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Erik Satie

À chaque fois que l'on parle de Satie, on risque de tomber dans les habituelles observations ressassées à l'envi : avant-gardiste, génie incompris, farceur impénitent, ésotérique inclassable, doux asocial, fumiste aigri, mystique à deux sous, pessimiste provocateur, excentrique néo-médiéval... presque tous les qualificatifs ont pu lui être appliqués un jour ou un autre, y compris par lui-même qui entretenait une féroce autodérision, mais dans la réalité c'était un personnage à la fois très simple et totalement torturé de frustrations et de désirs inassouvis, un personnage qu'il est aussi impossible qu'inutile d'enfermer dans le carcan d'une école, d'une mouvance, ou même d'une époque.



Autodérision, donc : les premiers mots de ses Mémoires d'un amnésique donnent le ton. « Tout le monde vous dira que je ne suis pas un musicien. C'est juste ». Certes, bon nombre de ses contemporains ne le prirent guère au sérieux, de sorte que lui-même, préférant ne pas entrer dans une polémique stérile, abonda dans leur sens - mais toujours au second degré. Et pourtant, sa musique est la plupart du temps tout à fait sérieuse, mais tellement inhabituelle que les observateurs et les critiques ne disposaient pas du recul nécessaire pour séparer ce qui procédait du leurre d'une part (faire croire que l'on ne se prend pas au sérieux) et ce qui appartenait à la réalité musicale d'autre part. Les leurres, ce sont naturellement ces indications farceuses foisonnant sur les partitions : « un peu chaud », « du bout des yeux et retenu d'avance », « peu saignant », « sur du velours jauni », « sans rougir du doigt », « plein de subtilité si vous m'en croyez », « rébarbatif et hargneux », « grattez », « nécessairement », « prenez », « véritable », pseudo-didascalies surréalistes que certains pianistes avaient pris l'habitude d'énoncer en jouant, au grand malheur de Satie.



Gymnopédie (de gymnos, nu, et païs, enfant, en grec ancien) se réfère aux festivités de la Sparte ancienne où de jeunes hommes dansaient, nus comme des vers, en l'honneur d'Apollon. Rien qu'avec ces trois Gymnopédies, contemplatives, assez douloureuses, Erik Satie mérite largement le Panthéon des grands compositeurs, cela d'autant plus qu'elles transgressent allègrement, en cette année 1888, toutes les règles possibles et imaginables de l'époque, de sorte qu'il dut attendre les années 1910 pour qu'elles soient enfin reconnues comme l'une des pierres angulaires de la musique moderne, bien avant Debussy, bien avant Stravinsky, et presque cent ans avant les « minimalistes » des années 1970 qui voient en lui le précurseur de leur mouvement.



Les Minimalistes, justement, se sont gargarisés de l'une de ses oeuvres les plus énigmatiques, Vexations, quelques mesures d'accords aberrants enchaînés très lentement, écrits selon une orthographe musicale totalement absurde, et que l'on est sensé jouer 840 fois de suite. Le tour de force prend entre quatorze et vingt-quatre heures, selon le tempo et l'humeur des pianistes se relayant, et il n'a été tenté qu'en 1963. On ignore ce que voulait Satie : se moquer sérieusement, où faire oeuvre sérieusement railleuse. La partition, datant des années 1890, ne fut retrouvée qu'à la mort du compositeur. Farce, morceau auto-hypnotique, tentative d'incantation musicale ? L'indication « Pour se jouer 840 fois de suite ce motif, il sera bon de se préparer au préalable, et dans le plus grand silence, par des immobilités sérieuses » peut laisser imaginer que c'est une pièce à se jouer soi-même au titre d'auto-hypnose.



Lorsqu'une revue d'avant-garde lui demanda quelques éléments biographiques, il se garda bien de se mouiller ; les lecteurs surent donc qu'il ne mangeait « que des aliments blancs : des oeufs, du sucre, des noix de coco, du poulet cuit dans de l'eau blanche ; des moisissures de fruits, du riz, des navets ; du boudin camphré, des pâtes, du fromage (blanc), de la salade de coton et de certains poissons (sans la peau) », ou bien qu'il respirait « avec soin (peu à la fois), danse très rarement et en marchant, se tient par les côtes et regarde fixement derrière soi. » Décidément, le bonhomme fuyait autant la sympathie que la compréhension de ses congénères. Seul son cercle de fidèles s'obstina à lui garder toujours son estime - même Debussy, pourtant un assez fielleux observateur, le considérait comme un « musicien médiéval doux, égaré dans ce siècle », et ira jusqu'à orchestrer deux de ses Gymnopédies, un travail qu'il n'accomplira jamais pour aucun autre musicien.



