En 2003, le compositeur et musicien de jazz américain Uri Caine dirige le festival de musique de la Biennale de Venise. Cela fait plus d'un siècle que Venise organise tous les deux ans un grand panorama de l'art par pays. En effet, Gabriele D'Annunzio tient en 1895 son discours "Allégorie du printemps" lors de la toute première Biennale. En 1930 vient s'y greffer un festival de musique contemporaine. En 1995, Luciano Berio reçoit un Lion d'or à Venise et, peu de temps avant sa mort, il y emmène Uri ... VOIR TOUTE LA PRESENTATION
Caine; ce dernier est ensuite nommé directeur artistique du festival de 2003.
Le programme mis sur pied par Caine pour la 47e édition du festival de musique de la Biennale, intitulé "ReMix Structures and Improvisations", rassemble dans la ville lagunaire des artistes de la nouvelle musique et de la musique électronique, mais également des artistes de jazz, une nouveauté dans l'histoire de la Biennale qui est cependant très bien accueillie. Au Teatro alle Tese, au Teatro Piccolo Arsenale ainsi que dans des ateliers abandonnés de l'Arsenale, avec des groupes et artistes tels que Speculum Musicae, Bang on a Can, Fred Frith/Han Bennink, Gary Lucas, Ursula Oppens, l'Amsterdam String Trio d'Ernst Reijseger, l'Ethel Quartet, David Krakauer avec Klezmer Madness!, David Moss, Emanuele Arciuli, Otomo Yoshihide, Dave Douglas et de nombreux autres, ce n'est pas à la coexistence de la musique improvisée et des compositions que l'on assiste, mais bien à une célébration de leur union, telle qu'elle se réalise le plus naturellement du monde depuis la fin du 20e siècle. Caine dédie ces créations au compositeur italien Luciano Berio: "C'était un innovateur et un grand amateur de traditions musicales les plus diverses, du passé comme du présent, qui coexistent aujourd'hui. (
) Un grand homme et un grand artiste s'est éteint cette année (2003), mais il ne sera jamais oublié par ceux qui l'aimaient et qui aimaient sa merveilleuse musique."
Caine lui-même élabore pour cette Biennale un tout nouveau projet. C'est une situation apparemment banale qui amène Uri Caine à s'intéresser à Giuseppe Verdi: il le croise presque chaque jour, sous la forme d'une statue installée non loin de son appartement, au cŒur de Manhattan. L'on peut faire à New York l'expérience des styles de musique les plus divers sur un territoire restreint. Alors que Gustav Mahler travaillait avec Enrico Caruso au Metropolitan Opera, le jeune Israel Isidore Beilin (Irving Berlin) composait dans la "Tin Pan Alley" sur un piano modifié ses chansons afin de les vendre sous la forme de musique en feuilles. Or, il n'entendent probablement jamais parler l'un de l'autre. Cela a changé de manière fondamentale au cours du dernier siècle. "La musique du New York d'aujourd'hui a une caractéristique unique: il s'agit d'une mosaïque de courants reflétant les mille groupes ethniques qui y vivent; New York est une centrale d'énergies musicales ouverte à toutes les influences. C'est peut-être pour cette raison que ce qui m'intéresse n'est pas tellement de chercher à rattacher une musique à un courant en particulier (ce qui aurait clairement un caractère restrictif), mais plutôt de célébrer la vitalité des nombreuses traditions musicales qui vivent aujourd'hui les unes aux côtés des autres."
La tâche de constituer le programme musical de la Biennale de Venise inspire à Uri Caine l'idée de choisir l'une des principales Œuvres de Verdi afin de l'adapter et de la recomposer selon sa sensibilité musicale du 21e siècle. L'"Otello" de Verdi devient "The Othello Sydrome" d'Uri Caine (Winter&Winter Nº 910 135-2).
Le Vénitien Stefano Bassanese, qui a développé les sonorités électroniques pour "Entführung im Konzertsaal" ("L'enlèvement au concert") de Mauricio Kagel, et Bruno Fabrizio Sorba, qui a participé à la première du "Chant du monde" de Reginald Smith Brindle, ouvrent le singspiel avec des sons soumis à des distorsions électroniques. Dhafer Youssef, né en Tunisie et vivant aujourd'hui à Paris, artiste et passeur entre les univers culturels du Maghreb et de l'Occident, met en place dans cette ouverture la tragédie du maure de Venise (The Tragedy of Othello, the Moor of Venice), écrite il y a 400 ans par William Shakespeare (à partir d'une nouvelle tirée de l'Ecatommiti de Giraldi Cinthio), puis adaptée par Arrigo Boito (Otello) à la demande de l'éditeur Giulio Ricordi afin d'encourager Giuseppe Verdi à reprendre la composition après une pause de dix ans passée dans l'ombre de Richard Wagner. L'aventure de l'interprétation musicale par Uri Caine de ce jeu d'échecs entre le pouvoir et l'amour est lancée; l'ensemble composé de Joyce Hammann au violon, Achille Succi à la clarinette et Ralph Alessi à la trompette met en scène avec verve "Othello's Victory", le retour victorieux du héros après la guerre contre les Turcs, chanté par le compositeur de chansons et producteur Bunny Sigler, qui a produit dans les années 1980 l'album à grand succès "Somebody loves you Baby" de Patti Labelle. La "Fire Song" (Fuoco di gioia, feu de joie) avec Nguyên Lê à la guitare mène à la "Drinking Song", l'intrigue imaginée par Iago contre Cassio dans le but de le déshonorer. La première partie se termine avec le "Love Duet with Othello and Desdemona". Desdémone est interprétée en parole par la poète américaine Julie Patton et en chant par la Suédoise Josefine Lindstrand, qu'Uri Caine a connue par l'entremise du compositeur britannique Django Bates.
