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Portraits

Ernest Ansermet
Les 40 ans de la mort

Par François Hudry |

Le chef suisse, directeur de L'Orchestre de la Suisse Romande pendant près de cinquante ans et créateur d'œuvres parmi les plus marquantes du XXe siècle, est mort le 20 février 1969. Retour sur sa longue carrière au travers de son orchestre et du disque.

Chef d'orchestre, philosophe, mathématicien, compositeur, Ernest Ansermet possède une stature assez rare dans le monde musical. Si l'auteur des «Fondements de la musique dans la conscience humaine» (Editions Laffont - Collection Bouquins) a souvent été décrié pour ses prises de positions discutables, il reste un des plus grands chefs du XXe siècle. Sur les barricades de la modernité dès 1910, il impose au monde entier la musique nouvelle, celle des ses amis : Debussy, Ravel, Roussel, Stravinski (en premier lieu), Honegger, Frank Martin, Britten, Hindemith, Bartók, Martinu ou Prokofiev. Il joue (un peu) Berg, mais se cabre totalement devant Schönberg et pourfendra avec une virulence pathétique et désespérée toute sa musique. Pour Ansermet il semble n'exister point de salut hors de la musique tonale occidentale. Ansermet dirige dans tous les pays du monde, à la tête des plus grands orchestres, créant un nombre très impressionnant d'œuvres nouvelles qu'il serait fastidieux de citer intégralement ici. Retenons en quelques-unes particulièrement significatives : Stravinski (L'Histoire du Soldat, Le Chant du Rossignol, Pulcinella, Renard, Les Noces, Mavra, Capriccio pour piano et orchestre, Symphonie de Psaumes, Messe), Falla (Le Tricorne), Frank Martin (13 créations mondiales !), Bloch (La Voix dans le désert), Satie (Parade), Martinu (Sonata da camera pour violoncelle et orchestre), Honegger (Horace victorieux, Chant de joie, Rugby, Christophe Colomb, Jour de fête suisse, Prélude, fugue et postlude, Saint François d'Assise), Sauguet (Le Plumet du colonel), Lutoslawski (Per humanitatem ad pacem), Copland (Symphonie n° 1), Walton (Sinfonia concertante), Prokofiev (Chout). Mais il serait faux de réduire cette singulière personnalité à la seule musique de notre temps. Ansermet a beaucoup dirigé ce qui est convenu d'appeler le grand répertoire. Sa vision claire, précise et vivante de Beethoven est remarquable. Celle des symphonies de Brahms allie à merveille le monde germanique à l'esprit latin si cher au compositeur. Sans parler de ses belles incursions dans le monde romantique de Berlioz, Schumann ou Mendelssohn.


LA NAISSANCE DE L'ORCHESTRE DE LA SUISSE ROMANDE (OSR)

Lorsque le jeune Ernest Ansermet vient diriger pour la première fois à Genève, il n’est plus un novice. Après des études à Paris et à Berlin, où il a assisté pendant une année aux répétitions des grands chefs de l’époque, il a fait ses premières armes à Lausanne, en 1910, où il impose, déjà, Debussy, Ravel et Stravinski, trois compositeurs phares de son temps qu’il connaît d’ailleurs personnellement. Mais c’est surtout au Kursaal de Montreux qu’il peaufine son répertoire et sa manière, sous la direction de Francisco de Lacerda, un maître qu’il vénère. Complètement oublié de nos jours, ce chef d’orchestre et pianiste portugais, originaire des Açores, avait fait des études à la Schola Cantorum de Paris, avant de devenir chef des concerts de Nantes, puis de Montreux. Lacerda a une influence décisive sur Ansermet tant par l’intérêt qu’il porte à la musique française contemporaine que par sa gestique et son style de direction aussi sobre qu’efficace. Musicien d’une grande valeur, il est remarqué par Stravinski qui vit dans la région et est pressenti par Diaghilev pour accompagner les Ballets Russes pour leur grande tournée à travers l’Amérique du Nord. Après avoir, pour des raisons de santé, décliné l’offre, Lacerda propose Ernest Ansermet, son élève et assistant, à sa place, avec l’appui autorisé de Stravinski.

