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Nikolaus Harnoncourt est mort

Figure majeure du renouveau baroque, il s’est éteint à l’âge de 86 ans, trois mois après avoir annoncé sa retraite musicale.

Par Max Dembo | Chers disparus | 7 mars 2016
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Nikolaus Harnoncourt est décédé le 5 mars 2016 à Sankt Georgen im Attergau en Autriche. Doux euphémisme de dire que celui qui vient de s’éteindre à l’âge de 86 ans fut l’une des figures les plus importantes de la musique du XXe siècle… « Pape du baroque », « pionnier du baroque », « philosophe des musiques anciennes », les étiquettes que le chef d'orchestre, violoncelliste et gambiste né Johann Nikolaus comte de La Fontaine et d’Harnoncourt-Unverzagt ne doivent pas masquer cette personnalité géniale (au sens propre du terme) qui redécouvrit la manière de jouer la musique ancienne. Le statut d’intouchable de celui qui pourtant doutait et n’hésitait pas à se remettre en cause était inimaginable à l’aube des années 70 lorsque la planète classique ne vivait alors que par et pour des considérations romantiques ou post-romantiques. A la tête de son Concentus Musicus qu’il fonda à Vienne en 1953, Harnoncourt se plongea dans les partitions des XVIIe et XVIIIe siècles qu’il aborda de manière historique, démarche alors totalement inédite. Une entreprise qu’il liera logiquement à la redécouverte voire à la fabrication d’instruments d’époque avec lesquels cette musique fut pensée et interprétée. Si ces instruments anciens comme ces partitions et ces compositeurs de l’ère baroque occupent aujourd’hui une place de choix dans le monde musical et même dans son industrie, Harnoncourt et ses complices durent affronter à leurs débuts l’incrédulité et les insultes de leurs soi-disant confrères, des critiques et du public. Mais son intelligence et sa ténacité ont imposé cette résurrection artistique. Une révolution de l’interprétation baroque qui n’empêchera guère Harnoncourt de dérouler une vie en musique sur d’autres siècles et d’autres compositeurs. Son vieux complice Gustav Leonhardt disparu il y a quatre ans et avec qui il enregistrera la première intégrale des cantates de Bach aura joué Froberger jusqu’à la fin de ses jours, Harnoncourt, lui, osera Bruckner, Verdi, Offenbach et même Porgy & Bess de Gershwin…



Celui qui voit le jour le 6 décembre 1929 à Berlin était le fils d'un ingénieur qui composait et jouait du piano. Nikolaus Harnoncourt quitte sa ville natale avec sa famille pour Graz en Autriche à la suite de l'évolution de carrière de son père. C'est à Vienne qu'il commence à étudier le violoncelle à l'âge de neuf ans, d'abord avec Paul Grümmer (qui fut membre du Quatuor Busch) puis dans la classe d'Emanuel Brabec (premier violoncelliste du Philharmonique de Vienne et membre du Quatuor Boskovsky) à l'Académie de musique de Vienne.



Engagé par un certain Herbert von Karajan à l'Orchestre Symphonique de Vienne en 1952 (où il restera jusqu'en 1969), Harnoncourt a 24 ans en 1953 quand il fonde le Concentus Musicus de Vienne avec sa femme, la violoniste Alice Hoffelner qu'il épouse la même année. Avec cet ensemble innovant, unique en son genre puisqu'il ne le conçoit que constitué d'instruments d'époque ou copies d'anciens, il a largement contribué à transformer l'approche de la musique baroque dont il va également définir d'une manière presque scientifique le style interprétatif à la lumière d'écrits et documents anciens qui renforcent sa conviction que le retour à la vérité historique est nécessaire à ce répertoire.



C'est en 1957 que Nikolaus Harnoncourt donne ses premiers concerts dont le rayonnement ira crescendo jusque dans les années 70/80 où il atteint une certaine notoriété, devenant même une référence en la matière avec des enregistrements qui ont fait date (sauf pour les réfractaires à son option interprétative) : Concertos Brandebourgeois et Cantates (avec Leonhardt) de Bach, L'Orféo, Le Retour d'Ulysse, Le Couronnement de Popée de Monteverdi, Jephté, Belshazzar, Saul (trois oratorios qu'il ressuscite) et Alexander's Feast de Haendel, le cycle de concertos Il Cimento dell' armonia e dell' invenzione de Vivaldi... Le nom d’Harnoncourt fait autorité : en 1972, on lui demande d'enseigner l'interprétation de la musique ancienne au Mozarteum de Salzbourg, fonction qu'il assume jusqu'en 1993, et de donner des conférences à l'Institut musicologique de l'Université de la ville.



À la fin des années 70, c'est le grand virage. Ne voulant plus se cantonner dans le répertoire baroque, Nikolaus Harnoncourt renoue avec les formations modernes – travaillant régulièrement avec l'Orchestre Philharmonique de Berlin et particulièrement avec l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam – en gardant toujours à l'esprit ce même souci du respect historique sur le plan des tempi et de l'équilibre sonore. Après plusieurs opéras de Monteverdi montés avec Jean-Pierre Ponnelle, Harnoncourt poursuit sa collaboration avec le metteur en scène par un cycle Mozart (Idoménée, L'Enlèvement au sérail, La Flûte enchantée). Au début des années 90, son enregistrement des Symphonies de Beethoven connaît un grand retentissement et fait l'unanimité de la critique. C'est en 2003 qu’il enregistre son premier opéra scénique, La Grande Duchesse de Gerolstein d'Offenbach, suivi en 2005 de Carmen de Bizet.



Cette longue expérience au sein de grands orchestres traditionnels, qui a conduit Nikolaus Harnoncourt à élargir considérablement son répertoire, abordant jusqu'aux opérettes et même Gerswhin dont il dirigera Porgy & Bess, l'a amené à repenser ses interprétations et à revenir sur ses positions antérieures très radicales en prenant même le contrepied de ses convictions de jeunesse. Dans ses deux livres de 1984 et 1985, Le Discours musical et Le Dialogue musical. Monteverdi, Bach et Mozart, cette évolution était déjà très perceptible. Plaidant toujours pour la musique baroque en pourfendant les déformations dont elle a été victime, Nikolaus Harnoncourt n'impose plus une seule vision et dévoile un esprit plus flexible en prêchant une remise en question constante, meilleur remède à la routine.

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