« Sacres et sacrifices » à la Cité de la musique

Du 30 mai au 17 juin, la Cité de la musique proposera un grand cycle intitulé Sacres et sacrifices avec l’Ensemble Accentus de Laurence Equilbey, Gérard Lesne, les Arts Florissants et la Chambre philharmonique d’Emmanuel Krivine.

Par Marc Zisman | Sur Scène | 29 mai 2008
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On n’en finirait plus de compter les scènes sacrificielles que les musiciens ont dépeintes : Abraham, Médée, Judith, le Christ lui-même. Ou encore, dans une veine profane, le Petit Poucet. Mais souvent, le sacrifice prépare le sacre, l’intronisation ou le devenir-sacré. C’est dans ce contexte que du 30 mai au 17 juin, la Cité de la musique proposera un grand cycle Sacres et sacrifices.

Vendredi 30 mai, ce cycle débutera par In circumcisione Domini, Sacrificium Abrahae et Mors Saulis et Jonathae de Marc-Antoine Charpentier par l’ensemble Il Seminario Musicale dirigé par Gérard Lesne, haute-contre cinq étoiles… Isaac, comme le raconte la Bible (Genèse, 21-22), était le fils unique d’Abraham et de Sara. Et Dieu demanda son sacrifice, pour mettre Abraham à l’épreuve. L’oratorio Sacrificium Abrahae de Charpentier (composé vers 1680) relate la naissance d’Isaac, l’exigence divine et l’heureuse interruption du sacrifice. Y alternent des dialogues (entre Abraham et Sara, entre Abraham et Dieu), des chœurs ou des solistes, qui peignent tour à tour la joie, la désolation et le soulagement.

Écrit peu après (vers 1682), Mors Saülis et Jonathae (La Mort de Saül et de Jonathas) se fonde sur un autre épisode biblique, tiré des Livres de Samuel. L’oratorio devient ici presque un opéra miniature, où les instruments acquièrent une force d’évocation dont la Symphonie de l’enchantement, accompagnant le récit de l’oracle Maga, est un exemple inoubliable.

Le lendemain, samedi 31 mai, la soirée Médée furieuse permettra d’entendre Anna Maria Panzarella (mezzo-soprano), Héloïse Gaillard (flûtes et hautbois baroque), Gilone Gaubert-Jacques (violon), Anne-Marie Lasla (viole de gambe) et Violaine Cochard (clavecin). Au programme, des compositeurs parfois peu connus du grand public : Nicolas Bernier, Michel de La Barre, Jean-Baptiste Lully, Gaultier de Marseille, Jacques Duphly et Louis-Nicolas Clérambault… La Médée mythologique, fille du roi de Colchide Éétès, est magicienne, comme sa tante Circé. Sa légende est faite d’une succession de meurtres : elle tue d’abord son frère Apsyrtos, pour permettre à Jason, dont elle est éprise, et aux Argonautes de s’enfuir avec la Toison d’or. Lorsque Jason la répudie pour une autre, elle tue sa rivale ainsi que le roi Créon. Puis, dans la version d’Euripide, elle sacrifie également ses propres enfants, pour laisser Jason sans héritiers et pour qu’ils meurent de sa main plutôt que de celle de ses ennemis.

Fratricide, régicide, infanticide, Médée a inspiré de nombreuses œuvres, d’Euripide à Pasolini en passant par Corneille et Delacroix. Les cantates de Nicolas Bernier (1665-1734), de Louis-Nicolas Clérembault (1676-1749) et de Jacques Duphly (1715- 1789) sont des jalons importants dans cette longue postérité du mythe.

Mardi 3 juin, place à Judith - Une histoire biblique de la Croatie renaissante par l’Ensemble Dialogos dirigé par Katarina Livljanic avec Albrecht Maurer (vièle, lirica) et Norbert Rodenkirchen (flûtes, dvojnice), dans une mise en scène, des décors et des costumes signés Sanda Herzic… Le livre de Judith, dans l’Ancien Testament, met en scène la veuve de Béthulie qui tue Holopherne pour libérer son peuple. Ce texte fameux, revisité par le poète dalmate Marko Marulic au XVIe siècle, est devenu l’un des chefs-d’œuvre de la littérature croate. Écrite à la manière des vieux poèmes glagolitiques, l’histoire était vraisemblablement destinée à un public féminin, lequel n’était en général pas familier de la langue latine.

Judith est une femme juive forte et pieuse, mais elle est aussi une belle et dangereuse enchanteresse qui s’infiltre dans le palais de l’ennemi assyrien, séduit le puissant Holopherne et lui coupe la tête. L’Agonie de Judith, telle que la propose Katarina Livljanic, transpose cette cruelle histoire mêlant Eros et Thanatos dans un univers intimiste fait de monologues ou dialogues intérieurs. Le texte de Judith a survécu sans mélodie. Sa structure métrique coïncide pourtant avec celle d’un nombre restreint de mélodies glagolitiques, utilisées surtout dans le contexte des chants narratifs de la Semaine Sainte.

Judith et Holopherne, ainsi que tous les démons qui les habitent, sont interprétés par une même voix féminine qui ne cesse de se travestir, accompagnée par une vièle, une lirica (instrument à cordes croate traditionnel) et des flûtes archaïques.

