Clair de lune ou marche funèbre ?

Sonate "au clair de lune", le titre n'a été inventé qu'après la mort de Beethoven ; le compositeur, lui, se plaignait plutôt que sa Quatorzième sonate fût trop célèbre, au détriment de tant d'autres qu'il estimait bien supérieures ! Un observateur contemporain y voyait au contraire un monde des morts, l'épitaphe de Napoléon en musique... radiographie d'un tube lunaire

Par symphoman | Les éditos | 29 août 2013
Réagir
Qobuz

Lorsqu'en 1801 le génial-déjà-un-peu-sourd écrit sa Quatorzième sonate pour piano - qui à ce moment ne porte d'autre signe distinctif que "Sonata quasi une fantasia" pour justifier de sa forme hors-normes - il ne se doute guère qu'elle deviendra, au fil des ans, la plus célèbre de ses ?uvres pour piano, y compris auprès du public le moins averti (voire le plus hostile à la musique classique) sous le nom apocryphe de Sonate au clair de lune. Du vivant déjà de son auteur, l'ouvrage avait acquis une célébrité telle qu'il en conçut quelque ombrage, estimant que d'autres parmi ses sonates étaient autrement plus intéressantes. Mais voilà, le premier mouvement est, comparativement, très facile à jouer y compris pour la jolie cousine Hortense qui se hasarde sur les touches et qui, du bout de ses doigts hasardeux, réussit vaguement à faire illusion en bonne société. Pas la moindre virtuosité, un système architectural immuable, et la permission donnée par l'auteur de tout noyer dans une certaine brume sonore qui, dans le cas de la cousine Hortense, tient de la miséricorde ! Même si l'indication "cette pièce doit être jouée sans les étouffoirs", autrement dit avec moult pédale de droite, laisse quand même libre champ à bien des déviations ou des abus, n'est-ce pas, cousine Hortense ?

L'édition originale de 1802 : pas de clair, pas de lune, et le nom de la dédicataire
est bien plus visible que celui du compositeur

Quant au nom "Sonate au clair de lune" ou "Mondscheinsonate" en allemand, il aurait été concocté en 1832 par le chroniqueur, critique musical, poète et librettiste Ludwig Rellstab - on se souvient surtout de lui grâce au Chant du cygne de Schubert, où sont mis en musique quelques-uns de ses poèmes dont Ständchen). Le surnom se base naturellement sur le seul premier mouvement, puisque le scherzo qui tient lieu de deuxième mouvement relève plutôt du primesautier divertissement, tandis que l'orageux et ombrageux troisième mouvement ne peut que décrire, si décrire il doit, un terrible orage en fait de clair de lune. "Aurait été concocté", car en vérité les diverses sources disponibles sur Internet, dans les biographies ou les dictionnaires, se copient allègrement les unes les autres, sans jamais citer le document initial signé de Rellstab. S'agirait-il d'un article publié dans le journal Vossische Zeitung , dont il était l'un des chroniqueurs musicaux ? La première mention réellement indiscutable de cette paternité (sans non plus citer de source) date de 1855 : l'écrivain et biographe Wilhelm von Lenz affirme, dans Beethoven et ses trois styles, que "Rellstab compare cette ?uvre à une barque, visitant, par un clair de lune, les sites sauvages du lac des Quatre Cantons en Suisse. Le sobriquet de Mondscheins-Sonate n'a pas d'autre origine." (passage complet en fin d'article, pour ceux que cela intéresse). Si l'un(e) des aimables lecteurs/trices de ces chroniquettes dispose d'une source antérieure à 1855, par exemple l'écrit de Rellstab lui-même, cela nous serait d'un grand secours.

Il est un lieu où le nom Mondscheinsonate laisse de marbre : c'est Coventry. Car ce doux nom a été utilisé par l'armée hitlérienne pour désigner l'opération nocturne du 14/15 novembre 1940 (une nuit de pleine lune, on s'en doute) qui consista à raser la ville sous un infernal flot de bombes Pauvre Beethoven, pauvre Rellstab... Bien plus plaisant est le sketch de l'humoriste et pourtant Suisse Bernard Haller, dans lequel un pianiste égrène en arrière-plan ses pensées les plus triviales alors qu'il donne en concert le premier mouvement de la Sonate "au clair de lune". Un excellent moment de divertissement.

"Opération Sonate au clair de lune", Coventry 1940. Pauvre Beethoven !

