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La Symphonie n° 104 de Joseph Haydn

La dernière symphonie de Haydn : entre classicisme et romantisme.

Par Stéphane Friédérich | Vidéos | 5 mars 2008
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Trente-six versions écoutées pour l'une des plus célèbres symphonies du répertoire, c'est finalement assez peu ! Du premier enregistrement intégral de la symphonie par Hans Weisbach et le Philharmonique de Vienne en 1938 jusqu'à nos jours, trois orchestres dominent dans cette partition par le nombre de gravures réalisées : le Philharmonique de Berlin (5), le Philharmonique de Vienne (4) et le Concertgebouw d'Amsterdam (3). Parmi les chefs, Karajan reste largement en tête avec quatre enregistrements. Mais on reste surpris par le peu de disques réalisés par les orchestres baroques (5 en tout), alors que même Nikolaus Harnoncourt choisit de diriger le Concertgebouw d'Amsterdam ! Cette Symphonie enmajeursoulève décidément bien des interrogations qu'une première sélection avant l'écoute en aveugle tente de dissiper.

Vieilles cires

Depuis quarante ans, la discographie s'est suffisamment étoffée pour que nous puissions nous permettre aujourd'hui de laisser de côté les versions monophoniques. La précarité des prises de son n'est pas la raison unique de cette mise à l'écart. Le style et certaines traditions « antiques » sont difficilement justifiables sur le plan musical. La plupart des gravures anciennes valent par la personnalité charismatique des chefs. Hans Weisbach (1885-1961) fut un spécialiste de Bruckner et cela s'entend dans un Haydn plus mystique que classique. La prise de son venue du fond des âges ne met guère en valeur le Philharmonique de Vienne réduit à une simple ligne mélodique (VMS Musical Treasures, 1938). Melodiya réédite la seule lecture qui passe pour être de Furtwängler alors qu'il s'agit selon toute vraisemblance d'un faux. Alfred Dressel et l'Orchestre de la Radio bavaroise seraient les interprètes de cette lecture acérée, bondissante, mais fatigante dans les aigus (Melodiya, 1950). L'archive de Paul van Kempen avec le Concertgebouw d'Amsterdam est, à l'opposé, totalement étouffée. Elle accentue une conception grave, brahmsienne, et en tout cas trop lente (II, III) bien que non dénuée de grandeur (Tahra, 1943). Sergiu Celibidache avec le Philharmonique de Berlin ne manque pas d'énergie, mais le rubato permanent et des contrastes violemment expressifs n'en font qu'un document sonore d'intérêt secondaire (Urania, 1950). Le même orchestre avec Hans Rosbaud est bien plus marquant même si la prise de son de studio est quelconque. Le travail sur la matière sonore est brillant, l'humour n'est pas absent dans le Menuet. Rosbaud qui avait le souci du détail dans la musique contemporaine s'avère dans le répertoire classique des plus intelligents (DG, 1957). On attendait bien davantage de George Szellavec l'Orchestre de Cleveland. Hélas, la captation est aussi agressive que la direction du chef. Pas un sourire, mais une impressionnante austérité pour un domptage d'orchestre ! Quels violons dans le Finale, mais quelle absence de musique tout autant ! (United Archives, 1954). Deux témoignages de Hermann Scherchen sont disponibles. Le premier, en studio, avec le Symphonique de Vienne fut réalisé par DG dans le cadre d'une série d'enregistrements de dix-neuf symphonies de Haydn. Scherchen fut souvent plus inspiré. Dans ce Haydn, il manque singulièrement d'audace. Sa lecture est statique et sans relief (DG, 1951). En concert, au Théâtre des Champs-Élysées, Scherchen et l'Orchestre national de France sont plus heureux. Hélas, les vents ne sont pas très beaux, l'orchestre peu concentré dans la mise en place. Il y a toutefois l'expression d'une vie intense dans une approche très néoromantique, malencontreusement desservie par une acoustique médiocre (Tahra, 1953).

