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Chers disparus

Geri Allen est morte

Par Marc Zisman |

L’une des meilleures pianistes de jazz apparue dans les années 80 s’éteint à l’âge de 60 ans...

Geri Allen est morte le 27 juin 2017 à Philadelphie emportée par un cancer. C’est sans doute la plus originale pianiste de sa génération qui s’éclipse quelques jours après avoir soufflé ses soixante bougies. Discrète, intelligente, cultivée et humaniste, Allen participa à l’aventure du collectif M-Base du saxophoniste Steve Coleman et travailla avec des rythmiques de renom (Charlie Haden/Paul Motian et Tony Williams/Ron Carter). Ornette Coleman qui s’était passé de pianiste depuis les années 50 changea d’avis en l’embarquant avec lui. Le piano de celle qui grandit à Detroit mêlait les influences d’Herbie Hancock à celles du free jazz mais aussi du rhythm’n’blues et de la soul. Aucune note superflue ne venait s’immiscer dans ce jeu à l’économie qu’elle promenait dans tous les recoins de la Great Black Music et de son éclectisme. En bonne fille de Detroit, elle raffolait de la soul populaire de Motown (il faut réécouter son Grand River Crossings: Motown & Motor City Inspirations paru chez Motéma en 2013) mais restera jusqu’au bout fascinée par les embardées free d’un Ornette Coleman et d'un Cecil Taylor…

Grâce à ce style singulier et très personnel, Geri Allen a ainsi pu croiser le fer avec un nombre impressionnant de confrères parmi lesquels Woody Shaw, Ravi Coltrane, Dewey Redman, Jimmy Cobb, Charles Lloyd, Betty Carter, Jason Moran, Lizz Wright, Marian McPartland, Vijay Iyer, Dianne Reeves, Joe Lovano mais aussi Esperanza Spalding, Angelique Kidjo, Laurie Anderson ou bien encore MeShell N’Degeocello. La pianiste était aussi une fervente chercheuse et surtout une passeuse invétérée, dirigeant le département des études jazz de l’Université de Pittsburgh, là-même où elle décrocha un master en ethnomusicologie à l’aube des années 80.

Le trompettiste Marcus Belgrave est le mentor et le professeur de celle qui voit le jour le 12 juin 1957 à Pontiac dans la banlieue de Detroit. Après des études à Washington, Geri Allen jette l’ancre à New York, en 1982, où elle suit l’enseignement du pianiste Kenny Barron. Au milieu des années 80, son nom commence à circuler avec celui d’autres jeunes musiciens noirs embarqués dans la Black Rock Coalition et surtout le mouvement M-Base qui bouillonne à Brooklyn. Avec Steve Coleman, Greg Osby, Gary Thomas et la chanteuse Cassandra Wilson, Geri Allen développe un jazz neuf, en ébullition et sans œillère. Une sorte d’alliage de hard bop et de free jazz lorgnant parfois vers le funk. Une musique qui réveille une jazzosphère alors un brin assoupie… Elle commence à enregistrer et se retrouve sur le premier disque de Steve Coleman en groupe, Motherland Pulse, qui parait chez JMT en 1985 et sur lequel elle signe la composition The Glide Was In The Ride. Allen est aussi la pianiste du collectif le plus funky de Coleman, Five Elements.



En cette même année 1985, Geri Allen signe enfin son premier disque en tant que leader, The Printmakers. Sur cet album enregistré un an plus tôt en Allemagne sur un nouveau label, Minor Music, elle est entourée d’Anthony Cox et Andrew Cyrille et signe tous les thèmes. L’année suivante, elle publie un disque en solo, Home Grown, et enchaîne diverses collaborations avec Joseph Jarman, Frank Lowe, Oliver Lake, Shahita Nurallah, Lloyd Story, Robin Eubanks, Mino Cinelu, Jaribu Shahid, Tani Tabbal et quelques autres. En 1988, elle épaule Charlie Haden et Paul Motian sur Etudes qui paraît chez Soul Note Records. Ce brillant trio sortira trois impeccables autres albums : en 1989 In The Year Of The Dragon chez JMT et Segments chez DIW et un live au Village Vanguard l'année suivante, toujours chez DIW. La pianiste participe aussi aux disques de ces deux aînés et intègre même le Liberation Music Orchestra Montreal d’Haden pour des concerts canadiens en 1989.

En signant chez Blue Note en 1990, Geri Allen élargit son public. Là, elle gravera The Nurturer, Maroons, Eyes In The Back Of Your Head et surtout, en 1994, Twenty-One avec une autre rythmique cinq étoiles composée de Tony Williams et Ron Carter… Toujours fascinée par l’avant-garde, elle est de la partie pour la série Sound Museum dirigée par Ornette Coleman en 1996. Deux ans plus tard suivra The Gathering. Avec The Life of a Song, Allen s’offre là encore une nouvelle rythmique de légende avec Dave Holland et Jack DeJohnette…

Dans sa musique comme dans sa vie, la pianiste s’engagea sur tous les fronts. C’est elle qui signera en 2006 une œuvre dédiée aux victimes du 11 septembre, For the Healing of the Nations, a Sacred Jazz Suite for Voices, et participera à divers documentaires comme notamment Live Music, Community & Social Conscience et Beah: A Black Woman Speaks consacré à la comédienne Beah Richards. Tout au long des années 2000, Geri Allen donnera régulièrement de ses nouvelles à la scène comme au disque. Des enregistrements qui rafleront de nombreux prix. Parmi ses disques toujours inspirés, elle avait publié en 2012 sur le label Motéma le renversant Flying Toward The Sound, fascinante excursion en solitaire inspirée par Cecil Taylor, McCoy Tyner et Herbie Hancock. Elle avait aussi participé à deux grands disques de Charles Lloyd chez ECM, Lift Every Voice en 2002 et Jumping The Creek en 2004… En 2014, elle devint Docteur en Musique au College of Music. Il y a quelques mois encore, elle était en tournée en Europe…



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