On peut définir quatre grandes tendances chez Satie : le poète, le cabaretier, le mystique, le provocateur. Poète, il le fut intensément, dans ses Gymnopédies et ses Gnossiennes, de grands moments hors du temps ; peut-être est-ce là le plus beau Satie, et c'est avec ces pièces qu'il a accédé au panthéon des grands compositeurs. Ajoutons à ces moments poétiques le génial Socrate, pour chant et petit orchestre, d'un dépouillement ultramoderne et d'une émotion insoupçonnable pour ce râpeux solitaire. Cabaretier, Satie le fut, forcé qu'il était de gagner sa pitance à la force du poignet. Il survivota donc comme pianoteur et escrivaillon de mélodies aguichantes, gaillardes ou même paillardes pour le cabaret du Chat noir à Montmartre. Bien malgré lui, ces mélodies de cabaret (qu'il appelait lui-même de « rudes saloperies ») lui valurent une grande notoriété populaire, en particulier avec Je te veux ou La Diva de l'empire, de superbes moments de cabaret d'une qualité bien au-delà de ce qui se produisait alors, annonciatrices de Kurt Weill dans leur impeccable écriture mâtinée d'une gouaille parisienne. Mystique, il le fut dans sa vie personnelle, même s'il est difficile de séparer le «vrai» du farceur. Après quelques temps chez les Rose-Croix, pour lesquels il écrira quelques oeuvres de circonstance dûment mystiques, il fondera sa propre Église métropolitaine d'art de Jésus-Conducteur, dénonçant les « malfaiteurs spéculant sur la corruption humaine ». On ne s'étonnera guère que cette Eglise l'ait nommé trésorier et Maître de chapelle si l'on sait que Satie en fut aussi l'unique membre. Il lancera au nom de son Eglise de nombreuses invectives enflammées, cocasses et néo-médiévales contre tout, tout le monde et les autres. Enfin, lassé de son époque, Satie deviendra toujours plus pessimiste, ce qui est clairement décelable dans ses pièces à vocation provocatrices, témoignant d'une âme hypersensible qui ne veut pas dévoiler ses blessures : Aperçus désagréables, Prélude flasque (pour un chien), Embryons desséchés, Les trois valses distinguées d'un précieux dégoûté ou les Morceaux en forme de poire, écrits en réponse à un crétin qui estimait que sa musique « n'avait pas de forme », ce qui était vrai selon les diktats du Conservatoire de Paris, mais qui n'avait aucun sens pour un excentrique libre penseur musical comme Satie.



On lui doit également la musique du film Entracte de René Clair, datant de l'époque du muet : un ouvrage surréaliste et totalement absurde, dans lequel la musique souligne de ses féroces obstinations l'incohérence délibérée du propos visuel. Au début du film, on voit Erik Satie en personne faire le pitre sur le toit du Théâtre des Champs-Elysées avec Man Ray, Francis Picabia et Marcel Duchamp, émouvante réunion de plusieurs des plus grands avant-gardistes de l'époque.



À sa mort en 1925, ses amis purent enfin pénétrer dans sa minable chambre de bonne de la sinistre banlieue parisienne : ils y trouvèrent quelques costumes en velours gris faits d'avance, tous les mêmes, deux pianos totalement désaccordés et attachés ensemble (?!), une collection de parapluies et de faux cols, et des monceaux de lettres jamais ouvertes. On comprit soudain que le pauvre Satie avait toujours vécu dans une totale misère (« la petite fille aux grands yeux verts », selon sa propre terminologie), mais sa fierté lui interdisait de demander de l'aide à qui que ce fût. Un pathétique personnage, terriblement attachant, dont il est grand temps de reconnaître le rôle discret mais fondateur qu'il joua dans l'évolution de la musique française du XXe siècle.



© Qobuz 01/2013
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