Concerts originaux en stéréo

Dans un coffret tout récent que Brilliant consacre à des concerts de Yuri Temirkanov extraits d'archives de la Radio soviétique, nous découvrons le chef russe en flagrant délit d'improvisation avec l'Orchestre symphonique d'État d'URSS : sonorités nasillardes des bois et des premiers violons, mais instants magiques suivis de respirations étranges. Les erreurs de style, les incertitudes du concert ne se comptent plus (Brilliant, 1968). À l'opposé de cette grandeur russe, Karel Ancerlavec l'Orchestre philharmonique de la Radio des Pays-Bas se montre d'une souplesse et d'une élégance magistrales. Hélas, il y a en concert bien des accrocs, de petites laideurs dans les bois et les premiers violons qui détruisent en partie la magie d'un des plus beaux andantes (Tahra, 1970). Magnifiquement salué lors de sa parution, le concert de Sándor Végh avec la Camerata de Salzbourg s'avère pourtant en écoute comparée très décevant : laideur des sonorités, absence de carrure rythmique alors que la formation est plus proche du quatuor à cordes que de l'orchestre symphonique... Végh n'est ici que l'ombre de lui-même et l'on cherchera vainement la musicalité de ses Mozart et Schubert chez Capriccio (Orfeo, 1994). Le troisième des quatre enregistrements de la symphonie par Herbert von Karajan est un live. Le Philharmonique de Vienne est mal capté et le son, dur et sans chaleur, accentue le propos quasi brucknérien de la direction. Un témoignage du festival de Salzbourg qui n'apporte rien à la discographie du chef autrichien (Andante, 1979). Rudolf Kempe nous a laissé deux enregistrements. Le premier, avec le Philharmonia de Londres (originellement EMI) est restitué dans une excellente stéréo. Kempe ne semble pas diriger du Haydn, mais le dernier Schubert ! On admire la maîtrise de la dynamique et des timbres, sans être convaincu par un style à la limite de l'anachronisme (Testament, 1956). Sa prestation avec le Symphonique de la BBC est moins convaincante encore en raison d'un orchestre très agressif dans les vents et d'une approche très prosaïque (BBC Music, 1975). La seconde lecture de Sergiu Celibidache avec le Philharmonique de Munich possède une force de conviction peu commune. Les tempos sont, on s'en doute, d'une lenteur ahurissante et chaque note est habitée. Est-ce que le contresens avéré, le systématisme d'un propos aussi dogmatique nous feront lâcher prise dans l'écoute en aveugle ? Risquons le pari (EMI, 1992).

Lectures sur instruments anciens et dans le style

Disciple de Nikolaus Harnoncourt, Thomas Feypropose une lecture violemment contrastée de la symphonie. Bien que n'utilisant les instruments anciens que dans les cuivres, les Heidelberger Sinfoniker poussent au maximum l'expressivité de la partition. Cela claque, rougeoie, souffle et tressaute comme si les thèmes étaient une succession d'événements. Une lecture pétillante et spectaculaire, mais qui peut lasser (Hänssler, 1999). À l'opposé de ces passions exacerbées, Christopher Hogwood et l'Academy of Ancient Music cultivent le sens de la mesure et de la nuance. Le phrasé est fluide et subtil, les couleurs sensuelles, d'une saveur toute britannique. Ajoutons que l'enregistrement est un modèle du genre. Bref, un régal pour les oreilles ! (L'Oiseau-lyre, 1983). Sigiswald Kuijken et son ensemble La Petite Bande seraient à mi-chemin entre Thomas Fey et Christopher Hogwood. Il y a l'audace des sonorités du premier et la distinction du second. Rigoureux dans la mise en place, Kuijken situe l'oeuvre dans une conception minimaliste proche de la musique de chambre (DHM, 1995). Comparée à ces trois versions, la direction de Franz Brüggen avec l'Orchestre du xviiie siècle paraît assez terne. Il manque hélas bien peu pour que la perfection instrumentale exprime autre chose qu'un déchiffrement de notes. Une déception (Philips, 1990). Roger Norrington avec les London Classical Players tenta une première fois de rendre la grandeur et la précision de l'écriture de Haydn. Les tempos sont habiles, notamment dans un vrai mouvement d'andante. Mais, le propos demeure assez systématique sans grande variété dans les codas et l'on peut préférer soit Thomas Fey, soit Sigiswald Kuijken (EMI, 1992). Beaucoup plus contestable est la seconde mouture du chef britannique, cette fois-ci avec l'Orchestre symphonique de la Radio SWR de Stuttgart. Sans une once de vibrato, Norrington tente de restituer l'esprit « baroqueux » à des musiciens qui semblent aussi à l'aise que s'ils essayaient une paire de chaussures en sachant pertinemment qu'il manque au moins deux pointures... Bref, une lecture végétarienne et dogmatique (Hänssler, 1999).

Deux autres interprétations d'esprit « baroque » s'avèrent plus convaincantes. La première est placée sous la direction de Nikolaus Harnoncourt. On est immédiatement happé par l'intelligence des phrases, l'étirement des sonorités, la beauté des couleurs qui traduisent à la fois la dimension tragique et élégante de la musique. Les solistes du Concertgebouw d'Amsterdam portent ici les habits de Haydn avec génie (Teldec, 1987). Tout aussi surprenants et peut-être plus charmeurs encore, Charles Mackerraset l'Orchestre de St. Luke's nous emmènent au théâtre avec une simplicité, une inventivité de tous les instants. Ils semblent recréer la partition, vivre chaque respiration avec tendresse et humour (Telarc, 1992).

