L'hymne national des Etats-Unis, une chanson à Bacchus et à Vénus ?

Eh oui... la musique de The Star-Spangled Banner, hymne national états-unien depuis 1931, fut d'abord une britannique chanson à Bacchus et à Vénus des années 1770, sur laquelle on colla en 1812 un texte patriotique anti-anglais écrit par un Américain captif des Anglais ; peut-être même ce chant fut-il un peu l'hymne luxembourgeois pendant quelques années...

Par symphoman | Les éditos | 17 septembre 2013
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Et contrairement à ce que l'on croit, The Star Spangled Banner n'est pas du tout une partition de John Philip Sousa, le roi de la marche à l'américaine, impérissable créateur de Stars and Stripes Forever, The Washington Post et de l'inénarrable Liberty Bell qui annonça pendant des années les hilarantes émissions des Monty Python. En réalité, Sousa (en coopération avec Walter Damrosch) se borna à réharmoniser et orchestrer une pièce bien plus ancienne, qui n'avait strictement rien d'états-unien, puisqu'elle fut écrite en 1770 ou 1771 par l'Anglais John Stafford Smith (1750 - 1836), compositeur, organiste et paléo-musicologue (non pas qu'il s'intéressât au Néanderthal Philharmonic Orchestra, mais il fut l'un des premiers à se pencher sur la musique plus ancienne, en particulier celle de Bach dont il rassembla bon nombre de manuscrits pour son érudition personnelle). Ce Smith était également membre d'un très-britannique club de gentlemen musiciens, amateurs ou professionnels, la Société Anacréontique, ainsi nommée en l'honneur d'Anacréon, poète grec qui n'hésitait à célébrer ni la fesse ni le vin.

Cette honorable société se piquait de promouvoir la bonne musique, à telle enseigne qu'en 1791 un de leurs invités de marque ne fut autre que Joseph Haydn. L'aimable, bienveillant et mansuet lecteur de ces chroniquettes l'aura compris : on a affaire à du monde qui s'y connait. Pour l'une de ces réunions, Smith écrivit en 1770 To Anacreon in Heaven , où il est question de Vénus et de Bacchus bien plus que de bannières étoilées. Rapidement, la mélodie - entraînante, plutôt riche pour une chanson ribaude, et pas si facile à chanter pour quiconque avait un peu trop bacchussé - fut réutilisée pour mettre en musique des tas d'autres textes, jusqu'à cette année 1812 lorsque, pendant la Guerre de 1812 entre les Etats-Unis et l'Angleterre, un poète amateur et juriste états-unien du nom de Francis Scott Key (1779 - 1843), retenu prisonnier sur un bateau anglais bien qu'il fût venu en négociateur (ah, la Perfide Albion !), composa le texte The Star Spangled Banner une fois relâché de captivité. Et sur quelle musique chanterait-on ces vers patriotiques états-uniens ? Vous l'aurez deviné : sur celle de To Anacreon in Heaven du Britannique Smith. La célébrité de ce nouvel assemblage fut telle que, en 1916, le président Woodrow Wilson déclara (par décret présidentiel) l'ouvrage Hymne national états-unien, sans grand effet. Ce n'est qu'en 1931, lorsque le Congrès prit cette résolution sous sa propre responsabilité, que l'hymne devint réellement national.

Titre de la première édition de To Anacreon in Heaven, 1771

Méfiez-vous d'Internet en général et de Wikipedia en particulier. On y lit que To Anacreon in Heaven aurait été, un certain temps (pas précisé) la musique sur laquelle se chantait l'hymne national du Luxembourg. Divers autres sites colportent cette information, citant (ou pas, mais c'est souvent du verbatim) comme source... Wikipedia. Or, aucune autre source indépendante ne vient étayer cette assertion. Votre humble serviteur a donc demandé à la Bibliothèque nationale luxemourgeoinse, département de la musique, ce qu'il en était. Réponse arrivée ce matin : " Madame M..., collaboratrice de ce Centre qui a fait d?importantes recherches sur « Ons Heemecht » (l'actuel hymne national), ne conteste pas l?information livrée sur Wikipedia, mais elle ne peut en aucun cas la confirmer. " Chacun en tirera les conclusions qu'il souhaite, mais de notre côté, nous sommes fortement portés à croire qu'il s'agit là d'une de ces fausses informations, farceuses ou malicieuses, colportées bêtement et sans vérification aucune ; et que son auteur se gondole en la voyant se reproduire tel un rigolo petit virus de site en site. Qobuz fait de la résistance et, jusqu'à preuve du contraire (si l'aimable lecteur possède un document indépendant, qu'il aboule, il sera mille fois remercié et loué aux nues), nous partons du principe que c'est là une carabistouille.

Premier système de la partition originale de To Anacreon in Heaven, 1771

Pour en revenir à notre sujet : de nombreux musiciens ont arrangé The Star Spangled Banner à bien des sauces. Quelques-uns de ces arrangements ont fait date : celui à la guitare solo de Jimi Hendrix, capté lors du festival de Woodstock, celui pour ch?ur et orchestre de Stravinsky - où l'on entend quel piètre harmoniste "classique" il fut, avec ses enchainments bancals et pauvres dès lors qu'il s'aventure dans l'harmonie classique ; Marvin Gaye dans une vision soul ; Rachmaninov dans un arrangement pour piano solo tout à fait neutre et quasiment non-rachmaninovien... Par contre, ne croyez pas Wikipedia qui trompette haut et fort que Wagner l'a utilisé dans son (exécrable) American Centennial March de 1876, un pompeusissime saucisson pondu sur commande sans l'ombre d'une once d'inspiration, et dont la thématique, à tout prendre, procéderait plutôt de la musique de la série La Famile Addams . Parmi les autres emprunts, n'oublions surtout pas Puccini qui l'a introduit dans Madame Butterfly : dans la playlist en annexe, vous vous amuserez à entendre le thème à travers le gosier de rien moins que Pavarotti. Aaargh... Le pire du pire reste néanmoins le pitoyable et férocement hilarant ratage de la comédienne-comique états-unienne Roseanne Barr : l'a-t-elle fait exprès ? On espère ! Le public n'en revient pas, mais on peut gager qu'il n'a pas trop compris que la donzelle se fichait de leur fiole - même si elle s'en est piteusement défendue ultérieurement, argumentant qu'elle n'avait rien d'une chanteuse d'opéra... je veux mon n'veu ! C'est qu'on ne rigole pas (trop) avec l'hymne local, qui s'écoute dûment debout, la main sur le c?ur et une petite larme au coin de l'?il. En oubliant que la pièce originale vantait les joies de Vénus et de Bacchus.

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