Du côté de la remarque "cette pièce doit être jouée sans les étouffoirs", c'est à dire avec la pédale de droite en constant usage, ainsi que l'indication de mesure alla breve - que contredit quelque peu celle de "adagio sostenuto" -, elles plongent les pianistes dans un certain doute : alla breve impliquerait que la mesure dût se concevoir à deux et non à quatre temps (ce qui ne peut pas se concevoir trop, trop lentement), adagio impliquerait une considérable lenteur... quant à laisser la pédale de droite enfoncée d'un bout à l'autre ainsi que croient le comprendre certains d'après la remarque "sans les étouffoirs", cela crée un flou pas nécessairement artistique. Le pianiste Andras Schiff a essayé quand même d'adopter un tempo assez allant tout en gardant la pédale enfoncée de bout en bout, pour le résultat à retrouver sur la playlist ci-dessous. Le premier mouvement ne dure donc que quatre minutes et trente secondes, là où par exemple Horowitz s'étale sur six minutes et trente secondes. L'auditeur tranchera.

Wilhelm von Lenz, extrait de Beethoven et ses trois styles (1855)

Un mot d'avis aux exécutants de la sonata quasi fantasia. Le dessin mélodique de l'adagio est confié au sol dièse de l'accompagnement; grupetto d'une croche pointée (sol dièse), suivie d'une double croche qui amène l'efflorescence mélodique, chant pénétrant comme un parfum, procédant par blanches, grosses notes dont les têtes penchent comme ces fleurs dont le calice s'est empli de rosée pendant la nuit. On sent que cette ineffable entrée doit être indépendante des arpèges, qu'elle doit surnager libre, comme un cor dominerait un discret accompagnement. Or, il ne reste que le cinquième doigt de la main droite pour articuler cette plainte, et ce pauvre doigt est d'autant plus contrit d'en porter le fardeau, que les autres doigts de la main sont penchés sur les arpèges, circonstance qui ôte au cinquième doigt beaucoup des sentiments d'indépendance qu'il pourrait avoir acquis! Il arrive alors qu'au moment de faire vibrer la note pointée comme il convient et de phraser le chant, le pouce pointe de son côté, par pur amour fraternel pour le cinquième doigt, le sol de l'arpège, et double ainsi l'entrée de l'idée principale dans le médium, ce qui, comme vous pensez bien, porte préjudice au chant. Un moyen d'échapper à cette faute serait de partager les trois sols dièse et les entrées de même nature entre le quatrième et le cinquième doigt, aussi souvent qu'on le peut; mais on ne le peut pas toujours, et ce moyen présente le danger de répandre du trouble dans le ménage des sols. Reste à soulever la main, à la déployer en éventail vers la planchette du piano et à laisser tomber le cinquième doigt du plus haut qu'on peut. Liszt me fit observer cette difficulté en 1828. Le jeune âge n'a jamais tort; je disconvins vivement de mon tort, ne pouvant croire que tant de soi-disant excellents maîtres de piano m'eussent passé ce qui, en ce moment, prend à mes yeux les proportions d'un gros péché, et me paraissait être alors une négligence trop légère pour qu'on ne voulût me chercher chicane en la relevant. Liszt ne dit mot, mais à la prochaine entrée de la phrase où l'octave d'accompagnement allait résonner, il me saisit le pouce, rue Montholon, comme on ferait du pied d'un hanneton, et l'étreignit comme dans un étau : le sol dièse résonna libre sur son Erard comme le son argenté voilé de tristesse d'un cor. « Tenez, dit Liszt, c'est comme cela qu'il se tait, votre pouce. »

Le piano était alors pour Liszt l'envergure des ailes qui le faisaient planer sur l'océan des empyrées, loin du niveau et du contact du monde! Quel dommage qu'il faille en cette vie atterrir, comme disent les marins! Cette grande production de la sonate en ut dièse mineur devrait être interdite aux jeunes personnes qui, malheureusement, se piquent fort et souvent de l'épeler à leur façon. On les empêche bien d'entrer dans les tombeaux du cimetière de l'Est de Paris.

Rellstab compare cette ?uvre à une barque, visitant, par un clair de lune, les sites sauvages du lac des Quatre Cantons en Suisse. Le sobriquet de Mondscheins-Sonate qui, il y a vingt ans, faisait crier au connaisseur en Allemagne, n'a pas d'autre origine. Cet adagio est bien plutôt un monde de morts, l'épitaphe de Napoléon en musique, adagio sulla morte d'un eroe! Liszt a nommé le second morceau de la sonate, une fleur entre deux abîmes (allegretto, ré bémol majeur, ton enharmonique de ut dièse majeur). Ce petit morceau (60 mesures avec le trio) est incomparable d'idée mélodique, de ressources d'harmonie, de rythme. Restreint dans ses proportions, il est comme cette goutte de rosée, qui réfléchirait une planète si elle venait à passer devant elle.

À découvrir autour de l'article

Votre avis

Vos lectures


Inscrivez-vous à nos newsletters