Le 5 juin, la Cité de la musique accueillera l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Pascal Rophé avec le violoncelliste Marc Coppey, la soprano Susan Narucki et la mezzo-soprano Lani Poulson. Gilbert Nouno et Arshia Cont sont à la réalisation. Le menu incluera L’Icône paradoxale de Gérard Grisey, Mortuos Plango, Vivos Voco de Jonathan Harvey, le Concerto pour violoncelle d’Elliott Carter et Madonna of Winter and Spring de Jonathan Harvey… L’Icône paradoxale de Grisey (1994, pour deux voix de femme et grand orchestre divisé en deux groupes) est un « hommage à Piero della Francesca ». Le texte chanté, en italien, est tiré du traité de ce dernier, la Perspectiva pingendi. L’œuvre, confiait le compositeur, « est née d’une découverte émerveillée de La Madonna del Parto », une fresque réalisée par Piero à Monterchi, vers 1455.

La Vierge y est représentée de face, visiblement enceinte, portant l’enfant destiné au sacrifice. Cette scène « à la fois chrétienne et païenne, ardente et paisible », Gérard Grisey la décrit ainsi : « Au geste violent des anges écartant le rideau répond le geste des doigts [de la Vierge] écartant la robe… Un espace s’ouvre sur un espace qui s’entrouvre : l’infini est suggéré. » Cette mise en abîme, poursuit-il, n’est pas sans rapport avec celle qui caractérise la musique spectrale.

Changement de cap mardi 10 juin avec Les Sept dernières paroles du Christ de Joseph Haydn par La Chambre philharmonique d’Emmanuel Krivine.

Le jeune public n’est pas exclu de ce cycle Sacres et sacrifices. En effet, mercredi 11 et jeudi 12 juin, le film-spectacle La Barbe bleue de Samuel Hercule avec Philippe Vincenot, Cécile Hercule, Métilde Weyergans, la compagnie La Cordonnerie, Timothée Jolly, Denis Mignard, Métilde Weyergans et Samuel Hercule… Les années 30. Une route de campagne. Le jour tombe. Une belle voiture s'enfonce dans la forêt. Judith et sa sœur Anne roulent vers le château de Barbe Bleue... Samuel Hercule revisite de manière décalée et poétique le célèbre conte, dans un film muet en couleurs. La qualité des images, des scènes burlesques et mystérieuses, entraînent le spectateur dans un voyage inédit et doucement inquiétant. Le film est magnifié par une musique originale jouée en direct et par la troublante présence des voix des comédiens chuchotant des passages de l’histoire ou révélant les pensées intérieures des personnages.

Le 11 juin la version originale de 1876 du Stabat Mater de Dvořák sera donnée par l’Ensemble Accentus de Laurence Equilbey… C’est après la mort de trois de ses enfants que Dvořák composa son Stabat Mater, en 1877. Il reprend le texte traditionnel de la séquence religieuse, qui date du XIIIe siècle : « Debout, la Mère de douleur se tenait en larmes près de la Croix où pendait son Fils. »

Cette évocation sonore de la souffrance d’une mère devant son fils sacrifié oscille entre la peine parfois presque insoutenable (comme dans le premier mouvement) et le calme ou la sérénité, voire l’espoir, la foi, la lumière (comme dans le chœur radieux du Tui nati vulnera). Le Stabat Mater contribua grandement à la renommée internationale de Dvořák, qui le dirigea lui-même à Londres en 1884.

Happy End d’après Le Petit Poucet de Charles Perrault sera donné le samedi 14 : musique signée Georges Aperghis, animation de Hans Op de Beeck et Georges-Élie Octors à la direction. Le Petit Poucet fait partie des Contes de ma Mère l’Oye de Charles Perrault, écrits en 1697. L’histoire en est connue : un bûcheron et une bûcheronne qui, ne pouvant plus nourrir leurs sept enfants, décident de les abandonner dans la forêt, à plusieurs reprises. Et chaque fois, grâce au petit dernier, ils retrouveront le chemin de leur foyer, échappant à l’ogre qui veut les dévorer.

Tournant résolument le dos à l’imagerie nostalgique des contes d’autrefois, Georges Aperghis, avec la collaboration de l'artiste visuel Hans Op De Beeck, met l’accent sur la cruauté sacrificielle de ce récit où la voracité côtoie l’anthropophagie. La perte, l’errance de l’enfant font de lui, pour Aperghis, un « Poucet K » : un personnage kafkaïen, que l’on suit à travers les différentes langues que parle la voix off de la narration, invisible et spatialisée dans la salle.

Enfin, le cycle Sacres et sacrifices s’achèvera mardi 17 juin avec un grand concert Haendel des Arts Florissants dirigés pour l’occasion par Paul Agnew avec la soprano Sophie Daneman et le ténor Ed Lyon. Au programme, Coronation Anthem n°1 «Zadok The Priest», Coronation Anthem n°3 «My Heart Is Inditing», Coronation Anthem n°2 «The King Shall Rejoice» et Ode à Sainte Cécile… Après son ouverture, l’ode de Haendel pour la Sainte-Cécile, créée à Londres en 1739, évoque en un récitatif du ténor le chaos originel que vient ordonner l’harmonie. Apparaissent ensuite deux musiciens mythiques : Jubal et sa lyre, puis Orphée charmant les animaux. Divers instruments jouent un rôle de premier plan : la trompette guerrière, la flûte, le violon et l’orgue, qui laissent enfin place aux sonneries du Jugement dernier qu’entonne le chœur.

En écho à cette ode à la gloire de la patronne des musiciens, les Arts Florissants interprètent quelques Coronation Anthems, hymnes composées pour le couronnement de George II et de Caroline, en 1727.

Le site officiel de la Cité de la musique

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