse que quelques « Comment » jamais de «Pourquoi» laissant ainsi sans fin la liberté de tracer sa voie, de trouver sa voix. Pulsations, souffles, battements…

Eliane Radigue

PS : Merci à tous mes amis. Faute de pouvoir les nommer tous, je n’en citerai aucun. Sachant que chacun connaît et sait mon indéfectible fidélité, reconnaissance liée par tout le respect et l’estime réciproque qui en constitue le ferment de Vie.

Le site officiel de l’Auditorium du Louvre

Le site officiel de Carol Robinson