La Roque d'Anthéron au sommet

Véritable Mecque du piano, le Festival de la Roque d’Anthéron se déroulera du 21 juillet au 22 août. L'emblématique parc du château de Florans, ainsi qu’une dizaine d’autres sites de Provence, accueilleront les plus grands interprètes -gloires confirmées et futures étoiles-, pour une 32e édition célébrant Debussy.

Par Arthur de Talhouët | Concerts, festivals et tournées | 23 mai 2012
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Fort d'un succès toujours plus grand, le Festival de la Roque d’Anthéron créé par René Martin doit sa réussite à l'originalité de sa formule, et à la confiance qu'il a su tissée avec les artistes et le public.

A l'origine du festival, les "légendes du piano", Martha Argerich, Nelson Freire, Krystian Zimerman, ou Zoltan Kocsis, donnent une dizaine de concerts. Puis ce sont les Kissin, Lugansky, Grimaud, à la génération suivante, qui donnent à la manifestation ses lettres de noblesse. Mais sa renommée internationale, désormais immense, tient autant au prestige du casting qu'à l’originalité du concept, devenu signature.

Il y a d'abord le lien au patrimoine naturel et architectural de la région, que le spectateur sillonne ici-et-là selon le concert qu'il a choisi. De l’auditorium du Parc de Florans aux carrières de Rognes ou à l’Etang des Aulnese, en passant les Terrasses de Gordes, la nature s'invite au spectacle : chants d'oiseaux ou frémissements des feuilles commentent, parfois inopinément, les grandes œuvres du répertoire. Les risques que font courir l'extérieur sont largement palliés: ainsi l'auditorium du parc de Florans a-t-il une acoustique parfaite grâce à la conque, inaugurée en 2007, qui le surplombe et retient le son -une innovation qui a fait l'enthousiasme des mélomanes et des musiciens. La diversité de la programmation, ensuite, qui parcourt les époques et les styles, assure le renouvellement d'une manifestation qui n'est pas prête de se reposer sur ses lauriers. Alternance des formations symphoniques et des récitals, du baroque et du moderne ou contemporain, mais également ouverture au jazz et musiques électroniques: le mélange des genres, toujours au plus haut niveau, est un des credo du festival. La venue de McCoy Tyner par exemple, en 2010, témoigne que la présence du jazz est tout sauf anecdotique. En concert le 29 juillet, l'avant-gardiste Portico Quartet promet d'envoûter la Carrière de Rognes.

Il y a le caractère monumental de la manifestation enfin, l'exigence que cela implique: un mois, plus de 400 artistes, près de 100 concerts. Une « folie des grandeurs » qui évoque son pendant hivernal, la Folle Journée nantaise de René Martin.

Excellence, éclectisme et beauté du cadre: tels sont les maîtres mots de l'évènement, gages d'une attractivité toujours plus grande - une attractivité qui ne serait pourtant rien sans un autre ambition dont René Martin ne dévie pas, celle de l'accessibilité de la musique classique, qui va avec la simplicité d'accueil. Cela passe par des tarifs raisonnables et une organisation de bénévoles dévoués à la cause du festival.

S'il fait le charme du festival, le plein air est pourtant à double tranchant. L'alchimie entre nature et musique est totale, dans la douceur des soirées provençales où les concertos et récitals prennent le relais du chant des cigales. Mais cela demande pourtant un certain sens de l'aventure. Appréhension pour certains artistes, bonheur pour d'autres, à l'instar de François-René Duchâble, qui se produira le 2 août avec un récitant dans un programme autour de la correspondance entre Liszt et Chopin. Son goût irrésistible pour le plein air et son penchant pour l’insolite, l’amènent d'ailleurs à jouer dans des lieux souvent inattendus où la musique s’intègre à l’environnement d’une grotte, d’un lac ou d’une place de village. Vagabond dans l'âme, ce pianiste de renommée internationale, encouragé par Arthur Rubinstein, à se lancer dans une carrière de soliste, s’est délivré des parcours obligés. Il livrait au magazine Classica, dans une entretien en 1999, les raisons de son éloignement du circuit.

Une jeunesse bardée de prix internationaux, qui avance à un rythme effréné, apportera elle un tout autre regard.

André Korobeinikov, chef de file de la jeune génération russe (né en 1986), jouera Chostakovitch avec le Quatuor Borodine, le 4 août. Il reviendra sur le compositeur de son dernier album (diapason d'or), et passera donc des Concertos et des Préludes à la musique de chambre. Sorti du conservatoire de Moscou avec la distinction spéciale du "Meilleur musicien de la décennie", ce talent exceptionnel laissera toutefois à Yuja Wang le loisir d’interpréter Scriabine (Sonates n°5), un de ses compositeurs fétiches (son disque Scriabine chez Mirare en 2008, avait été distingué par le Diapason d’or de l’année).

Le retour de cette pianiste chinoise de 24 ans, le 26 juillet, dans la Sonate en si mineur de Liszt notamment, sera un moment très attendu du festival. Celle que l’on surnomme « doigts volants », et qui avait d’abord fait craindre que sa virtuosité stupéfiante ne soit pure gratuité, a convaincu depuis un moment maintenant. Elle reprendra le programme d'un concert au Châtelet qui avait ébloui le public français, après une explosion progressive depuis 2003 alors qu'elle joue en remplacement des stars (Kissin, Argerich,...).

La nouvelle génération française sera largement représentée également, avec David Fray, David Kadouch, Bertrand Chamayou, Jean-Frédéric Neuberger ou Adam Laloum, pour la plupart des habitués du festival. Mais ils préfèreront la musique concertante ou la musique de chambre à la solitude du récital. Fray et Kadouch, que nous avons rencontrés lors de passionnantes rencontre-podcast, se produiront lors d'une soirée "carte blanche à Jacques Rouvier", leur professeur, avec les autres élèves de sa classe, le 10 août.