Au sein des interprétations « à l'ancienne », nous avons donc choisi de retenir, pour l'audition en aveugle, les version de Fey (Hänssler), Hogwood (L'Oiseau-lyre), Kuijken (DHM), Mackerras (Telarc) et Harnoncourt (Teldec).

Grandes formations symphoniques

Éliminons d'entrée quelques versions sans intérêt ou qui ont mal vieilli. André Previn et le Philharmonique de Vienne n'ont rigoureusement rien à dire, mais ils le font avec luxe et détachement (Philips, 1993). Adam Fischer, auteur de la seconde intégrale des symphonies, avec l'Orchestre austro-hongrois Haydn, a aussi peu à montrer que Previn. Malheureusement, il ne possède pas le même pupitre de cordes et l'on s'ennuie ferme (Nimbus, 1989). Rudolf Barshaïet l'Orchestre de chambre de Moscou imaginent une sérénade de Tchaïkovski avec des timbres assez laids. Un exotisme à oublier (Melodiya, 1973). Leonard Bernstein et le Philharmonique de New York ont longtemps été considérés comme des références. Le dynamisme du chef américain ne compense pas une prise de son qui date et une conception emphatique (I, III) malgré de belles réussites comme l'Andante (Sony, 1958). Günther Herbig et la Philharmonie de Dresde sont hélas desservis par une réverbération trop importante et des aigus agressifs. C'est fort dommage car il y a beaucoup de musique, d'expressivité (III, IV) même si la tradition d'un rubato envahissant nuit au style (II) (Edel Classics, 1974). À l'opposé de ces déploiements de puissance, Thomas Beecham et le Royal Philharmonic Orchestra intériorisent le propos. Hélas, il y a bien des digressions, des tempos trop lents, mais aussi des décalages assez étonnants dans cette réalisation hautement romantique (EMI, 1958). Autre orchestre anglais, le Philharmonique de Londres a enregistré notre symphonie avec Eugen Jochum. La tenue des cordes est bien supérieure, mais c'est si peu naturel, si grandiloquent, brucknérien au mauvais sens du terme, que l'on s'endort dans un Andante des plus compassés (DG, 1971). Avec Otto Klemperer et le New Philharmonia, la grandiloquence se transforme en grandeur car l'engagement des musiciens n'a rien de distant. C'est l'une des approches les plus beethovéniennes (on songe ici à la Symphonie « Héroïque »), théâtrale mais aussi d'une grande tendresse expressive. Hélas, on ne trouvera pas une once d'humour, d'ironie, d'esprit de la danse (III, IV) (EMI, 1970).

Colin Davis auquel on reproche parfois un manque d'énergie et de tenue rythmique dans le répertoire classique séduit d'emblée à la tête du Concertgebouw d'Amsterdam. Sa direction est un mélange de souplesse, de clarté, de profondeur et de recherche de matière dans les voix intérieures dans les pupitres. C'est la fois heureux et serein. Et comme toujours, l'orchestre est d'une somptueuse beauté... (Philips, 1977). On pouvait craindre que la direction d'Antal Dorati ait perdu de son intérêt. L'écoute du Philharmonia Hungarica avec lequel le chef d'origine hongroise grava la première intégrale des symphonies ne déçoit pas un instant. C'est à la fois nerveux, narratif, coloré et superbement maîtrisé. Dorati et ses musiciens ne se posent pas de question, mais semblent s'amuser (Decca, 1972).

Après la version de concert parue chez Andante et présentée ci-dessus, trois autres enregistrements de Karajan sont indexés. Le premier, avec le Philharmonique de Vienne, est d'une parfaite tenue. Le son est ample (les ingénieurs Decca font des miracles de présence), les cordes chaleureuses, le phrasé naturel. Bien que le style soit des plus romantiques, la conception viennoise fonctionne de bout en bout (Decca, 1959). En 1975, avec le Philharmonique de Berlin, le décor est à la fois plus sombre et plus neutre. En effet, le phrasé est beaucoup plus ample, les attaques massives dans les vents et les timbales. C'est apprêté et sans grande surprise (EMI, 1975). Sept ans plus tard, la direction de Karajan est marquée dans son dernier enregistrement par un legato permanent. Si celui-ci nous semble totalement anachronique dans ce répertoire, nous l'acceptons avec plus de facilité que dans la version précédente. Il est vrai que l'orchestre est d'une beauté sidérante dans les cordes et que l'équilibre général n'est jamais pris en défaut. La pâte sonore est si dense, si parfaitement contrôlée et personnalisée que l'on écoute de bout en bout cette immense machinerie qui se déploie et occupe tout l'espace sonore (DG, 1982).

Dans cette catégorie, nous retenons pour l'audition en aveugle Davis (Philips), Dorati (Decca), Karajan (Decca) et Karajan (DG).

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