C’est donc un chef d’orchestre déjà expérimenté qui donne son premier concert à Genève, le 23 janvier 1915. À cette époque la ville entretient un modeste « orchestre des concerts d’abonnement » sous influence germanique. Après Hugo de Senger, l’orchestre est dirigé par Willy Rehberg également compositeur, à l’instar de son ami Gustav Mahler. C’est ainsi qu’en février 1913, deux ans après la mort de Mahler, les mélomanes genevois purent entendre, immédiatement après sa création à Vienne, la Neuvième Symphonie du compositeur disparu. Pour son premier concert, au Grand Théâtre, Ansermet impose d’emblée un programme de musique contemporaine avec Rimski-Korsakov, Borodine et Petrouchka de Stravinski dont c’est la première audition en Suisse. Le succès est immédiat.

Willy Rehberg vient de mourir et l’orchestre de Genève est sans chef. Plusieurs candidats briguent le poste et l’atmosphère est assez lourde. Coupant court aux palabres, aux cabales et aux hésitations, Diaghilev, enthousiasmé, engage Ansermet aux Ballets Russes. Cette reconnaissance éclatante décide enfin les Genevois à nommer le chef vaudois à la tête de l’orchestre de leur ville. Mais c’est la guerre, et les activités musicales cessent presque complètement. En 1918, Ansermet, aidé de généreux mécènes (c’est une bienheureuse tradition genevoise qui perdure aujourd’hui encore) songe à former un orchestre permanent qui puisse donner des concerts dans toute la Suisse Romande. Il faut de l’audace pour songer à la musique dans un contexte économique aussi désastreux. Quelques musiciens de l’ancien orchestre sont intégrés au nouveau, dont Fernand Closset qui conserve sa place de violon solo. Ansermet, selon sa propre expression, va chercher ses cordes en Italie, ses bois à Paris et ses cors à Vienne. L’OSR donne son premier concert le 30 novembre 1918, au Victoria Hall, avec des œuvres de Haendel, Mozart, Benner, Jaques-Dalcroze et Rimski-Korsakov.

La suite de l’histoire est bien connue. Ernest Ansermet dirigera son orchestre durant cinquante ans. Ensemble ils traverseront toutes les crises et le chef s’appuiera sur la Radio Suisse Romande à la fois comme soutien logistique et financier, ainsi que pour l’exceptionnel rayonnement offert par l’enregistrement et la diffusion de tous les concerts. L’immense réputation d’Ernest Ansermet attire à Genève, et dans toute la Suisse Romande, les plus grands artistes, cependant que les créations et premières auditions se succèdent à un rythme soutenu. Le rayonnement international de L’OSR trouvera son apogée juste après la deuxième guerre mondiale, grâce aux enregistrements discographiques chez Decca.


ERNEST ANSERMET ET LE DISQUE

Affirmer que l'invention de l'enregistrement sonore a complètement bousculé les habitudes d'écoute des mélomanes est presque un truisme. Ce qui nous paraît si normal aujourd'hui a pourtant été en son temps une véritable révolution. Non seulement il est devenu possible d'écouter à satiété l'œuvre de son choix, mais surtout, la faculté de pouvoir garder ce qui était, par nature, du domaine de l'éphémère, nous a permis d'être les témoins de l'histoire de l'interprétation du XXe siècle. L'art des chefs d'orchestres, des pianistes, des violonistes et de tous les témoins de la musique et du théâtre se trouve ainsi préservé. Il a fallu des générations d'artistes pour pouvoir stocker cette fabuleuse mémoire. A l'aube du XXe siècle tout était donc à enregistrer et certains artistes étaient par leur talent les véritables pionniers de cette nouvelle technologie. Ce fut particulièrement le cas d'Ernest Ansermet. Sa carrière discographique commença presque par hasard, à New York, lors de la tournée qu'il fit aux Etats-Unis avec les Ballets russes de Serge de Diaghilev, en 1916.

