Vale Tango - Músicas de noche
Cela appartient aux cafés de Buenos Aires. Comme les Kaffehäuser viennois, ceux-ci ont plusieurs visages: derrière des rideaux de fumée, des fauteuils de velours usés à la
corde, où des littérateurs se lisent leurs plus récentes productions, dont ils discutent, avant de les mettre en lambeaux; des cafés-concerts, où l'on peut écouter ces même textes sur un rythme de
tango mélancolique tout en noyant son chagrin; des cafés dansants, où ces tangos envahissent le plancher avec des pas élégants et sensuels, à la fois précis et improvisés; mais aussi des cafés avec
tables de jeu et de billard, où l'on joue au truco en rondes serrées, ce singulier jeu de cartes argentin, où la triche (c'est à dire le fait de communiquer avec son partenaire au moyen de clins
d'oeil ou de grimaces) est non seulement permise, mais doit être exécutée selon un code défini. "Vale cuatro" est la plus forte enchère au truco, habituellement prononcée après de nombreux
clignements d'yeux, dans l'espoir de contraindre son adversaire à capituler. Après "vale cuatro", il n'y a plus rien à dire, la partie est terminée, avec ou sans coup d'oeil jeté sur la main des
autres.
"Vale tango" se veut une surenchère sur la formule suprême du truco. Ce qui nous est proposé n'a rien de l'"export tango" grand public, ou d'un arrangement complaisant pour
un auditoire globalisé, de plus en plus sourd; il s'agit plutôt d'un plongeon dans l'atmosphère enfumée et gorgée de rêves qui a vu naître le tango. L'atmosphère nocturne des cafés de Buenos Aires
est habilement évoquée: une atmosphère intemporelle, comme celle du tango "éternel" des films de Solanas, pas celle d'une époque particulière. Les chansons que l'on nous propose englobent une
période allant du tournant du siècle jusqu'à aujourd'hui: le "tango de bordel" (comme "La Clavada") d'autour de 1910, tout comme les tangos poétiques des années 1930 et 1940 et le "tango nuevo"
dans la tradition d'Astor Piazzolla, qui a non seulement associé le tango au jazz et aux musiques électroniques, mais a également introduit cette "fleur des marécages", comme l'appelait au début du
siècle la bonne société de Buenos Aires, dans les salles de concerts de la "haute culture".
Avec la "haute culture", le tango partage une longue expérience. Le nouveau théâtre argentin lui doit sa popularité des années 1920, ainsi que son ascension vers une forme
d'expression théâtrale indépendante de l'Europe, le grotesco criollo. Les poètes argentins, jusque ceux de la trempe d'un Jorge Luis Borges, ont écrit sur le tango et pour le tango, reconnaissant
les poètes du tango comme leurs égaux. La nouvelle vague de tango l'a fait connaître jusqu'en Finlande et au Japon en tant que "danse d'expression". Mais l'atmosphère qui émane de ce recueil de
tangos couvrant tout un siècle a peu à voir avec la pompe des salles de concert. Ici, le tango est condensé en un sentiment d'exister, un état d'âme devenu son, en ce que Enrique Santos Discépolo,
probablement le plus célèbre des poètes du tango, a proposé comme définition de ce phénomène: "une pensée triste que l'on peut [également] danser".
- Michael Rössner