"Introduction to Act II", avec le solo de piano jazz d'Uri Caine, conduit au "Credo d'Iago" (Credo in un Dio cudel), dans lequel la vilenie de ce dernier est mise au jour. Le texte original d'Arrigo Boito est interprété par le comédien, poète et réalisateur italien Marco Paolini, et le poète new-yorkais Sadiq Bey personnifie l'ego d'Iago, révélant sa véritable nature (et celle de son personnage) dans un collage textuel. Tim Lefebvre à la basse, Zach Danziger à la batterie (ils mènent ensemble le projet de drum 'n' bass innovateur "Boomish") et Nguyên Lê à la guitare électrique constituent une excellente section rythmique sur "She's the Only One I Love", une déclaration d'amour quasi aveugle d'Othello à Desdémone avec la voix R&B caractéristique de Bunny Sigler, si fortement marquée par le Philly Sound. "Iago's Web" Iago est probablement le personnage le plus intéressant et le plus singulier de cette pièce. Avec des coups bien raisonnés, il manipule les autres à faire des choses qui ne servent qu'à lui, le rapprochant de son objectif: la prise du pouvoir. Il incarne la force maudite qui pousse Othello et les siens vers une fin tragique, mais il n'a rien d'un vilain ordinaire; il joue son rôle d'une manière unique, sophistiquée et rusée, excellent observateur sachant cerner les personnalités parfaitement et les utiliser à son avantage.
"Desdemona's Lament" avec Chris Speed à la clarinette, son compagnon de route Jim Black à la batterie et John Hebert, le contrebassiste de Jersey City né à la Nouvelle-Orléans et ayant grandi en Louisiane raconte la tentative vouée à l'échec de Desdémone (Josefine Lindstrand) de faire valoir l'innocence de Cassio, discrédité par Iago aux yeux d'Othello. Othello paraît pressentir qu'on se moque de lui et qu'on l'utilise: Bunny Sigler chante "Am I a Fool?" et Caine met en scène un show de rhythm 'n' blues du présumé cocu.
"The Lion of Venice" s'ouvre sur la "Confession d'Othello" ("Othello's Confession", de Sadiq Bey). La jalousie d'Othello, qu'Iago fait naître de manière si habile par son jeu d'intrigues, mène à l'horrible fin. Desdémone se retire et chante "The Willow Song/Ave Maria", convaincue de l'innocence de Cassio et avec un certain pressentiment de ce qui s'annonce. La voix du maure de Venise (Dhafer Youssef) retourne, et Othello assassine sa bien-aimée Desdémone ("Murder"). La victoire d'Iago est toutefois de courte durée, car ses sombres tractations sont révélées. Mais le jeu est terminé, la dame est tombée, et pour Othello, il ne reste plus que le suicide.
Avec cette oeuvre, créée pour la Biennale de Venise, Uri Caine adapte l'"Otello" de Verdi avec des éléments de jazz, du Philly Sound, de l'R&B et des musiques électroniques et expérimentales. Caine demeure fidèle à Verdi; l'histoire de Shakespeare ne l'intéresse que par bribes. Ce qu'il veut est créer son univers musical, en dialogue avec la partition de Verdi et les sons de l'opéra italien. L'étude par Uri Caine du syndrome d'Othello est une Œuvre qui aurait été difficilement pensable sans l'influence de la scène musicale new-yorkaise d'aujourd'hui, cette scène de Manhattan, autour de la statue de Verdi, là où se rencontrent et s'unissent, en ce début de 21e siècle, des mondes musicaux les plus divers, autrefois étrangers. Uri Caine écrit dans le programme de la Biennale: "Il y a des genres musicaux qui se nourrissent du passé et d'autres qui s'inspirent de traditions plus récentes. J'écoute toutes ces musiques librement, sans me sentir lié à un style particulier. Peut-être que le public ne sera pas d'accord avec mon opinion concernant toutes ces traditions, mais c'est précisément là le débat vital pour l'évolution de la musique". Masquer la suite