Ses premiers disques seront réalisés avec d’excellentes formations symphoniques (Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, Orchestre Symphonique de Londres, Orchestre Philharmonique de Londres). Dès 1947, il propulse son Orchestre de la Suisse romande sur le devant de la scène musicale internationale. A la fin de sa vie, on le voyait fréquemment hanter les magasins de haute fidélité, pour s'informer, pour écouter, toujours à l'affût des dernières nouveautés. Durant cinquante deux ans, il a enregistré inlassablement, laissant à la postérité un très vaste catalogue, souvent salué par les compositeurs eux-mêmes. Pour les amateurs de statistiques, signalons qu'Ansermet a enregistré 296 œuvres de 63 compositeurs différents de Bach à Frank Martin. Il est l'homme des «premières». En 1929, il grave pour la première fois des Concerti Grossi de Haendel, puis, on lui doit très vite les enregistrements des grands ballets de son ami Igor Stravinski. Plus tard, il enregistre la première intégrale des Symphonies Parisiennes de Haydn (n°82-87) et publiera la première intégrale stéréophonique des Symphonies de Beethoven. La liste pourrait continuer. Ce qui importe c'est de rappeler aux jeunes générations combien les disques d'Ernest Ansermet ont marqué les mélomanes de l'époque. C'était le temps où le chef d'orchestre helvétique faisait la une des revues de disques du monde entier.

La présente collection propose les enregistrements complètement oubliés d'Ansermet. On trouvera des œuvres majeures de notre siècle qu’il a enregistrées plusieurs fois par la suite, mais aussi Mozart. Ces disques sont indispensables pour bien comprendre l'évolution de cet artiste. Comment décrire seulement avec des mots ce qui faisait l'art d'Ernest Ansermet? Il s'agit avant tout d'un adepte d'un art débarrassé de tout égotisme. On cherchera en vain dans ses interprétations le grand geste philosophique d'un Furtwängler par exemple. On a dit d'Ansermet qu'il était un "poète de l'exactitude". Il s'est d'ailleurs longuement expliqué à propos de ses conceptions : «Il est facile pour un chef de mettre du sentiment dans une phrase musicale, car d'une phrase musicale on peut faire à peu près tout ce qu'on veut ; c'est plus facile en tous cas que de découvrir le sentiment juste, celui que comporte la phrase dans son contexte et en raison de sa contribution au sens de l'oeuvre entière. (...) La tâche de l'interprète est donc d'assimiler le plus complètement le sentiment qui chez l'auteur, a pris forme musicale, et d'en animer son exécution de telle sorte que toutes ces significations par la mélodie, l’harmonie, le rythme et le tempo en soient sensibles pour l'auditeur. (...) Pour ma part, mon choix est fait. Je suppose a priori mon auditeur sensible à la musique ; autrement dit, je fais crédit à l’auditeur, comme je fais crédit à la musique, et les deux choses se tiennent. Je pars de l'idée que l'auditeur est apte à comprendre et qu'en conséquence il suffit, pour autant que j'y réussisse, de laisser parler la musique sans recourir à des effets que l'on peut toujours produire, mais aux dépens de la vérité.»

L'équilibre, la précision, la beauté du style et la chaleur de l'exécution sont les clefs des interprétations d'Ansermet. Voilà pourquoi son art continue de nous parler et de nous toucher.

Il existe de nombreux ouvrages consacrés à Ansermet. Certains sont essentiels, car ils ouvrent de nouvelles perspectives sur la musique du XXe siècle.

François Hudry
(Le Clos Mué, juillet 2008)
Texte reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et de Cascavelle, éditeur phonographique