Après deux albums couronnés de succès (« De verre en vers », « Le coquelicot »), Yves Jamait sort enfin son nouvel opus. Baptisé « Je passais par hasard », le nouvel album de ce « chanteur né sur le tard » est certes moins autobiographique mais dune qualité toujours aussi rare, avec des chansons dont lécriture a encore gagné en exigence et dont les mélodies se sont enrichies avec des orchestrations plus souples et mosaïques.
Artiste majuscule, Yves Jamait, sorte de Gaston Montehus des temps ... VOIR TOUTE LA PRESENTATION
modernes, na jamais dévié dune trajectoire oblique qui a forgé sa singularité, imperméable aux conventions et formatages dun milieu du show business, dans lequel « il est passé par hasard » comme parachuté pour notre plus grand bonheur avant de sy installer, on lespère pour longtemps, avec son chant de sève et de convictions, son écriture au cordeau, chantant comme personne les éclopés de la vie, lâpreté du quotidien, les jours décolorés, le rêve de lêtre aimée.
Car, cest en homme libre quil trace sa route dans la chanson française, à limage du coquelicot, fleur rebelle et indomptable qui peuple les terrains vagues, et qui ornait la pochette de son précédent album.
Finies les imperfections de jeunesse du premier album et lépreuve au tournant et à la corde du second opus où lon doit gagner ses galons. Ici, dans ce troisième disque, cest un Yves Jamait plus serein, qui se départit de lurgence à donner de lémotion brute, se faisant moins nombriliste, davantage citoyen et plus concerné, regardant lépoque et souvrant même à dautres auteurs et compositeurs (Bernard Joyet, Allain Leprest, Dorothée Daniel,
) qui se présente à nous. Lalbum de la maturité diront certains de manière convenue. Certes, sauf que lalbum comporte suffisamment de sève pour figurer demblée parmi les temps forts de cette fin dannée.
Bien que continuant toujours à draguer dans leau courante du quotidien les situations saisies au cru de la vie, les infimes brisures, les joies minuscules, ces mille choses de rien, Yves Jamait sort, pour la première fois, du vase clos de sa poétique des bistrots et des abysses vertigineuses de ses démons intérieurs, pour élargir son champ dinspiration avec toujours ce thème omniprésent de lamour qui court ici et là tout au long de lalbum.
A commencer par lamour porté par « Des mains de femme », titre original, rarement traité, ode à la gestuelle féminine et à sa beauté et qui ouvre lalbum. Des mains de femme de son enfance qui le consolaient et qui le guidaient, en passant par des mains qui travaillent le jour ou caressent la nuit, « des mains usées dont les doigts gourds nauront jamais été vernis, des mains qui sinsinuent galantes, et déboutonnent la pudeur, et dautres qui chastes se gantent de la plus douce des candeurs » et dautres tremblantes et veineuses « comme des ceps », «des mains noueuses par trop dautomnes fatiguées ». Un petit bijou décriture. Certainement une des chansons les plus abouties de lalbum.
Des amours détroussées et mises en danger également comme le superbe « Quitte moi », écrite par Bernard Joyet, sorte dappel vibrant à lêtre aimé pour mettre à lépreuve un amour qui se serait assoupi et sémousserait à lusure du temps et de lhabitude. « Quitte moi, quittons nous juste un peu trop longtemps pour que nous ressentions le bonheur dêtre tristes / Loin des yeux loin du corps pour que lenvie résiste que je te dise viens et pour que tu me rêves » ; des amours adultérines avec la chanson « Les deux amants » dUte Lemper, sans oublier le versant le plus sombre de lamour, celui de la violence conjugale sourde, tapie avec la chanson « Je passais par hasard » et puis, lamour, le vrai, celui qui se déclare avec la merveilleuse chanson piano-voix « En deux mots », véritable déclaration damour à lêtre aimée, sa femme Géraldine. Il y a, sur cette chanson, entre la pianiste Dorothée Daniel (qui signe également la chanson « Je suis vivant »), le trompettiste Thierry Caens et lui, cet échange magique, que lon perçoit chez les grands improvisateurs de jazz. Les touches noires et blanches parlent la langue quaime Yves Jamait : celle du cŒur.
Le dépouillement musical va comme un gant de dentelle à son verbe de velours qui séclot de sa gorge, pour senvoler à la manière dune colombe.
Autre chanson qui parle la langue du cŒur : « Nous nous reverrons » où lon se rend compte que le répertoire dYves Jamait peut glisser de mots rêches en maux dépoque, celle des reconduites aux frontières, de lépineux problème de limmigration et de ses déchirures. Pour loccasion, il a eu lheureuse idée de greffer à son écriture raffinée et sensible le chant taillé dans le cristal en wolof de Mansour, dont le timbre est précieux comme une fleur rare et exotique. Car, en filigrane, certains textes de cet incorrigible rêveur en perpétuelle « quête de bien-être » ne renient pas la critique sociale tout en évitant dans ses ressentis chantés les écueils de la naïveté, à linstar de sa chanson « Athées souhaits », où il ne manque pas dégratigner les religions, en se faisant le porte-voix en chansons des athées, voire des agnostiques.
Enfin, Yves Jamait retrouve des accents plus légers, à la plume trempée dans lencre de lhumour avec « Boa bonheur », offrande dun de ses pairs quil admire, Allain Leprest, mais surtout avec sa chanson « Célibataire ». Maniant larquebuse du verbe et la coutille de lhumour avec dextérité, il conte la vie et le quotidien tout en le dédramatisant dun célibataire qui « vit tout seul, parle tout seul, dors tout seul, rêve tout seul et baise tout seul ». Du Jamait pur jus au style dont lui seul a lapanage.
Jugez-en encore : « Vendredi soir, jirai dépenser mon ennui, errant à la recherche dautres solitudes égarées comme moi et la soirée finie se fera dans les bras vides de lhabitude ». Magnifique.
En peu de temps, Yves Jamait a su imposer un style, comme l'imprimatur d'un diamant brut à la chanson française.
Plus que son salut, Yves Jamait a trouvé dans la chanson sa voie intérieure et, ce nouvel album, en est lillustration la plus éclatante. Dans les clairs-obscurs de son répertoire, carmin et noir s'embrassent et s'embrasent.
Et, Jamait de célébrer la vie, lorsquil interprète « Les mots chocolat », chanson la plus attendrissante qui clôt lalbum, interprétée avec sa petite fille, comme de danser sur la mort au moindre souffle, sans bannières, ni oeillères.
Avec, à chaque fois, le même engagement, la même émotion et énergie à faire de la musique.
Une musique qui touche droit au cŒur.
Dominique Parravano Masquer la suite