Bertrand Chamayou et Jean-Frédéric Neuberger, s'associeront eux aussi, dans le Concerto pour deux pianos et orchestre en mi majeur de Mendelssohn, le 18 août, un compositeur auquel Neuburger (25 ans) n’a pas encore consacré de disque, malgré un curriculum vitae digne d'une longue carrière, embrassant des répertoires variés. Enseignant au CNSM depuis 2009 et compositeur, le pianiste construit son parcours avec une assurance folle, parcours sur lequel il est revenu lors de son escale nantaise à la Folle Journée 2011. Fascinés par sa maturité musicale, des festivals de grand renom l’invitent à jouer en récital au sein de leur programmation, comme Verbier, Auvers-sur-oise, Menton, ou Chopin-Gesellschaft de Darmstadt. Chamayou, révélation des Victoires de la Musique 2012 et diapason d’or pour son dernier disque des Années de pèlerinage, quittera lui un moment son compositeur de prédilection pour faire un bond en arrière dans le romantisme.

A noter également, parmi les jeunes pianistes étrangers, deux lauréats du Concours Chopin, la Russe Yulianna Avdeeva, 25 ans, et le Polonais Rafal Blechacz, lauréat 2005 à seulement 20 ans, qui avait marqué les esprits avec les Concertos pour piano.

La présence des "Anciens" feront se mélanger les générations. Zhu Xiao-Mei, Aldo Ciccolini, Jean-Claude Pennetier, Grigory Sokolov en particulier, feront entendre un art parvenu à la pleine maturité.

Zhu Xiao-Mei jouera à deux reprises, et reviendra à Bach avec l'Art de la fugue, le 16 août, et la Partita n°1, le 13 août, dans le prolongement d'une discographie qui accorde au compositeur une place centrale. L'histoire personnelle de la pianiste donne à sa musique une signification particulière, et une profondeur que peu atteignent. Après de brillantes études commencées au Conservatoire de Pékin, celles-ci sont en effet interrompues par les événements liés à la Révolution Culturelle. Elle passe alors cinq années dans un camp de rééducation aux frontières de la Mongolie intérieure -des années où musique et résistance intérieure ne font qu'un.

A 86 ans, Aldo Ciccolini est l’un des rares grands maîtres du piano à courir inlassablement les routes. En concert le 12 août, il sera le doyen du festival. Ce seront les époques, plus que les générations, qui croiseront ici leurs routes, Ciccolini ayant hérité, par professeur interposé, des enseignements de Liszt! Le succès foudroyant que la France lui a réservé a libéré sa passion pour la musique française, dont il devient le plus ardent défenseur à travers le monde (citons la première intégrale Satie, Ravel et son intégrale Debussy). Passion à laquelle il fera honneur en interprétant le Saint-Saëns (Concerto n°5 pour piano et orchestre en fa majeur opus 103) et Poulenc avec Nicholas Angelich, son ancien élève, dans le Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur.

Le même amour de la musique française, en particulier Fauré, porte le pianiste Jean-Claude Pennetier, lui qui affirme que "la musique de Fauré le] constitue en tant que musicien", dans une [rencontre podcast du mois de décembre dernier, alors qu'il était en plein enregistrement de son intégrale dédiée au compositeur, dont il est l'un des plus grands interprètes. Mais cet été, les 1, 2 et 3 août, il laissera la musique française à Ciccolini: cela l'occasion de l'entendre dans un autre répertoire (Liszt et Mozart).

Entre la nouvelles génération et les "légendes du piano", les gloires confirmées tenteront de faire le pont. Les pianistes Français - dont Florent Boffard, Brigitte Engerer, Anne Quéffelec, Frank Braley - seront nombreux à fouler la scène. Mais l’école russe, d'une densité exceptionnelle, sera aussi très présente. A commencer par le Boris Berëzovski. Nommé “Meilleur instrumentiste de l’année 2006” lors des BBC Music Magazine Awards, le colosse russe de 43 ans a enregistré à ce jour un nombre considérable d’albums pour Teldec International, comprenant entre autres des solos de Chopin, Schumann, Moussorgski, Ravel, l’intégrale des Etudes transcendantes de Liszt et des Concertos de Rachmaninov, Tchaïkovski, Liszt et Beethoven.

Il ne volera toutefois pas la vedette à Arcadi Volodos, en concert le 22 juillet dans Brahms et Schubert. Depuis son hallucinant récital désormais historique, enregistré live au Carnegie Hall en 1998, qui l'a propulsé sous les feux de la rampe, il est particulièrement reconnu pour ses interprétations de Rachmaninov et de Franz Liszt ainsi que pour ses transcriptions. Sa musicalité extrême et sa technique époustouflante lui ont valu d'être surnommé le "nouvel Horowitz". Comme ses compatriotes Kissin ou Lugansky, Volodos appartient également à la grande tradition de l'école du piano russe.

Il sera justement précédé par Nikolai Lugansky, qui ouvrira le festival. Hôte privilégié des grands festivals, il compte notamment des enregistrements consacrés aux Etudes et Préludes de Chopin, aux Préludes et Moments Musicaux de Rachmaninov et à l’ensemble des Concertos de Rachmaninov, qui ont été parmi les plus primés et les plus discutés (la Sonates n°3 notamment). Venu tardivement à Lizst, il jouera le 21 juillet la transcription de la mort d’Isolde.

Le site du festival

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